‹ Poésies choisiesChapitre 67 sur 70 · LES OMBRES · texte numérisé non relu

LES OMBRES

Des régions de Sylphide, De ce séjour aérien Dont ma douce philosophie Sait bannir la mélancolie En rimant quelque aimable rien, Salut, santé toujours fleurie, Solitude et libre entretien, A la république chérie Dont une tendre rêverie M'a déjà rendu citoyen.

Dans votre épître ingénieuse Vous prétendez que le pinceau Qui vous a tracé la Chartreuse N'en a pas fini le tableau ; Et vous m'engagez à décrire, D'un crayon léger et badin, La carte du classique empire,

222 Poésies de Grcssct.

Et les mœurs du peuple latin.

A la gaieté de nos maxii

Pour ajuster ce grave objet,

Et ne point porter dans mes rimes

La sécheresse du su

Ecartons la Musc empesée

Oui, se guindant sur de grands mots,

Préside à la prose toisée

Des poètes collégiaux.

Je vous ai dépeint l'HI\

Dans le plaisir pur et parfait

De mon ermitage secret ;

Par un contraste assez bizarre,

Dans ce nouvel amusement,

Je vais vous chanter le Ténare,

Non sur un ton triste et pesant,

Ennemi des Muses plaintives;

Jusque sur les fatales rives

Je veux rimer en badinant.

Un peuple de jeunes escla\ i s

Dans un sileni e i igoureux,

Des pleurs, des prisons, des entraves,

Un séjour vaste et ténébreux, Des cœurs dévoués à la plainte,

! »( jours filés par les ennuis, N'est-ce point la fidèle empreinte Du triste royaume des nuits ?

N'en doutez point : ce que la fable Nous a (.hanté des sombres bords, Cette peinture redoutable

Epîtres.

Du profond empire des morts,

C'étoit l'image prophétique

Des manoirs que j'offre à vos yeux,

Et l'histoire trop véridique

De leurs habitants malheureux.

Avec l'Erèbe et son cortège

Confrontez ces antres divers.

Et, dans le portrait d'un collège,

Vous reconnoîtrez les enfers.

Tel étoit le vrai parallèle

Que dans cette dernière nuit

Un songe offroit à mon esprit :

Aminte, je me le rappelle,

Dans ce délire réfléchi,

Je croyois vous conduire ici,

Et, si ma mémoire est fidèle,

Je vous entretenois ainsi :

Venez, de la docte poussière

Osez franchir les tourbillons ;

Perçons l'infernale carrière

Des scolastiques régions :

Là, comme aux sources du Cocyte,

On ne connoît plus les beaux jours ;

Sur cette demeure proscrite

La nuit semble régner toujours ;

Là, de la charmante nature

On ne trouve plus les beautés ;

Les eaux, les fleurs, ni la verdure

N'ornent point ces lieux détestés;

Les seuls oiseaux d'affreux augure

Y forment des sons redoutés.

Poésies de Gresset,

Dès l'abord de ce gouffre horrible, Tout nous retrace l'Achéron.

Voyez ce portier inflexible Qui, payé pour être terrible, Et muni d'un cœur de Huron, Réunit dans son caractère La triple rigueur de Cerbère Et l'âme avare de Caron :

Ainsi que ces ombres légères Oui pour leurs demeures premières Formoient clés regrets et des vœux, Les jeunes captifs de ces lieux Voltigent auprès des barrières Sans pouvoir échapper aux yeux De ce satellite odieux.

Entrons sous ces voûtes antiques, Et sous les lugubres portiques De ces tribunaux renom nu 's ; Au lieu de ces voiles funèbres Qui de l'empire des ténèbres Tapissoient les murs enfumés, D'une longue suite de thèses Contemple/, les vils monuments, Archives de doctes fadaises, Supplice éternel ilu bon sens.

A la place des Tisiphones, Des Sphynx, des Larves, des Gorgones, Qui du Styx étoient les bourreaux.

J'aperçois îles tyrans nouveaux, L'hyperbole aux longues échasses,

Epîtres. 22^

La catachrèse aux doubles faces, Les logogriphes effrayants, L'impitoyable syllogisme, Que suit le ténébreux sophisme, Avec les ennuis dévorants.

