‹ Poésies choisiesChapitre 5 sur 84 · CHANT DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIEME

Apologie du don déplaire, — Pour être aimé, il faut aimer»

— Oser, — Flatter, — Amuser, — Séduire, — Faire des présents, — Faire connaître les poètes erotiques. — Cultiver les Muses, — Amours des peuples divers, — Des saisons, — Des heures. — Céder en apparence. — Transition; préceptes pour les belles, — Naissance de Vénus,

— Portrait des Grâces, — Ariane. — Emploi de Part pour conquérir. — Emploi de r art pour conserver.

DES dons du ciel, le plus cher à nos yeux Est ce rayon de l'essence des dieux, Cet ascendant, ce charme inexprimable, Qui rendit Thomme à ses maîtres semblable ; Ce don de plaire, en nous plus souhaité Que n'est l'esprit, nlus sûr que la beauté.

Sur tous nos traits il imprime ses traces Et donne à tout le coloris des grâces ; Séduit sans art, enchaîne sans effort, De la tendresse est le nœud le plus fort.

C'est une autre âme à nos ressorts unie.

Qui d'un beau tout compose l'harmonie.

DArt d'aimer, z\

Vous, qui portez ce caractère heureux, Je vous fais rois de l'empire amoureux.

Sans le secours du ténébreux rivage, Sans talisman, sans philtre, sans breuvage, Par la Nature et les Grâces formé.

Soyez aimable, et vous serez aimé. Qui sait aimer est plus aimable encore ; Un cœur sensible est ce qu'un cœur adore.

Et la fierté rebelle à ce pouvoir Paroît souvent trop lente à s'émouvoir.

Amant, supplée au défaut de tes charmes.

Qu'un peu d'audace accompagne tes armes ; Lance tes traits, frappe, sois convaincu Qu'on peut tout vaincre, et tout sera vaincu. La plus farouche e^t souvent la plus tendre.

Telle qui feint et qui languit d'attendre, D'un feu couvert brûlant au fond du cœur, Combat d'un air qui demande un vainqueur.

Fières beautés, héroïnes sauvages, Tendres Agnès, prudes de tous les âges, Écoutez-moi ; cet oracle est certain :

On aime un jour, c'est l'arrêt du Destin ; Usez des fleurs que le printemps vous donne ; Un dieu vengeur vous attend à l'automne Et, punissant une indocile erreur, Garde un Atys pour Cybèle en fureur.

Craignez l'Amour, étudiez son heure :

La beauté fuit, le cœur entier demeure, Sèche, languit, et, tout percé de traits.

Est dévoré du serpent des regrets.

22 Poésies de Gentil^Bernard.

Mais nous> chargés des plaisirs du bel âge, De leurs attraits précipitons Tusage, Et, combattant d'imbéciles efforts, Par les plaisirs sauvons-les des remords.

Ne prétends pas, toi qui veux les surprendre,

Du même assaut les forcer à se rendre.

Uâge, rhumeur, la fortune et les rangs

Veulent des traits, des combats différents.

Un jeune objet, enchanté de lui-même.

Veut qu'on l'encense encor plus qu'on ne l'aime ;

L'amant qui flatte est l'amant couronné;

Avant l'amour, Tamour-propre étoit né.

L'ambitieuse en proie à sa manie

Doit à l'intrigue asservir ton génie ;

Fuis le repos, vois les grands, suis la cour,

Et fais servir la fortune à l'amour.

La beauté vaine au luxe s'abandonne.

Et s'attendrit des fêtes qu'on lui donne.

D'Âlcibiade imitateur galant.

Charme ses yeux par un luxe opulent ;

Commande aux arts, invente, multiplie

Les jeux, la pompe où la fierté s'oublie.

Amants d'éclat, courtisans de renom, Vous que décore et produit un beau nom, D'un air d'audace abordez les cruelles.

D'écrits galants inondez les ruelles; Amants par faste et volages par goût, Vous n'aimez rien quand vous adorez tout :

Mais vous plaisez par le charme suprême

JJArt d^ aimer, 33

D'un ton, d'un air, d'un ridicule même; Brillants auteurs des scandales du temps, Trop dangereux, si vous étiez constants

Toi qui, loin d'eux, dans la route commune,

N*es, comme moi, qu'un soldat de fortune,

Sans ces secours, yole au combat, suis-moi,

Et par toi seul ose suffire à toi.

Pour mieux séduire, apprends à te contraindre .

Les lois d'amour permettent l'art de feindre.

Amant protée, ingénieux flatteur.

