SCENE VII CLÉON, ARISTE
M'apprendrez-vous, monsieur, quelle odieuse histoire Me brouille avec Gérante, et quelle âme assez noire...
Vous n'êtes pas brouillés; amis de tous les 'temps, Vous êtes au-dessus de tous les différends : Vous verrez simplement quelque nuage;
i finit toujours par s'aimer davantage. Gérante a sur le cœur nos persécutions Sur un parti qu'en vain vous et moi conseillons. Moi, j'aime fort Valère, et je vois avec peine Qu'il se soit annoncé par donner une scène: Mais, soit dit entre nous, peut-on compter sur lui
Le Méchant. 167
A bien examiner ce qu'il fait aujourd'hui, On imagineroit qu'il détruit notre ouvrage, Qu'il agit sourdement contre son mariage ; Il veut, il ne veut plus : sait-il ce qu'il lui faut ? Il est près de Chloé, qu'il refusoit tantôt.
Tout seroit expliqué si l'on cessoit de nuire, Si la méchanceté ne cherchoit à détruire...
CLÉON
Oh bon ! quelle folie ! Êtes-vous de ces gens
Soupçonneux, ombrageux ? croyez-vous aux méchants
Et réalisez-vous cet être imaginaire,
Ce petit préjugé qui ne va qu'au vulgaire?
Pour moi, je n'y crois pas : soit dit sans intérêt,
Tout le monde est méchant, et personne ne l'est ;
On reçoit et l'on rend ; on est à peu près quitte :
Parlez-vous des propos ? comme il n'est ni mérite,
Ni goût, ni jugement qui ne soit contredit,
Que rien n'est vrai sur rien, qu'importe ce qu'on dit ?
Tel sera mon héros, et tel sera le vôtre.
L'aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre.
Je dis ici qu'Eraste est un mauvais plaisant;
Eh bien! on dit ailleurs qu'Eraste est amusant.
Si vous parlez des faits et des tracasseries,
Je n'y vois dans le fond que des plaisanteries ;
Et si vous attachez du crime à tout cela,
Beaucoup d'honnêtes gens sont de ces fripons-là.
L'agrément couvre tout, il rend tout légitime :
Aujourd'hui dans le monde on ne connoît qu'un crime,
1 68 Poésies de Grcsset.
C'est l'ennui ; pour le fuir tous les moyens sont bons ;
Il gagneroit bientùt les meilleures maisons,
Si l'on s'aimoit si fort; l'amusement circule
Par les préventions, les torts, le ridicule;
Au reste, chacun parle et fait comme il l'entend.
Tout est mal, tout est bien, tout le monde est content.
On n'a rien à répondre à de telles maximes :
Tout est indifférent pour les âmes sublimes.
Le plaisir, dites-vous, y gagne ; en vérité,
Je n'ai vu que l'ennui chez la méchanceté :
Ce jargon éternel de la froide ironie,
L'air de dénigrement, l'aigreur, la jalousie,
Ce ton mystérieux, ces petits mots sans fin,
Toujours avec un air qui voudroit être fin ;
Ces indiscrétions, ces rapports infidèles,
Ces basses faussetés, ces trahisons cruelles ;
Tout cela n'est-il pas, à le bien définir,
L'image de la haine, et la mort du plaisir?
Aussi ne voit-on plus où sont ces caractères,
L'aisance, la franchise, et les plaisirs sincères.
On est en garde, on doute enfin si l'on rira;
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
De la joie et du cœur on perd l'heureux langage
Pour L'absurde talent d'un triste persiflage.
Faut-il donc s'ennuyer pour être du bon air ?
Mais, sans perdre en discours un temps qui nous est cher
Venons au fait, monsieur; connoissez ma droiture :
Si vous êtes ici, comme on le conjecture,
L'ami de la maison ; si vous voulez le bien,
Le Méchant. 169
Allons trouver Géronte, et qu'il ne cache rien : Sa défiance ici tous deux nous déshonore. Je lui révélerai des choses qu'il ignore; Vous serez notre juge : allons, secondez-moi, Et soyons tous trois sûrs de notre bonne foi.
Une explication ! en faut-il quand on s'aime ? Ma foi, laissez tomber tout cela de soi-même. Me mêler là-dedans !... ce n'est pas mon avis : Souvent un tiers se brouille avec les deux partis ; Et je crains... Vous sortez ? Mais vous me faites rire. De grâce, expliquez-moi...
ARISTE
Je n'ai rien à vous dire.