‹ Poésies choisiesChapitre 2 sur 70 · I :<■: , qui l'avaient élevé et choyé, le virent partir · texte numérisé non relu

I :<■: , qui l'avaient élevé et choyé, le virent partir

avec regret. Ils s'étaient attachés à lui. De sou côté,

n'était pas insensible à la bienveillance constante

dont ils l'avaient entouré. Il leur adressa des adieux c>,

vers (lettre au père Marquet). Il déplore cette issue qu'il

1. M. Je Monmcrqué a publié les lettres des PP. Lavaud Lynièret rel ; le Gresset.

et les œuvres de Gresset. xv

attribue à Infortune, non à ses chefs qui n'ont pu qu'obéir à la nécessité qui leur était imposée. Il leur témoigne de la reconnaissance et les couvre d'éloges qui n'étaient point des compliments banals :

Victime, tu le sais, d'un âge où l'on s'ignore,

Porté du berceau sur l'autel,

Je m'entendais à peine encore Quand j'y vins bégayer l'engagement cruel. Nos goûts font nos destins : l'astre de ma naissance

Fut la paisible liberté.

Il a des points communs avec Béranger. A l'exemple de Béranger, il se moque spirituellement de l'abus des pratiques religieuses, mais sans amertume. Béranger était d'avis qu'on eût la liberté d'aller même à la messe. Gresset y allait dès le lendemain de son rejivoi de chez les jésuites. Comme chez Béranger, l'indépendance de l'esprit, il faudrait dire de son caractère, est son étoile. Cette indépendance tient moins éz des convictions profondes qu'à son humeur, aux circonstances, au milieu de hasard dans lequel il se trouve. Enfin il a un genre de talent analogue à celui de Béranger , quoique moins élevé que celui de l'auteur de Grand'mère. 77 en a aussi la bonhomie médisante, l'amour du plaisir, le don des courts poèmes ciselés comme des objets d'art. Ni l'un ni l'autre n'ont réussi à mener li bien taie œuvre de longue haleine.

Quoi qu'il en soit, il est très soucieux au sortir de sa jèsuitière, comme aurait dit Béranger. Il y avait passé son enfance et une partie de sa jeunesse. Là étaient nés ses premiers chants. Les jésuites avaient fait en quelque

xvi Notice sur la vie

sorte l'éducation de son esprit, et Pavaient mi< à l'abri

de ses premiers envieux. Quiconque a une supériorité, si maigre qu'elle soit, u tout de suite des envieux. Sans doute, il était captif. Pourtant le commerce et l'amitié des jésuites lui avaient été au cœur. Il écrit dans sa 'lettre au père Marqu

Oui, même en la brisant, j'ai regrette ma chaîne... Je dois tous mes regrets aux sages que je quitte.

Les jésuite s, bien loin de ■ mme on les

volontiers de persécuter ceux qui leur dé/, l'ont dén nuit, protège, autant qu'il a été en leur pouvoir. Ce sont d'honnêtes gens :

Car ne les crois pas tels que la main de l'Envie Les peint à des yeux prévenus.

,vi tu ne les connois que sur ce qu'en public- La ténébreuse Calomnie Ils te sont encore inconnu-.

Lis et vois de leurs mœurs des traits plus ingénus.

(Ju'il est doux de pouvoir leur rendre un témoignage

Dont L'intérêt, la crainte et l'espoir sont exclus!

Qu'ils aillent en paix. I / qui leur

jettera des pu rres. /•' fat dt ;

qu'on les supprimera (1762). CV n'est pas qu'il ne fût à celte époque de VU èi une piété qui >;,

pas se démentir, La prudence a pu le retenir, éi moins ne fût l'indifférence, qui est encore un <tes traits

de son car.:

Dans le champ des lettres, il nourrissait de 'grands .-, qui avortèrent en partie. Ou ne le

savait pas encore et Jcan-Bapi.

et les œuvres de Gresset. xvn

attentif à l'avenir d'un poète snr lequel il fondait l'espoir d'un glorieux avenir, revient à ses conseils imitiles. Qu'il soit laborieux; la facilite est l'ennemie de l'art. « // ne suffit pas, dit Rousseau dans une lettre à M. de Lasser ê, qu'une boîte soit d'or et que le dessin en soit neuf et agréable; il faut qu'elle soit finie et achevée dans toute sa perfection. Cet art facile, qui fait le mérite d'un ouvrage, ne consiste point dans l 'inobservation des règles. Au contraire, cette inobservation fait voir l 'impuissance où l'on est de surmonter les difficultés de l'art ; et je ne veux point d'autre preuve que les vers même de notre aimable auteur, dont les plus corrects sont sans doute ceux où il règne le plus grand air de facilité. En un mot, le seul moyen défaire des vers faciles, c'est de les faire difficilement. Et si vous ne ni en croyez pas sur ma parole, vous en conviendrez avec notre maître Horace, dont voici les propres termes :