Change, au besoin, ton masque séducteur;

Ris, si l'on rit; pleure, si l'on soupire;

Près d'une folle, imite son délire ;

Pour une Muse, orne ce que tu dis ;

Est-on dévot, sois dévot et médis ;

Fuis ce qu'on hait, encense ce qu'on loue ;

Gai si l'on chante, et dupe si l'on joue.

Au ton d'esprit qui triomphe aujourd'hui.

Sans soin du tien, veille à celui d'autrui.

Au goût régnant que ton goût se rallie ;

Amène un trait, opère une saillie :

Lent à briller, trouve à tout mille appas ; '

Humble artisan de l'esprit qu'on n'a pas,

Adore tout pour te rendre adorable.

Qu'il est aimé, celui qui rend aimable !

Oh ! qu'en amour l'exemple est triomphant Pour entraîner un cœur qui se défend I Aux yeux charmés d'une timide amante, De nos beautés peins la foule galante ;

24 Poésies' de Gentil^Bernard.

Porte à l'excès leurs penchants amoureux, Rends tout amant, tout aimé, tout heureux.

Offre en tons lieux la Circé de Pétrone; Comme Bussi, peins les mœurs de d'Olone; Donne à chacune une intrigue, un amant ; Si le vrai nom t'échappe en ce moment, Nomme toujours, cite un tel, fais connoître Celui qui l'est, qui le fut, qui va l'être :

Auteur fécond d'anecdotes d'amours.

Vois tes succès naître de tes discours.

En tout l'exemple est une loi suprême :

Des feux d'autrui l'on s'embrase soi-même.

Si ta Vénus briUe d'un autre amour.

Diffère, attends pour parler à ton tour; Couvre tes soins du bandeau de l'estime; Deviens l'ami, le confident, l'intime; L'amant suivra, favori spectateur, Et le témoin sera dans peu l'acteur.

Aux petits soins, enfants de la tendresse, Ajoute encor des dons de toute espèce.

Dans nos cités, le luxe ingénieux Prête aux amants des secours précieux.

Dans le hameau, la simple Timarette N'attend d'Hilas que son chien, sa houlette ; Mais Danaé veut, pour prendre des fei-s, Voir briller l' or de cent bijoux divers :

Pour l'enrichir de fragiles merveilles.

L'art et la mode ont épuisé leurs veilles ; Et Clinchetel, plus séduisant encor, Y joint ses dons plus à craindre que l'or

L'Art d'aimer, 25

D'un rien souvent une belle s'enflamme, Et par les yeux le trait passe dans l'âme.

Qu'elle ait par toi ces écrits séducteurs, Faits pour l'Amour : l'Amour a ses auteurs. Agents secrets, dont l'atteinte est certaine; Chaulieu, Quinaut, Racine, La Fontaine, L'amant de Laure, et ces dieux de Paphos, Anacréon, la Muse de Lesb<!^^ Pétrone, Horace, Ovide enfin, Ovide, Mon premier maître et mon souverain guide ; L'ardent Catulle, et mon Tibullè aussi.

Le premier voile est par eux éclairci.

On conjecture, on soupçonne, on devine ; Le cœur raisonne, et l'instinct s'achemine.

Tel un brasier, d'obstacles entouré.

Dort sous la cendre et languit ignoré ; Qu'un vent léger l'agite de son aile, La poudre vole, et la flamme étincelle.

Les chastes Sœurs servent aussi l'Amour.

Si le talent vous conduit à leur cour, £n madrigaux composez vos fleurettes, Et modulez des concerts d'amourettes ; Mais n'allez pas, Castillan ténébreux, D'une Isabelle esclave langoureux, Sous un balcon fatiguant des cruelles.

Chanter, gémir et vous battre pour elles; D'autres climats, d'autres scènes d'amour.

Par cent beautés caressé tour à tour, L'Asiatique, en proie à la mollesse,

26 Poésies de Gentil^Bernard.

Dans les excès consume sa jeunesse.

L'enfant du Nord, loin de ces voluptés, Suit par instinct des plaisirs peu goûtés ; Il boit, il chasse, et, Fâme appesantie.

Comme Aquilon, brusque son Orithie.

UAusonien, enflammé de désir.

Dévot, profane, amant de tout plaisir.

Enfle un sonnet de tendres hyperboles ; Mais le tyran enchaîne ses idoles.

Ce peuple fier, né pour la liberté, UAnglois gémit, captif de la beauté; Immole tout à son ardeur extrême.

Sent comme il pense, et plein de ce qu41 aime, Sombre, inquiet, trop sensible aux rigueurs, Donne à Tamour ses tragiques langueurs.