Quelle inexorable Mégère Ici rassemble, avant le temps, Ces mânes jeunes et tremblants, Et ravis au sein de leur mère ?

Sur leurs déplorables destins, Dans des lieux voués au silence, Voyez de pâles souverains Exercer leur triste puissance :

Un sceptre noir arme leurs mains.

Ainsi Rhadamante aux traits sombres, Balançant l'urne de la mort, Sur le peuple muet des ombres Prononçoit les arrêts du Sort.

Mais quelles alarmes soudaines !

D'où partent ces longues clameurs ?

Pourquoi ces prisons et ces chaînes ?

Sur qui tombent ces fouets vengeurs Tel étoit l'appareil barbare Des tortures du Phlégéton; Tels étoient les cris du Tartare Sous la fourche du vieux Pluton Près de ces cavernes fatales, Quels sont ces brûlants soupiraux ?

Que vois-je ? quels nouveaux Tantales Maudissent ces perfides eaux ?

De ce parallèle grotesque,

226 Poésies de Gresset.

Moitié vrai, moitié romanesque,

Amintc, pour vous égayer

J'aurais rempli le cadre entier,

Si, dans cet' endroit de mon songe,

Un cruel, osant m'éveiller,

N'eût dissipé ce doux mensonge,

Et le prestige officieux

Qui vous présentoit à mes yeux.

Ce hideux bourreau, moins un homme

Qu'un patibulaire fantôme,

Tel qu'on les peint en noirs lambeaux,

Et, dans l'horreur du crépuscule,

Tenant leur conciliabule

Parmi la cendre des tombeaux :

Ce spectre, dis-je, au front sinistre,

Du tumulte bruyant ministre,

Affublé de l'accoutrement

D'un précurseur d'enterrement,

Bien avant l'aube matinale,

Chaque jour troublant mon réduit,

Armé d'une lampe infernale,

M'offre un jour plus noir que la nuit

Et, d'une bouche sépulcrale,

M'annonce que l'heure fatale

Ramène le démon du bruit.

Par cet arrêt impitoyable,

Arraché du sein délectable

Et d es et du repos,

L'œil encor chargé de pavots,

Aux eieux je cherche en vain l'aurore;

Un voile épais couvre les airs,

Epîtres. 221

Et Phœbus n'est point prêt encore A quitter les nymphes des mers.

Astre qui réglas ma naissance, Pourquoi ta suprême puissance, En formant mes goûts et mon cœur, Y versa-t-elle tant d'horreur Pour la monacale indolence ?

Plus respecté dans mon sommeil, Exempt des craintes du réveil, J'eusse, les deux tiers de ma vie, Dormi sans trouble, sans envie Dans un dortoir de Victorin, Ou sur la couche rebondie D'un procureur génovéfain.

Il est vrai qu'un peu d'ignorance Eût suivi ce destin flatteur. Qu'importe? Le nom de docteur N'eût jamais tenté ma prudence; Jamais d'un sommeil enchanteur Il n'eût violé la constance.

Une éternité de science Vaut-elle une nuit de bonheur?

Par votre missive charmante Vous me chargez de vous donner Ouelque nouvelle intéressante Ou quelque anecdote amusante :

Mais que puis-je vous griffonner?

Les politiques rêveries Des vieux chapiers des Tuileries

228 Poésies de Gressec.

Intéressant fort peu mes soins, Vous amuseraient encor moins, Et d'ailleurs, selon le gème De notre aimable colonie, Je ne dois point perdre d'instants, Ni prendre une peine futile A disserter en grave style Sur les bagatelles du temps :

Qu'on fasse la paix ou la guerre, Que tout soit changé sur la terre.

Nos citoyens l'ignoreront ; Exempts de soucis inutiles, Dans cet univers ils vivront Comme des passagers tranquilles Qui, dans la chambre d'un vaisseau, Oubliant la terre, l'orage, Et le reste de l'équipage, Tâchent d'égayer le voyage Dans un- plaisir toujours nouveau :

Sans savoir comme va la Hotte Oui vogue avec eux sur les eaux, Ils laissent la crainte au pilote Et la manœuvre aux matelots.