Nec virtute foret clarisve potentius armis, Quam lingua, Latium, si non offenderet unum, Quemque poetarum limae labor et mora. Vos, o Pompilius sanguis, carmen reprehendite, quod non Multa dies, et multa litura coercuit, atque Prœsectum decies non castigavit ad unguem.

« Tâchez, mon cher monsieur, de lui inspirer cette maxime sans lui dire qti'elle vienne de moi, car les conseils d'un homme inconnu ne seroient peut-être pas aussi bien venus que les vôtres, quoiqu'ils ne partent que du zèle sincère que j'ai pour sa gloire et pour sa réputation qui m est aussi chère que la mienne propre. »

Gresset n'est pas à même de s'amender à cet égard.

xviii Notice sur la vie

Sa manière repose sur cette habitude du premier jet j la 'i et l'effort auraient èti un obstacle. L'inspiration et r humour ne s'accommodent pas du travail qui 'es éteindrait au lieu de les surexciter. Elles disparaîtraient, et on aurait des vers d'une belle facture, ce qui serait une maigre compensation. Il ne faudrait pas imaginer, quoi qu'en disent les apparences, que fa fécondité •te Gressct fût aussi rapide que le prétend Jean-Baptiste Rousseau. M. de Beauvillè, éditeur des poésies inédites de Gressct publiées il y a quelques années, possède un manuscrit de Ver- Vert qui n'est pas autographe , mais qui rient de lui, qu'il a annoté et conservé jusqu'il sa mort. Il est daté de Tours, où Gresset était profess> ur en 1733, et porte ce titre singulier qui est sans contredit le litre original x : Vairvcrt (sic) ou le perroquet de la Visitation. A M. de S. par P. G. Le manuscrit ne contient que 468 vers. La première édition de l'ouvrage ( La Haye, Guillaume A'iegeard, 1734, in-12 ) n 'a que 65 La seconde édition, donnée par le même imprime ur

erme que 703 vers, taudis que /"édition définitive 715. L'auteur s'y est donc r,/ ris èi quatt Il y ./ une différence de 247 vers entre le poème primitif et le poème arrivé èi son complet développement. suppose un labeur de plusieurs années. De sorte que

? n'avait pas la facilité qu'on lui frète gratuitement.

i. Le titre écrit Ver-Veri est consacre; mais il n'a pas de ^chr. le véritable ne saurait être que Vair-Vert. Vair signiiu petil f:ris. Le nom Je Vair-Vert convient parfaitement à un rerroqjet, dont les daix nuances, Vair et Vert, forment la couleur ordinaire.

et les œuvres de Gresset. xix

Cependant V ex-novice des jésuites avait fait son entrée dans les salons. Il y fut très accueilli. Le bruit qu'on venait de répandre autour de son nom était une excellente recommandation. C'était l'âge de la conversation. Il n'en manquait pas. Voltaire fait allusion à cela quand il l'appelle petit badin. Les gens de lettres n'étaient plus, comme chez les grands du siècle de Louis XIV, des intrus qu'on recevait par condescendance, qu'on admettait par tolérance à prendre part à la vie mondaine. Ils régnaient maintenant ; ils distrayaient cette noblesse oisive qui avait déserté ses manoirs de province, non pour faire campagne mais pour venir s'ennuyer à Paris et à Versailles, où le luxe, le désœuvrement, des fonctions domestiques dans la maison du roi et des princes, emplissaient ses fournées. Elle faisait naturellement plus de cas d'un homme d'esprit que d'un grand seigneur. C'était une puissance. La domination de l'opinion était inaugurée. C'étaient dans les salons de la noblesse et de la robe que s'élaboraient les nouveaux principes, tout cet ensemble de doctrines qui devaient aboutir à l'effondrement de l'ancien régime.

