C LÉO X
Quand je n'y trouverais que de quoi m'amuser, Oh 1 c'est le droit des gens, et je veux en user. Tout languit, tout est mort sans la tracasserie; C'est le ressort du monde, et l'âme de la vie ; Bien fou qui là-dessus contraindrait ses désirs; Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.
Le .lié chant. 83
Mais un autre intérêt que la plaisanterie Me détermine encore à cette brouillerie.
FRONT IN
Comment donc ! à Chloé songericz-vous aussi ? Florise croit pourtant que vous n'êtes ici Que pour son compte, au moins. Je pense que sa fille Lui pèse horriblement; et la voir si gentille L'afflige : je lui vois l'air sombre et soucieux Lorsque vous regardez longtemps Chloé.
CLÉOX.
Tant mieux.
Elle ne me dit rien de cette jalousie : Mais j'ai bien remarqué qu'elle en étoit remplie, Et je la laisse aller.
FRONTIN
C'est-à-dire, à peu près, Que Valère écarté sert à vos intérêts.
Mais je ne comprends pas quel dessein est le vôtre ; Quoi ! Florise et Chloé ?...
cléo x.
Moi ! ni l'une, ni l'autre.
Je n'agis ni par goût, ni par rivalité : M'as-tu donc jamais vu dupe d'une beauté ? Je sais trop les défauts, les retours qu'on nous cache : Toute femme m'amuse, aucune ne m'attache; Si par hasard aussi je me vois marié, Je ne m'ennuierai point pour ma chère moitié;
84 Poésies de Gresset.
Aimera qui pourra. Florise, cette folle,
Dont je tourne à mon gré l'esprit faux et friv
Qui, malgré l'âge, encore a des prétentions,
Et me croit transporté de ses perfections,
Florise pense à moi. C'est pour notre avantage
Qu'elle veut de Chloé rompre le mariage,
Vu que l'oncle à la nièce assurant tout son bien,
S'il venoit a mourir, Florise n'auroit rien.
Le point est d'empêcher qu'il ne se dessaisisse ;
Et je souhaite fort que cela réussisse :
Si nous pouvons parer cette donation,
Je ne répondrois pas d'une tentation
Sur cet hymen secret dont Florise me presse ;
D'un bien considérable elle sera maîtresse;
Et je n'épouserois que sous condition
D'une très-bonne part dans la succession.
D'ailleurs Géronte m'aime : il se peut très-bien faire
Que son choix me regarde en renvoyant Valère;
Et, sur la fille alors arrêtant mon espoir,
Je laisserai la mère à qui voudra l'avoir.
Peut-être tout ceci n'est que vaincs chimères.
FRONT IX
Je le croirois assez.
CLÉON
Ai; si n'y tiens-je guères, Et je ne m'en fais point un fort grand embarras : Si rien ne réussit, je ne m'en pendrai pas. Je puis avoir Chloé, je puis avoir Florise; Mais, quand je manquerais l'une et l'autre entreprise,
Le Méchant. 85
J'aurai, chemin faisant, les ayant conseillés, Le plaisir d'être craint et de les voir brouillés.
FRONTIN
Fort bien ! mais si j'osois vous dire en confidence Où cela va tout droit...
CLÉOX.
Eh bien ?
FRONTIN
En conscience, Cela vise à nous voir donner notre congé. Déjà, vous le savez, et j'en suis affligé, Pour vos maudits plaisirs on nous a pour la vie Chassés de vingt maisons.
CLÉ ON
Chassés ! quelle folie !
FRONTIN
Oh ! c'est un mot pour l'autre, et puisqu'il faut choisir, Point chassés, mais priés de ne plus revenir. Comment n'aimez-vous pas un commerce plus stable ? Avec tout votre esprit, et pouvant être aimable, Ne prétendez-vous donc qu'au triste amusement De vous faire haïr universellement ?
CLÉON
Cela m'est fort égal : on me craint, on m'estime; C'est tout ce que je veux; et je tiens pour maxime
Que la plate amitié, dont on fait tant de
Ne vaut pas les plaisirs des gens qu'on n'aime pas :
Être cite, mêlé dans toutes les querelles.
Les plaintes, les rapports, les histoires nouvelles,
Etre craint à la fois et désiré partout,
Voilà ma destinée et mon unique goût.
Quant aux amis, crois-moi, ce vain nom qu'on se donne
Se prend chez tout le monde, et n'est vrai chez personne :
J'en ai mille, et pas un. Veux-tu que, limité
Au petit cercle obscur d'une société,
J'aille m'ensevelir dans quelque coterie ?
Je vais où l'on me plaît, je pars quand on m'ennuie.
Je m'établis ailleurs, me moquant au surplus
D'être haï des gens chez qui je ne vais plus :
C'est ainsi qu'en ce lieu, si la chance varie,
Je comte planter là toute la compagnie.
FROXTIN.
Cela vous plaît à dire et ne m'arrange pas : De voir tout l'univers vous pouvez faire Mais je suis las, monsieur, de cette vie errante : Toujours visages neufs, cela m'impatiente; On ne peut, grâce à vous, conserver un ami; On est tantôt au nord, et tantôt au midi : Quand je vous crois logé, j'y compte, je me lie Aux femmes de madame, et je fais leur partie, J'ose même avancer que je vous fais honneur : Point du tout, on vous chasse, et votre serviteur. Je ne puis plus souffrir cette humeur vagabonde. Et vous ferez tout seul le voyage du monde. Moi, j'aime ici, j'y reste.
Le Méchant . 87
CLÉOX.
Et quels sont les appas, L'heureux objet...
FROXTIX.
Parbleu ! ne vous en moquez pas, Lisette vaut, je crois, la peine qu'on s'arrête; Et je veux l'épouser.
CLÉOX.
Tu serois assez bête Pour te marier, toi? ton amour, ton dessein, N'ont pas le sens commun.
FROXTIX.
Il faut faire une fin ; Et ma vocation est d'épouser Lisette :
J'aimois assez Marton, et Nérine, et Finette, Mais quinze jours chacune, ou toutes à la fois; Mon amour le plus long n'a point passé le mois : Mais ce n'est plus cela, tout autre amour m'ennuie; Je suis fou de Lisette, et j'en ai pour la vie.
CLÉOX.
Quoi ! tu veux te mêler aussi de sentiment ?
FROXTIX.
Comme un autre.
CLÉOX. .
Le fat! Aime moins tristement;
88 Poésies de G r es s et.
Pasquin, Lolive, et cent d'amour aussi fidèle, L'ont ai nicc avant toi, mais sans se charger d'elle : Pourquoi veux-tu payer pour tes prédécesseurs ? Fais de même; aucun d'eux n'est mort de ses rigueurs.
FRONT IX
Vous la connoissez mal, c'est une fille sage.