XXXII .lEAlS-ANTOINE DE CAÏF
Ijifiii niottre on ('vidoncc le point de départ do Baïf. H nous l'a indi(jué clairement liii-inènic dans la dernière pièce de ses Poèmes (p. 92, où il s'adresse ainsi à son livre :
Dy que cliercliant donner la France * Je prins de cour vile accoinlance
Maistre de l'art tie bien çliaulcr, Qui mo fit, pour l'art de musique KeCormer à la mode antique, Les vers mesurés inventer.
Ainsi, la rèfornie rpi'il tenlait avait ponr hnl la concordance liarmoniqiie du vers et de la phrase musicale, concordance longtemps poursuivie et qui est l'essence même de la poésie lyrique et de la poésie drarriatipic.
Malliei'lic. qui très-certainement avait fort pou d'estime pour la tentative de Baïf, n'avait lui-même aucune idéede cette concordance liarmonirpic. Parmi les quelques chansons qu'il a composées pour être mises en musique et qui l'ont été, il n'y en a pas une qui était susceptible de l'être. 11 ne suffit pas, en effet, pour qu'une phrase musicale puisse s'adapter succes-sivcment à plusieurs stances, que ces stances soient identiques quant au nondjre des vers, quant au mètre de ces vers, il faut, ce ()ui est bien différent, que, dans toutes, les accents soient identiquement places; et, ici, nous ne parlons pas des signes grammaticaux, nous désignons par accents les temps forts que, dans la lecture des vers, la prononciation fait entendre naturellement et qui doivent concorder avec les temps forts ou frappés de la phrase nuisicale.
Ce que nous venons de dire suffira pour faire comprendre en même temps la pénétration naturelle de Bai'fctle genre d'erreur dans lequel il tomba. Il eut conscience de l'union intime qu'il était désirable d'obtenir entre les deux arts, mais -il se trompa sur les moyens qui seuls pouvaient y conduire. Dans les considérants des statuts de son académie, il déclare que son jiut est de renouveler « l'ancienne façon de composer vers mesurez pour y accomoder le chant pareillement mesuré .=elon l'art métrique. » Ainsi, il ne vit dans la phrase musicale que des brèves et des longues, et, par similitude, c'est la quantité des syllabes qu'il prit pour but de son système prosodique, tandis qu'il aurait dû [)orter ses efforis sur l'identité à obtenir entre le rbythme de la phrase musicale et celui des vers, par la distribution méthodique et réflécb'e des accents.
SA VIE ET SES ŒUVRES. xxxni
Une fois lancé sur une fausse roule, il s'égara de plus en plus ; et il mit le comble à son erreur en écrivant des vers mesurés, indépendants de la musique. Il dépensa ainsi des années en efforts stériles. Entrevit-il au moins son erreur? Peutêtre; car il revint au système syllabiriue, et tenta de nouveau, vers la fin de sa vie, imc troisième traduction, en vers rimes, de tous les psaumes.
En résumé, quelle place occupe Baïf parmi les poêles de son temps? Très-supérieur dans tous les genres à cette foule brillante de poi'tes tels que Tahureau, Olivier de Magny, Amadis Jamyn, Guillaume des Autels, Jean de la Péruse, etc., auxquels le temps, les circonstances, les rencontres lieureuses ou le souffle peut-être manquèrent pour se pousser au premier rang, il doit encore être mis au-tlessus, non-seulement de Jodelle, dont le génie ne répond pas à la renommée, mais de Remy Delleau, auquel a souri la gloire. Par contre, il doit être placé bien au-dessous de Ronsard, qui demeure sans contestalion le maître, celui auquel la muse a remis l'arcbet divin et qui surpasse tous les poêles de son temps par le style, par l'ampleur de l'inspiration, par la fraîcbeur de ses pensées et par la musique enclianteresse de ses vers. Quant à Joachim du Bellay, Baïf ne lui cède ni pour la science des vers, ni pour la grâce des images, ni surtout pour l'invention et la variété des compositions; mais Baïf n'a pas, ce qui fait le mérite suprêujcde du Bellay, l'accent qui s'élève et le coup d'aile inattendu.