Gresset n'était point apte à collaborer à ce plan et n'y songeait d'aucune façon,. On ne le lui demandait pas. Il intéressait par sa naissante renommée et lui-même avait d'autres visées que celles de fronder. Il venait voir comment le monde était fait. Il n'avait eu auparavant, comme sujets d'étude, que les couvents et les écoles. Ses projets d'avenir littéraire lui faisaient une obligation d'étendre le champ de ses observations. Il ne rirait à rien moins qu'à aborder la scène. Il se rendait compte de la difficulté. Il n'avait qu'un savoir classique assez

xx Notice sur la vie

limité; il se mit au courant des écrits à la mode, des idées en vogue, du langage des grands, des tendances et

des aspirations de cette cohue mondaine et affairée, qui était le public ordinaire des théâtres. Il fréquenta d'ailleurs l' Opéra, la Comédie-Française et se crut tout de suite capable d'être un auteur dramatique. C'était de la présomption. D'ailleurs les connaissances préliminaires, qu'il se flattait d'avoir acquises en un clin d'ail, ne suffisaient pas. L'échec de sa tragédie (/'Edouard III (1740) ne tarda pas à le lui démontrer. La vigueur et le sens tragiques lui faisaient défaut. Le contraire eût été surprenant. S'il avait eu l'étoffe d'un poète tragique, il n 'aurait pas été le chantre de Ver- Vert. La plaisanterie spirituelle et les passions violentes de la tragédie ne vont pas ensemble. Il ne se faisait, d'autre part, aucune idée du savoir historique nécessaire au succès de la pièce. Il n'était pas seul dans ce cas au .\vnir siècle. L'étude des milieux historiques était étrangère à celle génération. Voltaire, qui a écrit cinquante volumes d'histoire, ne l'avait pas lui-même. Une pièce mixte, Sidney, essai de drame avant que le drame existai, ne reçut pas un meilleur accueil.

Gressct ne s' entêta point. Il renonça vite à la tragédie. La comédie promettait de mieux convenir à son tempérament. Sa tentative, en effet, fut mieux récompensée par l'événement. Il n'était de la trempe ni de Molière ni de Rcgnard. Il n'avait pas la puissance de Faction, la Seule indispensable au théâtre,' il n'avait pas non plus celle d'esquisser un caractère. Pourtant le Méchant (1747) est resté au répertoire, <l s'il n'a pas eu le retentissement de Ver-Vert, ce n'eu est pas moins le chef-

et les œuvres de Gressei. xxi

d'œuvre de Gressel et son véritable litre devant la postérité. L'intrigue est pauvre, l'action lente, froide, contournée,le comique absent ou à peu prés, les personnages d'une physionomie débile. En revanche, ils sont bien observés ;' ils parlent une bonne langue, précise, claire, sensée, telle qu'on l'aimait au xvnic siècle et que les gens d'un goût cultivé l'aiment toujours. Gresset, en outre, se montra moraliste et les maximes disséminées dans le Méchant sont ce qui a survécu de la pièce, qu'on représente peu, mais qu'on lit avec plaisir. « Il ne lui a manqué, dit un critique moderne, qu'une parcelle de plus de ce feu sacré qui fait le génie. Du moins, il est de ceux qu'on nomme immédiatement après les maîtres. »

77 est de ceux qu'on nomme immédiatement après les maîtres et le Méchant est une pièce qu'on cite et qu'on citera longtemps. Ce n'est pas parce qu'il a manqué à Gresset une parcelle du feu sacré qu'on appelle le génie. Il n'en a pas x:ne parcelle ; il est étranger à l'émotion et à la force. Il est goguenard, satirique, plaisant : lisait condenser une poignée de sens commun dans un beau vers. En cela consistent le mérite du Méchant et le crédit qu'il conserve. Gresset est un moraliste, c'està-dire qu'il démêle le vrai du faux dans la comédie de l'existence, ramène les illusions de la mise en scène à la réalité mesquine et souvent laide, place sans hésiter le doigt sur les motifs des actes qu'il a sous les yeux, scrute et comprend à un signe à quoi il faut rapporter la conduite de quelqu'im dans une circonstance donnée. C'est par l'a que le théâtre est parfois une chaire, ou si l'on veut une école, que le poète dramatique peut s'élever à la dignité d'un professeur de morale et réalise la

xxii Notice sur la vie

maxime d'Horace : castigat ridendo mores. De plus, l'auteur du Méchant est précis, ou plutôt concis. Il sait enfermer un fait dans un vers sobre, facile à retenir. Cinquante vers de sa comédie du Méchant ont passé eu proverbes. Les contemporains les savaient tous par cœur. Il y en a quelques-uns qu'on sait encore; ce sont ces vers de moraliste qui font aujourd'hui relire le Méchant avec plaisir. A la seine la pièce est devenue grise j on y assiste comme à une pièce classique, par acquit de conscience plus que par récréation. Les vers (/«Méchant restés à l'état de proverbes ne sont pas des proverbes banals. On les cite constamment dans, la conversation, la plupart du temps sans savoir au juste d'où ils viennent. I a plusieurs qui ne dépareraient pas le livre de La Rochefoucauld, celui-ci entre autres :