Uamant françois, d'une main plus heureuse.

Sème de fleurs sa carrière amoureuse ; Léger, brillant, plein de grâce et de feu, On le verra, dans son rapide jeu.

Changer d'objets, prodiguer ses tendresses.

Mourir d'amour aux pieds de dix maîtresses ; On le verra, souple, enjoué, badin, L'œil enflammé, le Champagne à. la main.

Par un couplet agaçant une belle.

Chanter gaîment son martyre pour elle.

Chez nous, l'amour jouit du plus doux sort :

On aime, on brûle, on expire, et l'on dort.

Il est des temps où la nature amante Inspire à tous sa chaleur renaissante :

Soupire alors; l'Amour, ainsi que Mare,

L'Art d^ aimer, 27

A des saisons pour tenter ses hasards.

Lorsque Zéphire a déployé ses ailes, Qu'il rend h tous ses parures nouvelles,.

L'émail aux prés, la verdure aux coteaux, Le calme à l'onde^ et l'âme aux végétaux; Quand tout s'anime à ses douces haleines, Vénus entière, habitant dans nos veines.

Répand ses feux qu'on n'y peut contenir; Quant tout renaît, tout renaît pour s'unir.

C'est l'heureux temps des conquêtes rapides; C'est la moisson du myrte des Alcides.

Comme les fleurs, l'âme s'épanouit :

On voit, on aime, on plaît et l'on jouit.

Gazon, berceau, trône et lit de verdure.

Sont à l'Amour offerts par la Nature.

Toi qui n'as pu, de Delphire amoureux, De ses faveurs trouver l'instant heureux.

Viens l'égarer au fond de ce bocage; Ces bois sont faits pour la pudeur sauvage.

Là, par degrés, dévoile tes amours ; Flatte Delphire en l'égarant toujours.

Vante tes feux, et surtout ta constance ; Parle à ses sens : si son âme balance.

Le lieu, l'instant, l'ombre de ce séjour.

Cette horreur même encourage l'amour.

De ce gazon la fraîcheur vous attire ; J'y vois la place où va tomber Delphire.

Achève, éprouve un instant de courroux, Meurs à ses pieds, embrasse ses genoux.

Baigne de pleurs cette main qu'elle oublie :

28 Poésies de Gentil-Bernard,

Elle rougit, c'est sa fierté qui plie.

Elle se tait ; l'amour parle, crois-moi :

Presse, ose tout, et Delphire est à toi.

Quand les frimas du Sagittaire humide Glacent aux champs la dryade timide; Lorsque Borée, à son triste retour.

Rend aux cités les belles et l'amour, Par d'autres soins poursuis d'autres conquêtes ; C'étoient des jeux, ce sont ici des fêtes.

Vole au théâtre, aux cercles, aux festins :

L'amour au bal a des succès certains.

L'éclat du lieu, le tumulte, la danse.

L'œil du désir, la voix de la licence.

L'impunité du masque officieux, Tout y fait naître un feu séditieux.

Écoute, et parle un jargon téméraire :

Tout dire est l'art qui conduit à tout faire.

C'est au matin qu'un amant plus heureux Saisit l'instant d'un réveil amoureux.

Arrive; on sonne, on entre chez Aglaure; De ses rideaux mille Amours vont éclore.

Elle est sans art, sans apprêt, sans atour.

Ce que l'Aurore est au berceau du jour.

A sa toilette où siège la mollesse, La Mode active autour d'elle s'empresse Le goût conseille, et l'esprit se confond A méditer un frivole profond.

Les petits Soins apportent sur leurs ailes 'Ces riens galants, les trésors de nos belles.

L'Art d^ aimer, 2^

Flore et Plutus mêlent élégamment

L'éclat des fleurs au feu du diamant,

Ornant tous deux, par un lent artifice,

De ses cheveux le moderne édifice.

A cet autel paré de tant d'appas,

Quelque Nérine aura conduit tes pas;

A ton idole adresse ton hommage. .

Quand sa beauté sourit à son image,

Lorsqu'un miroir, confident et flatteur.

Lui réfléchit un charme adulateur.

C'est le vrai .temps où l'âme des coquettes

Suce le miel du jargon des fleurettes.

D'un jeune objet conçois-tu les plaisirs

De s'enflammer, d'exciter tes dési;;8,

Dêtre adoré, de s'adorer lui-çaéme.

Et d'embellir aux yeux de ce qu'il aime:

Nérine encor, car Nérine peut tout,

En ta faveur décidera son goût.

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