A tout le petit consistoire, Où ne sont échos imprudents, Ren lettre notoire,

Aimable Aminle, j'y consens ; Mais sauvez-la des jugements De cette prude à l'humeur noire, Au froid caquet, aux yeux bigots,

E pîtres. 22g

Et de médisante mémoire, Qui, colportant ces vers nouveaux, Sur-le-champ iroit sans repos, Dressant la crête et battant l'aile, Glapir quelque alarme nouvelle Dans tous les poulaillers dévots, Ou qui, pour parler sans emblème, Dans quelque parloir médisant, Iroit afficher l'anathème Contre un badinage innocent, Et le noircir avec scandale De ce fiel mystique et couvert Que vient de verser la cabale Sur l'histoire de dom Ver- Vert, Faite en cette critique année Où le perroquet révérend Alla jaser publiquement, Entraîné par sa destinée, Et ravi, je ne sais comment, Au secret de son maître absent.

Selon la gazette neustrique, Cet amusement poétique, Surpris, intercepté, transcrit Sur je ne sais quel manuscrit Par un prestolet famélique, Se vend, à l'insu de l'auteur, Et déjà vaut une soutane Et deux castors à l'éditeur.

Si ma main n'étoit pas trop lasse, Ce seroit bien ici la place

2}o Poésies de Grès set .

D'ajouter un tome nouveau

Aux mémoires du saint oiseau :

De narrer comme quoi la pièce

Portée, au sort il de la presse,

Au parlement visitandin,

Causa dans leurs saintes brigades

Une ligue, des barricades,

Et sonna partout le tocsin ;

Comme quoi les mères notables,

L'état-major, les vénérables,

Vouloieut, dans leur premier accès,

Sans autre forme de procès,

Brûler ces vers abominables,

Comme erronés, comme exécrables.

Jansénistes, impardonnables,

Et notoirement imposteurs;

Mais comme quoi des jeunes sœurs

La jurisprudence plus tendre

A jusqu'ici paré les coups,

Ravi Ver-Vert à ce courroux,

Et sauvé l'honneur de sa cendre.

Suivant le lardon médisant,

Les jeunes sieurs, d'un oeil content.

Ont vu draper les graves mères,

Les révérendes douairiè

I t la grand'chambre du couvent.

l'nc nonne sempiternelle

Prétend prouver à tout fidèle

Que jamais Ver-Vert n'exista,

Vu, dit-elle, qu'on ne pourra

Trouver la lettre circulaire

Ep! très. 2$i

Du perroquet missionnaire Parmi celles de ce temps-là.

Je crois que la remarque habile De la cloîtrière sibylle (N'en déplaise à sa charité) Sera de peu d'utilité; Car dès que Ver- Vert est cité Dans les archives du Parnasse, Quel incrédule auroit l'audace D'en soupçonner la vérité ?

Toutefois ce procès mystique Au carnaval se jugera; Dans un chapitre œcuménique L'oiseau défendeur paroîtra.

La vieille mère Bibiane

Contre lui doit plaider longtemps,

Et, dans le fort des arguments

Que hurlera son rauque organe,

Perdra ses deux dernières dents ;

Mais la jeune sœur Pulchérie,

Qui pour Ver- Vert pérorera

(Si dans ce jour, comme on publie,

Les directeurs opinent là)

Très sûrement l'emportera

Sur l'octogénaire harpie.

A plaider contre le printemps,

L'hiver doit perdre avec dépens.

Adieu, voilà trop de folies.

Trop paresseux pour abréger, Trop occupé pour corriger,

Poésies de Gresset.

Je vous livre mes rêveries, Que quelques vérités hardies Viennent librement mélanger.

J'abandonne l'exactitude Aux gens qui riment par métier:

D'autres font des vers par étude.

J'en fais pour me désennuyer; Ainsi vous ne devez me lire ! Qu'avec les yeux de l'amitié.

J'aurois encor beaucoup à dire :

L'esprit n'est jamais las d'écrire Lorsque le cœur est de moitié.

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