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a. Et le suivant :

Je vais où l'on me plaît ; je pars quand on m'ennuie.

Quelques-uns ont des prétentions à la méchanceté :

Quant aux amis, ri ois-moi ; ce vain nom qu'on se donne Se prend riiez tout le monde et c'est vrai chez personne.

Il arrive même à Gr< îset /''avoir un grain de mélancolie, ce qui est une anomalie dans sa bouche :

Tout vous paraît charmant ; c'est le son de votre âge.

N'en déplais, au lecteur, le méchant, c'est Grcssct. Il a voulu se peindre. Ce n'est qu'un méchant de contrebande.

et les œuvres de Gresset. xxm

// confond la méchanceté avec la malice. A son compte, La Fontaine serait le plus méchant homme du monde. Encore sa malice n'a-t-elle que de la médisance anodine. H la résume en ces deux vers :

Tout le monde est méchant et personne ne Test ; On reçoit et l'on rend. On est à peu près quitte.

Et c'est ce qu'il faisait quand il entendait calomnia Ver-Vert :

Un tel est très méchant, vous diront-ils tout bas.

fit pourquoi ? c'est qu'il a tout l'esprit qu'ils n'ont pas.

Bref la méchanceté de Clèon, le héros de la pièce, se borne d'ordinaire à faire des mots à intention blessante ou équivoque. La bonhomie naturelle de Gresset ne parvient pas à aller plus loin.

Le succès de bon aloi obtenu par le Méchant ouvrit à Gresset les portes de l'Académie française, où il remplaça Danchet (1748). // était dès lors un personnage considérable dans les lettres, bien vu à la cour, accusé d'intrigue seulement par ceux qui voyaient sa fortune de mauvais œil. Le fait est que, n'ayant pas dans sa valeur d'écrivain et de poète déjà célèbre une confiance qu'il aurait dû avoir, il avait consenti, afin d'entrer à l'Académie, à solliciter les bonnes grâces de M"u de Pompadour. La maîtresse royale, sans vouloir précisément se l'aliéner, essaya de les lui faire attendre. C'était par le frère de Mme de Pompadour que Gresset avait entrepris de gagner sa faveur. M1»* de Pompadour répond à M. de Marigny, son frère, qui lui avait sans doute écrit

xxiv Notice sur la vie

dans l'intérêt du candidat à V Académie : * Je vous assure, mon frère, que j ai dit à M. Gresset que je ne

dirai pas un mot pour lui, attendu que je ni' intéresse pour l'abbé Leblanc : je crois les places de l'Académie décidées dans le moment présent; qu'il se tienne tranquille et je lui promets qu'à la première vacante je m'emploierai pour lui avec les voix des personnes de l'Académie que je cannois. C'est un homme sage et vertueux, mais qui a peu d'amis. »

// avait plus d'amis que M"-' de Ponipadour ne pi lisait, car il fut élu malgré son opposition (2 mars 1 74s • // était clair qu'il arrivait éi l'Académie comme auteur de charmants poèmes qui n'avaient de satirique que l'ècorce, et par le Méchant, qui avait montré en lui le premier poète comique qu'il, y eût. Il sembla regretter d'être parvenu èi la renommée par ce chemin de la satire. Dans son discours de réception èi l'Académie, il s'accuse de légèreté ; il annonce le désir de remplacer « d, passagers par des travaux durables >. Danchct lui est un exemple èj imiter, dit-il, comme s'il n'avait pas deux ou trois fois le mérite de Danchct, qui n'a laissé de nom que dans l'histoire </e la littérature. Danchct, à entendre Gresset, est un stoique; il n'a déshonoré l'usage de son esprit « par aucun abu< tic la poésie, caractère si rare dans l'art dangereux qu'il cultivoil et oit le talent ne doit pas être plus estimable par les choses même qu'il produit que par celles qu'il a le courage de se refuser *. La poésie ne doit être que l'interprète de la -vérité et de l'honneur, la langue de la sagesse et de l'amitié, le chamte delà société. I! loue Danchct d'avoir été l'ennemi du genre satirique * dont l'art est si facile et si bas, *

