‹ Poésies choisiesChapitre 6 sur 84 · Livre à ses soins le billet le plus tendre · texte numérisé non relu

Livre à ses soins le billet le plus tendre

On peut tout lire, on ne peut tout entendre.

Pénètre encore aux toilettes du soir;

La nuit amène et l'audace et l'espoir.

Du négligé la piquante parure

Ne laisse encor qu'un voile à la nature :

J^e soin de l'art est d'en affecter moins.

Tu peux tout voir, sans jaloux, sans témoins.

Un feint désordre, un hasard fait paroître

Un bras tout nu, un sein qui voudroit l'être.

C'est un genou balancé mollement;

C'est la langueur d'un tendre mouvement,

30 Poésies dt Gentil-Bernard.

£t l'embarras d'une paupière errante, Dernier signal de la fierté mourante.

Ton heure sonne : attaque en leur séjour Ces deux captifs que te livre l'amour ; Surprends, désarme une pudeur rebelle.

Qui risque tout, obtient tout d'une belle.

Fanny s'épuise en combats superflus; £t ce combat n'est qu'un plaisir de plus.

Modère ailleurs cette ardeur pétulante.

Une autre exige une attaque plus lente.

Du romanesque entêté follement.

Le cœur en fait son premier aliment.

Un jeune objet, le plus vif, le plus tendre, Compte toujours brûler et se défendre, Céder à l'âme et résister aux sens.

Feins d'adopter ses projets innocents ; Pur Céladon, adore sa chimère ; Traite d'horreur une chaîne vulgaire, D'ignobles feux, de terrestres plaisirs. Va, laisse agir l'aiguillon des désirs.

L'âme, bientôt à leur fougue livrée, Te répondra des sens de ton Astrée.

Le vrai triomphe; et telle, en déclamant Contre l'amour, tombe aux bras de l'amant.

Mais, tout à coup, quelle foule attentive Prête à mes chants une oreille captive Que de beautés, disciples de l'Amour, Ont émaillé les gazons d'alentour I

L'Art d'aimer, 31

Pour leur dicter ses leçons immortelles, UAmour m'élève un trône au milieu d'elles.

Dieux ! sans brûler peut-on voir tant d'appas I Mais qui te voit, Daphné, ne les craint pas.

Vous qui sortez de l'âge le plus tendre, Belles sans art, gardezrvous bien d'en prendre. Tout plaît en vous sans art et sans apprêt :

Un défaut même est souvent un attrait.

Sur la beauté vous l'emportez encore, Divines sœurs, ô Grâces que j'adore !

La beauté fi:appe, et vous attendrissez; On l'aime un jour, jamais vous ne lassez.

Lorsque Cœlus, père de Cythérée, La vit sortir de sa conque azurée, A la beauté l'univers applaudit; Pluton parut, Jupiter descendit ; Thétis, Nérée et le peuple de l'onde.

Tout reconnut la maîtresse du monde.

Sur le rivage, accourus pour la voir.

Les dieux des bois célébroient son pouvoir; £t des ruisseaux les tendres souveraines Mêloient' leurs chants aux concerts des sirènes. A tant d'appas un seul manquoit encor :

Du haut des cieux Mercure prit l'essor, Fendit les airs et fit voir sur ses traces Trois déités, qu'on appela les Grâces.

Une ceinture éclatoit dans leurs mains ; Ce don des cieux, ce charme des humains.

Arma Vénus du sceau de sa puissance ; Vénus sourit, et l'Amour prit naissance.

32 Poésies de Gentil-Bernard,

Un feu vainqueur embrasa l'univers, Le Styx, l'Olympe, et la terre et les mers; Thétis brûla pour l'Océan avide; Triton suivit l'ardente Néréide.

Là, Palémon, enflammé sous les eaux, Pressa Doris sur un lit de roseaux.

Ici, Junon, l'exemple des déesses.

Tint Jupiter pâmé dans ses caresses ; Diane même, au fond de ses forêts, Dut à l'Amour certains plaisirs secrets.

Le dieu du fleuve, au lit de sa naïade, Faune, Égipan, et satyre et dryade, Tout éprouvant le charme de ce jour.

Par l'amour même on célébra l'amour.

Tel fut l'attrait des Grâces immortelles :

Tout s'embellit, tout s'enflamme par elles.

L'une éclatante, et noble sans fierté, A du maintien la douce majesté ; L'autre sensible, ingénue et touchante.

De la pudeur est la grâce piquante.

Leur jeune sœur préside à la gaîté, Avec les jeux folâtre en liberté.

D'un pied léger danse avec la jeunesse :

Son enjouement prépare à la tendresse, Bannit la crainte, inspire le désir Et peint les traits des couleurs du plaisir.

Né pour les ris, l'Amour enfant préfère La jeune sœur, sa compagne ordinaire; L'Amour enfant connoît aussi les pleurs :

Quel charme il prête à de tendres douleurs

VArt d'aimer.

Par un perfide Ariane abusée,

Sur un rocher pleure l'ingrat Thésée.

Un dieu paroît : mille amours sur son char,

En font jaillir des ruisseaux de nectar.

Près d'Ariane, il arrête sa course;

Il voit ses pleurs : il en tarit la source,

Plaint et console une amante aux abois.

Et dans ses bras la venge mille fois.

Ainsi Bacchus, l'ennemi des alarmes.

Le dieu des ris, fut vaincu par des larmes.

Trop tôt peut-être, écoutant un vainqueur, La sœur de Phèdre abandonna son cœur.

