SCENE PREMIERE CLÉQX, FROXTIX
CLEOK.
Qu'est-ce donc que cet air d'ennui, d'impatience Tu fais tout de travers : tu gardes le silence ; Je ne t'ai jamais vu de si mauvaise humeur.
FROXTIX.
Chacun a ses chagrins.
CLEO x.
Ah ! tu me fais l'honneur De me parler enfin. Je parviendrai peut-être A voir de quel sujet tes chagrins peuvent naître. Mais, à propos, Valère?
80 Poésies de Gresset,
FROXTIN.
Un de vos gens viendra M'avertir en secret dès qu'il arrivera.
Mais pourrois-je savoir d'où vient tout ce mystère: Je ne comprends pas trop le projet de Valère : Pourquoi, lui qu'on attend, qui doit bientôt, dit-on, Se voir avec Chloé l'enfant de la maison, Prétend-il vous pailer sans se faire connoitre:
< LÉON
Quand il en sera temps, je le ferai paroître.
FRONT IN
Je n'y vois pas trop clair : mais le peu que j'y vois Me paroît mal à vous, et dangereux pour moi. Je vous ai, comme un sot, obéi sans mot dire : J'ai réfléchi depuis. Vous m'avez, fait écrire Deux lettres, dont chacune, en honnête maison, A celui qui l'écrit vaut cent coups de bâton.
Je te croyois du cœur. Xe crains point d'aventure
Personne ne COnnoît ici ton écriture;
Elles arriveront de Paris; et pourquoi
Veux-tu que le soupçon aille tomber sur I
La mère de Valère a sa lettre, sans doute;
Et celle de déroute ':...
Elle doit être en route :
Le Méchant. Si
La poste d'aujourd'hui va l'apporter ici.
Mais sérieusement tout ce manège-ci
M'alarme, me déplaît, et, ma foi, j'en ai honte.
Y pensez-vous, monsieur? Quoi! Florise et Géronte
Vous comblent d'amitié, de plaisirs et d'honneurs,
Et vous mandez sur eux quatre pages d'horreurs !
Valère, d'autre part, vous aime à la folie :
Il n'a d'autre défaut qu'un peu d'étourderie;
Et, grâce à vous, Géronte en va voir le portrait
Comme d'un libertin et d'un colifichet.
Cela finira mal.
CLÉON
Oh ! tu prends au tragique Un débat qui pour moi ne sera que comique ; Je me prépare ici de quoi me réjouir, Et la meilleure scène, et le plus grand plaisir... J'ai bien voulu pour eux quitter un temps la ville : Ne point m'en amuser seroit être imbécile ; Un peu de bruit rendra ceci moins ennuyeux, Et me paiera du temps que je perds avec eux. Valère à mon projet lui-même contribue.
C'est un de ces enfants dont la folle recrue Dans les sociétés vient tomber tous les ans, Et lasse tout le monde, excepté leurs parents. Crois-tu que sur ma foi tout son espoir se fonde ? Le hasard me l'a fait rencontrer dans le monde : Ce petit étourdi s'est pris de goût pour moi, Et me croit son ami, je ne sais pas pourquoi. Avant que dans ces lieux je vinsse avec Florise, J'avois tout arrangé pour qu'il eût Cidalise :
$2 Poésies de Gressct.
Elle a, pour la plupart, forme- nos jeunes gens : J'ai demandé pour lui quelques mois de son temps. Soit que cette aventure, ou quelque autre l'engage. Voulant absolument rompre son mariage, Il m'a vingt fois écrit d'employer tous mes soins Pour le faire manquer, ou l'éloigner du moins ; Parbleu ! je vous le sers de la bonne manière.
FRONTIN
Oui, vous voilà chargé d'une très belle affaire !
CLÉOX.
Mon projet étoit bien qu'il se tînt à Paris ; C'est malgré mes conseils qu'il vient en ce pays. Depuis longtemps, dit-il, il n'a point vu sa mère; Il compte, en lui parlant, gagner ce qu'il espère.
FRONTIN
Mais vous, quel intérêt... Pourquoi vouloir aigrir Des gens que pour toujours ce nœud doit réunir? Et pourquoi seconder la bizarre entreprise D'un jeune écervelé qui fait une sottise ?