et les œuvres de Gresset. xxv

de ne s'être pas attaqué comme l'historien de Ver-Vert à la religion, « audace dont tout le mérite est en même temps si coupable et si digne de mépris ». Au fait, « il n'est pas toujours vrai qu'on se peigne dans ses ouvrages». C'est la malheureuse destinée de quelques écrivains « qui ne prétendoient qu'à la célébrité ». On ne reprendra pas Gresset à ce feu-là. Il est désormais le panégyriste de la société officielle. Il est reçu à Versailles; il compose des comédies pour le théâtre de la cour. On lui en attribue deux : l'Esprit à la mode et l'École de l'amour-propre, qui ne furent pas jouées, sans qu'on sache pour quel motif.

La réception de Gresset à l'Académie française est la date d'une crise dans sa vie. Au sortir de chez les jésuites, il avait eu la velléité de frayer avec les philosophes. Ils étaient les maîtres des salons et de l'opinion. Il avait un puissant intérêt à se coticilier leur bienveillance. Il n'était pas précisément des leurs : il avait besoin d'eux,- par ambition plus que par goût, il s'en était donc rapproché. Ils lui avaient fait accueil. Dans leur petite armée, il était arrivé à être plus qu 'un simple soldat. On ne lui avait marchandé ni les éloges ni les avances et il était vaniteux. Il n'avait pas non plus de conviction assise ; il cédait à l'entraînement de l'heure actuelle. Les philosophes, c'étaient d'ailleurs les grands et les grands attiraient Gresset qui avait sa carrière à faire, comme la lumière attire les mouches. On l'avait mis en relation avec Frédéric, encore prince royal de Prusse. L'amitié de Frédéric le flattait. Lors de V avènement du prince à la couronne (1740), il lui avait envoyé une ode, à laquelle le nouveau roi avait répondu par

xxvi Notice sur la vie

une aube où il cassait un peu l'encensoir sur te nez du

Dont les vers harmonieux, élégante sans parure,

faisaient . i la philosophie. Frédéric devait

témoigner plus tard, par sa conduite comme par ses propos, combien les Welches lui étaient odieux, ou combien il en était jaloux, comme on voudra. lin 1740, il n'en était pas venu au dénigrement de tout ce qui était français, hommes, institutions et choses, bien qu'il se ;■. déjà de Fleuri, qu'il appelait un Machiavel en cornette. La la'.. Welches lui plaisait beaucoup. Il F avait

installée dans son Académie de Berlin dont il avait fait une Académie de langue française. Et puis, il sentait l'appui qu'il pouvait tirer de la France et surtout de ses écrivains, qui donnaient le ton à l'opinion en Europe, et nul autant que lui n'a eu souci de plaire à l'opinion. dans sa réponse éi l'épiire ,.'. 1 t-t-il autant

de flatterie à l'adresse de la France que d pondant :

Au centre du l»>n goût, dans la nouvelle Athène, Tu moissonnes en paix la gloire des talents, Tandis que l'univers, envieux de la Seine, Applaudit a le- 1 liants.

Berlin en 1 1 qui t'appelle

des muses de l'Elbe animer les soupirs, hanter aux d de ta lyre immortelle

L'amoui et les plaisirs.

Grcssel n'avait pas trouvé bon de s'expatrier. En -.

l'avait nommé >> l'Académie de Berlin; en

et les œuvres de Gresset. xxvn

vain on lui avait offert une pension et des honneurs. Il n 'était pas allé à Berlin, tuais il avait versé du côté des eticyclopédistes. Il v en a un indice significatif dans un poème intitulé l'Abbaye, qu'il composa dans cette occurrence, qu'il détruisit plus tard, mais dont il subsiste d'assez longs fragments, signalés par François de Neufchâteau. Le poème paraît être de 1741. Le style en est violent, au point de faire douter qu'il puisse être l'œuvre de Gresset. L'abbaye décrite par le poète est un paradis terrestre. Les bois et les prés qui F entourent lui font une ceinture digne des Mille et une Nuits. Son revenu est immense. A qui ces biens sont-ils destinés? A un scélérat de

moine :

Un obscur et pesant reptile, Un être platement tondu, Simulacre ignare, imbécile, De la terre poids inutile ; Un moine, épais et lourd cafard Qu'ébaucha le ciel au hasard.