Voilez un temps le secret de vos âmes :

L'impatience attisera nos flammes.

Que les refus, plus piquants que les dons.

Rendent plus chers les tendres abandons :

Cédez toujours, mais jamais sans défense ; En vous hâtant, faites qu'on vous devance ; Retenez bien surtout cet heureux mot, Ce doux nenni qui plaît tant à Marot.

O vous en qui les insultes de l'âge Ont de mon art exigé plus d'usage ; Vous qui brûlez dans l'été de vos jours, Parez l'a^utel qu'encensent les amours.

Dérobez-nous sous des ombres discrètes L'intérieur des premières toilettes.

Des soins prudents, réparateurs secrets.

L'œil du matin verra seul les apprêts.

Que la -parure, habile enchanteresse,

34 Poésies de Gentil-Bernard,

Sous ce qui plaît dérobe ce qui blesse/ Qu'Un voile, au sein prudemment arrêté.

Offre un Amour, de son frère écarté.

L'art des atours compose en apparence Un port brillant dans sa juste élégance :

Il donne, il cache, il place l'embonpoint En modelant les formes qu'on n'a point.

Voyez l'iris qui colore un nuage :

Usez ainsi, mais tempérez l'usage D'un incarnat à Cythère apprêté, Ame du teint, pastel de la beauté.

Dans une glace, école du sourire.

De vos attraits rétablissez l'empire, Et maintenez ce printemps éternel.

Dont le prestige est un charme réel.

Lorsqu'on a fait la conquête d'une âme, Enseignons l'art d'entretenir sa flamme.

L'amour content, fatigué d'être heureux, Pour trop brûler, n'a bientôt plus de feux^ Suivez de l'œil ces tendres hirondelles Qui fendoient l'air en se touchant les ailes; Des deux oiseaux partis du même essor^ L'un est tombé quand l'autre vole encor.

Peuple amoureux, peux-tu cesser de l'être ?

Éveille-toi, c'est la voix de ton maître :

Fuis les dangers qui t'attendent au port; Le calme arrive, et le nocher s'endort.

Troublons les airs, suscitons des obstacles : Par eux l'Amour opère ses miracles.

Heureux qui craint les soupçons d'un époux.

L'Art d'aimer. çj

Les yeux d'un père et les pas d'un jaloux !

L'amant aimé, qu'irrite la contrainte, Jouit sans goût s'il possède sans ci*ainte ; Et le stylet, l'escalade et la nuit Prêtent un charme au péril qui les suit.

L'Envie, Argus et Junon irritée Rendent plus belle lo persécutée.

Le tête-à-tête, au début si charmant, Passe à la fin du délice au tourment.

On s'est tout dit, et l'amante s'accuse Près de l'amant, bégayant une excuse.

D'un peu d'absence inquiétez l'Amour, Et vendez-lui le plaisir du retour^ Craignez des nuits la longueur redoutable :

Il n'est qu'un temps pour la trouver aimable. Quand du plaisir le trait est émoussé.

Plus d'un athlète, avant l'aube glacé.

Attend le jour, se morfond et se gêne :

Il faut un dieu pour une nuit d'Alcmène.

Par un utile et dangereux secours,

La jalousie aide encor les amours ;

Mais n'aimons pas comme on dit qu'on déteste.

Loin de nos cœurs cette rage funeste,

Qui, n'écoutant qu'un soupçon orageux,

Se plaint des ris, s'effarouche des jeux.

Le nom d'amour est du fiel dans sa bouche ;

Sa main flétrit les roses qu'elle touche ;

Tout l'empoisonne ; et, malgré sa noirceur,

Du tendre Amour elle se dit la sœur.

Ah 1 connoissez une autre jalousie.

D'amour, d'espoir et de crainte saisie !

Qui, retenant le cri de ses douleurs, Pleure un ingrat et dévore ses pleurs.

Sans invoquer Médée et sa magie, Sa douce voix soupire une élégie ; Le prompt oubli succède à son erreur; Tendre à l'excès, elle aime avec fureur, Soupçonne, hésite, accuse, mais pardonne Et rend heureux Paris aux pieds d'Œnone.

Telle n'est point la tempête des airs, Lorsque Junon, parcourant l'univers.

Met tout en feu pour un époux volage ; Mais telle Iris, au sortir de l'orage.

Perce la nue humide de ses pleurs.

Revoit son astre et reprend ses couleurs.

Souvent l'humeur d'une maîtresse altière Fait d'un reproche une rupture entière.

Je n'ose ainsi prescrire à deux amants L'art dangereux des raccommodements.

Pour ranimer un feu que le temps glace, Paroissez craindre un sort qui vous menace.

Le sentiment faible, éteint à moitié, Renaît bien vite aux pleurs de la pitié.

Je le redis enfin : que le mystère Soit à l'amour un rempart salutaire.

J'y vois ce dieu vainqueur de tout effort S'il s'y retranche, et vaincu s'il en sort.

Qu'à pas couverts le silence vous guide :

Au bout du monde est le palais d'Armide; Et quand l'Amour est aux bras de Psyché,

UArt d^ aimer, yj

C'est un désert où TAmour est caché.

Tel est, Daphné, Tencens que je fadresse; Je dis mon culte, et voile ma déesse.

Sous un nom feint le tien est adoré, Et de nos feux l'asile est ignoré.

Pour y tracer la volupté suprême.

Je te peindrai, toi, la volupté même. Accourez tous, amants faits pour m'ouïr ; J'ouvre les cieux, et j'enseigne à jouir.

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