L'heure ne tardera pas à ve?iir où les richesses de ces fainéants de moines seront distribuées aux honnêtes citoyens. Après cela, il n'est pas impossible que François de Neufchâteau ait remanié les fragments du poème qu'il a eu à sa disposition. Ils sont, dans tous les cas, peu d'accord avec la modération habituelle du langage de Gresset. M. de Pongerville, très favorable à la mémoire du poète qui était son compatriote, profite de l'occasion de l'Abbaye pour le juger en homme qui le connaît de près : « La triste satire de Gresset, dit-il1, dénuée de talent,

1. Article de la Biographie générale Didot, plusieurs fois citée par nous.

xxviii Notice sur la vie

un prélude aux impt i volutionnaires ai

93. On souffre de cet abaissement dépensée et l'on aurait peine à comprendre les palinodies d'un écrivain , judicieux et modéré, si l'on ne savait que les défauts de l'esprit viennent de ses qualités; ses perceptions vives et profondes se soumettent à l'influence des objets qui l'entourent, et, comme un miroir, T esprit en reflète les images. Ainsi Gressct, prqfi prime arec

une jux çance les plaisanteries de collège ; denii-

. il se montre écrivain adroit et tin; /tomme du monde, il eu prend la grâce et le bon goût. Philosophe arec les philosophes, courtisan éi la cour, misanthrope dans la solitude, il se renferme dans un cercle étroit. partage les travers de province, et se courbe dévotement sous F influence d'un rigide prélat. »

Eh bien ! oui. Les opinions de Grcsset tournent a tous It i vents, suivant les exigences de sa situation et ,:■

parmi lesquelles il est appelé à vivre. Il n 'en a pas au fond ; il est éi la merci des circonstances, de ses amis, de la mode, des nécessités de son avancement. Il est la fidèle image de son h- rt. Dans la fami-

liarité attentive des nonnes du courent roquet est gt util, parle une langue a la '. ascè-

.1 l\ rent considérer de près

cette merveille con . On l'en

Vantes par les bat,.. /. . /

route, Ver- Vert apprend la langue du bord, moins dé-rot, lie des nonnes :

Bien vite il sut jurer et maugréer

Mieux qu'un vieux diable au fond d'un béuitii :

et les œuvres de Cresset. xxix

A Na?ites, on est stupéfait et affligé du genre d'érudition que les bateliers de la Loire lui ont donnée :

Jurant, sacrant d'une voix dissolue...

Les jeunes sœurs crurent qu'il parlait grec.

On renvoie le misérable à Nevers, et là il reprend au bout de quelques jours son langage mielleux et ascétique. On en est ravi ; on lui prodigue les bonbons au point qu'il en meurt d'indigestion. Gresset ne fait pas autrement. Chez les jésuites d'Amiens, c'est un néophyte pieux et doux, qui promet d'être l'honneur de l'institut. Plus tard il s'émancipe, connue il arrive souvent, au contact des événements; il écrit Ver- Vert, la Chartreuse, le Lutrin vivant. Dans le monde philosophique, il devient pis. Le chantre de l'Abbaye aurait scandalisé Diderot, qui n'était pas facile à scandaliser. Le roi de Prusse le félicite, Voltaire le complimente. On le croit acquis à l'Encyclopédie. Pas du tout. Les gens de cour, le milieu académique, les idées officielles le prennent. C'est là qu'il en est, lors de sa réception à l' Académie française , et dans son discours d'apparat il fait amende honorable. Il n'a pas rompu avec Frédéric à qui il adresse encore une ode en 1750, avec qui il demeure en correspondance. Mais son retour à Amiens parmi les souvenirs de son enfance et un monde de fonctionnaires et de bourgeois, accoutumés au respect du pouvoir et des croyances établies, achève bientôt de le convertir. Il ne sortira plus de cette disposition intérieure, d'ailleurs conforme à tous ses instincts. A Amiens, il rapporte une patente royale fondant une académie don Gresset se défend d'être président (1750). // n'en veut être que l'associé. Puis il

xxx tice sur la vie

une femme du cru (175 1). M G illand, parente de l'orientaliste, traducteur des Mille et une Nuite sonne çrave, d'un certain âge, de mœurs austères et rs du roi, le duc de Chaulnes, gouverneur de Picardie, l'évêquc, l'abbé d'Or. Motte, la famille elle-même de Gresset, tout un petit monde royaliste et ami de l'Eglise, lui font un entourage propre a le confirmer dans ses idées nouvelles.

Tout à l'heure il abjurera, entre les mains de ' La Motte, son litre d'auteur dramatique, demandera en vers pardon à la sainte Vt'erj 'ait des comédies.

Si bien que Voltaire se mettra en lui décochera

ces vers en guise d'adieu que lui font les philosophes ;

Gresset, doué du double privilège D'être au collège un bel esprit mondain Et dans le monde un homme de collège, Gresset, dévot, jadis petit badin.

Sanctifié par ses palinodies, Enfin prétend avec componction

il composa jadis des comédies Dont a la Vierge il demande pardon :

Gresset se trompe ; il o'est p.i- si coup

// était au moins coupable du Méchant, comédie fort audes moyem I hef-d'œuvre en ce

genre est Xanine dont le nom lui- nié me serait perdu s: v était pas l'auteur. Gr> îset ne lit pas attention éi la colère du patriarche de Ferney et des philo-

qui le traitaient de renégat. Il s'était f a une vallé, xh . sortait de sa

retraite champêtre qu'à de longs m; ■ amitiés qu'il cultivait éi A miens 01 étaient l'oc

et les œuvres de Gresset. xxxi

De loin en loin il venait à Paris, assister à quelque solennité académique. Il y en eut une en 1754 qui lui Ht encourir la disgrâce du roi. Son retour aux principes religieux de sa jeunesse lui avait donne du zèle. Ce zèle, dans une répo?ise faite à d'Alembert, l'avait entraîne trop loin. Ce n'était point aux philosophes qu'il s'était attaqué publiquement ; c'était aux évêques « qui se dispensent de résider, et qui regardent leur devoir comme un ennui, promenant leur inutilité dans la mollesse et rampant à la cour, en y traînant de l'ambition sans talent et de l'intrigue sans affaires ». Chargé, comme directeur de l'Académie, de présenter au roi plusieurs discours prononcés aie palais Mazarin, quoiqu'il eût retranché les paroles malencontreuses qu'on lui reprochait, Louis XV lui tourna le dos, sans répondre un mot à sa harangue.

Gresset, très sensible à ce procédé, se confina définitivement dans sa thèbaïde et ne revint pas à Versailles jusqu'à la fin du règne. Sa ferveur religieuse redoubla. L'intimité dans laquelle il vivait avec l'èvêque d'Amiens y aidait bien un peu.

C'est à ses pieds, en 1759,-que Gresset abjure le culte de Thalie et exprime « le regret de ne pouvoir point assez rffacer le scandale qu'il avoit donné à la religion par ses comédies ». // rétracte solennellement « tout ce qu'il a pu écrire d'un ton peu réfléchi dans les bagatelles rimèes dont on avoit multiplié les éditions sans qu'il eût jamais été dans la co?ifidence d'aucune ». // se repent donc d'avoir écrit Ver-Vert et le Lutrin vivant, de même que le Méchant, et l'aveu qu'il fait de n'avoir été dans la confidence d'aucune édition de ces petits poèmes explique

xxxii Notice sur la vie

l'incertitude du texte qu'on en possède et en particulier le titre incorrect de Ver-Vert, titre maintenant consacré par Vusage.

Quant à la comédie, c'est un art dangereux. Ce fut la publicité donnée à ce désaveu de ses œuvres de jeunesse, et de son consentement, qui excita au plus haut degré l'indignation du parti encyclopédiste devenu une puissance dans l'Etat. On lit à ce sujet dans la Correspondance de Voltaire, à l'année 1759 : « Et ce polisson de Gresset, qu'en dirons-nous? quel fat orgueilleux.' quel plat fanatique! » Cela signifie que Voltaire n'est pas content, que l'exemple offert par Gresset l'a atteint au vif. Un ennemi n'est pas à ménager. Voltaire déclare que Ver-Vert et la Chartreuse sont des ouvrages tombés. Dans la voie où il était engagé, Gresset ne s'arrête pas. Il brûle un grand nombre de ses ouvrages encore inédits, parmi lesquels trois comédies : l'Esprit à la mode, le Secret de la comédie et le Monde tel qu'il est. Le plus étendu des ouvrages ainsi jetés au fu est èi ce qu'on suppose l'Abbaye. L'auteur n'écrivait donc plus? Il écrivait autant qu'auparavant, mais plus dans le même sens. Ci pendant, il ne publiait guère. Il se bornait à quelques lectures faites dans l intimité. En 1767, il lut dans une séance de l'académie d'A miens le Parrain magnifique, poème d'ailleurs médiocre, édité par Rcnouard en 18 10, mais dans lequel on rencontre des ■:tx dignes de Ver-Vert et du Méchant On a

souvent Cité les vers suivants qui en sont extraits :

Reine des songes de la vie- Heureuse imagination,

et les œuvres de Gresset. xxxiii

Pourquoi sur tes bienfaits répandre le poison D'une sombre mélancolie ?

// avait aussi ajouté deux chants à Ver- Vert. Hun, intitule les Pensionnaires, devait être le troisième dans le nouvel ordre adopté par lui; l'autre, intitulé l'Ouvroir ou le Parloir de nos sœurs, devait être le quatrième. Ils étaient évidemment d'une époque où Gresset avait un pied dans l'école encyclopédique et ils ne faisaient point partie de l'auto-da-fé dont il a été question tout à l'heure, car il lut le Parloir de nos sœurs à l'académie d'Amiens en 1759, ei Ie rehit à la cour en 1774, a l'oc~ casion de l'avènement de Louis XVI. Pourtant les Pensionnaires et l'Ouvroir sont perdus.

La faveur du nouveau roi indemnisa Gresset de l'èloignemcnt que lui avait témoigné Louis XV. Cet èioignemenl n'avait pas été une disgrâce complète. Il avait conservé une pension sur la cassette du roi, une autre sur le Mercure. On l'avait nommé poète de la ville de Paris, et à ce titre singulier il recevait du prévôt des marchands un don an'miel de cinq mille livres, ce qui était une somme considérable. Il était le poète le mieux retité du royaume. Mais l'accession de Louis XVI à la couronne lui valut davantage. On lui délivra des lettres de noblesse; il fut chevalier de l'ordre de saint Michel. Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII, créa à son intention une charge d'historiographe de l'ordre de Saint- Lazare, ce qui était une sinécure e?wiée et donna lieu à de vives récriminations. De sorte que la fortune, en définitive, ne lui avait rien refusé de ce qu'elle pouvait accorder à un homme de sa condition. Le bien-être, les

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honneurs, l'estime du prince, la considération des lettrés. adétnie, de ses concitoyens de Picardie, lui laissaient peu de chose à <lési>

Il avait néanmoins à se plaindre d'un grain de sable. L'incident est de sa nature fort piquant. Il était resté inconnu aux biographes de Gresset. Il est rapporté par M. de Beauvillè dans les Poésies inédites. Z. avait des envieux à Amiens. Ils ne voulaient pas que Frédéric II lui fit l'honneur d'être son con dant et faisaient courir le bruit que c'était une vanterie de sa part. Gresset, très froissé, réunit une commission. Longuerue 1 avait conservé le brouillon d'une instruction laissée par Gresset à ce sujet : « Envoyer la lettre du roi de Prusse à Mmc la marquise de Chaulncs ; elle vérifiera avec M. Chambricr. Enstiite de quoi, la prier d'écrire à M. Galland qu'elle a su tous les mauvais bruits que la sottise et la jalousie des Picards ont fait courir sur mon compte; qu'elle a bien "voulu vérifier elle-même avec M. l'ambassadeur au roi de Prusse, et que toutes les lettres en question sont de la main même dt Sa M

Ces misères prcnfnciales n'étaient que de légers % dans une existence sereine. De fait, il jouissait d'un repos conforme éi sou goût, à sa modestie, du repos assaisonné de l'amitié dans un intérieur paisible. Un autre agrément de sa retraite était la renommée êi laquelle il était sensible, plus éclatante en province qu'elle n'eût été éi Paris, où il y en a d'autres éi côté, où l'encens est par-

i. Longuerue, neveu d; Gresset, avait recueilli beaucoup Je papiers autographes de son oncle ; il avait l'intention d'en publier une partie, dessein qu'il n'a pas exécuté.

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tagè, et par suite moins abondant. Les mauvais propos de quelques envieux n'étaient point de nature à entamer profondément la quiétude ordinaire de sa vie.

Il mourut brusquement le 16 juin 1777, de la rupture d'un abcès dans la poitrine, et sans laisser de postérité. Il fut enterré avec pompe et l'on grava sur sa tombe cette èpitaphe copiée par Millin J ;

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