XXX JEAN-ANTOINE DE BAÏF
française. Eh bien, c'est celle sueur laborieuse qui a manriué à Baïf; il s'esl trop tôl abanrlonné à son naturel et a trop souvcnl compté sur les qualités brillantes que la nature lui avaient départies. Aussi, de tous les poëtes du seizième siècle, de tous ceux, du moins, qui se disputent le premier ou le second rang, il csl certainement le plus iné!;al et celui qu'on trouve le plus souvent intérieur à lui-même. Ce n'était point, du reste, ciicz lui ignorance ou mépris des règles saines de l'art, mais ])lutôt mollesse de nature, laisser-aller plein de bonbonne et prodigalité poétique. Ses débuts littéraires avaient été précédés de fortes études, commencées dès l'enfance et poursuivies avec persévérance sous la direction des plus doctes esprits de l'époque. Possédant la langue grecque comme la langue latine, rompu à toutes les difficultés de la versification métrique, ayant de bonne heure enrichi sa mémoire de tous les chefs-d'œuvre d'Athènes et de Rome, il aborda, comme en se jouant, la poésie française, s'abandonna à sa veine poétique qu"on a justement qualifiée de fluide, et ce fut sans effort qu'il atteignit à cette renommée qui ne devait point lui survivre. Lui-même se rendait compte do la nonchalante inclination de sa muse et il s'avouait de ceux
Qui à se repolir sont un i)fni paresseux.
C'était là un genre de défaut pour lequel il ne de\ait point trouver d'indulgence en ce siècle qu'allait inaugurer Malherbe et auquel Boileau allait donner des lois. Cependant Ba'if avait mérité de vivre, et il est facile d'énumérer brièvement les titres qu'il avait à l'estime de la postérité.
Au milieu d'un grand nombre de pièces qu'il a composées, dont, plusieurs sont absolmnent mauvaises, dont beaucou]) sont médiocres, il s'en rencontre quelques-unes qui sont de véritables petits chefs-d'œuvre de pensée, de grâce et de stylo. Ces pièces sdnt de celles qui, dans toutes les littératures, suffisent à sauver un nom de l'oubli : beaucoup de poëtes ont des titrés moins certains et un renom plus grand.
Ba'if eut en outre le mérite peu commun d'avoir trouvé ml premier coup le véritable tondu dialogue de la scène. 11 suffit, pour s'en convaincre, de comparer la Cléopûtrc de Jodelle et la Reconnue, de Reniy Belleau, avec VAntigone et l'Eunuque, de Ba'if. Dans la pièce traduite du grec*, le langage est à la fois
l.M. Egger, dans sou Ilisioire de rhellénïstne, a cité avec éloges plusieurs passages de YAntigune.
SA VIE ET SES ŒUVRES. xxxi
simple et élevé, noble sans emphase et familier sans trivialité, iliaiic enfin de Sophocle en plus d'un passiijre; dans la comédie de Térence, on remarquera avec quelle aisance il conduit le dialogue, avec quelle IVanoliise il aborde sans effort le ton de la bonne comédie et avec quelle légèreté il manie le métro rapide qu'il a choisi.
Dans \cs Mimes, liaïfafait preuve d'un véritable génie poétique. Sous un titre antique et bien qu'ils rappellent les Sentences de Tlicoguis par leur caractère d'effusion personnelle, les Mimes sont une œuvre d'une contexture bien plus variée et d'un sentiment plus humain et moins amer. Jamais la tristesse n'y atteint le désespoir farouche du poète de Jlégare; et les plaintes contre les sévérités du sort ou les rigueurs d'une époque troublée trahissent une âme qui a souffert, mais qui n'a jamais connu la haine. C'est une création originale dans laquelle le poète a ajouté au mérite de l'invention celui de la diversité. Dans cette suite de petits discours, l'élégie alterne avec la satire, avec répitre, avec l'ode; une morale, digne d'une âme chrétienne, tantôt s'y développe librement et souvent avec éloquence, tantôt s'y dérobe habilement sous l'allégorie et sous la fable, avec une grâce légère et une bonhomie dignes de la Fontaine. Quelques parties, en outre, brillent par la concision et par la sobriété ou le pittoresque de l'expression.
Ba'if était un novateur et il se laissa séduire à des tentatives qui furent moins heureuses : nous voulons parler des vers ba'ifins et des vers niesiirés, qui sont, quoi qu'on ait dit, deux sortes de vers parfaitement distincts.
Le vers baifin est construit d'après le système syllabique ; il est de quinze syllabes et est divisé en deux hémistiches, le premier de sept, le second de huit syllabes. Nous en avons donné un court spécimen p. 25-. L'essai ne fut pas heureux.
Quant aux vers mesurés, dont il a composé un nombre considérable, nous devons nous y arrêter un instant, car on s'est montré peu juste envers Ba'if en ne lui tenant pas compte du but qu'il poursuivait. Ceux qui ont tourné on dérision ses essais iniructueux n'avaient aucune idée des problèmes complexes qui se rattachent à la construction du vers syllabique français. Aujourd'hui même ses lois harmoniques n'ont point encore été formulées, bien que nous sachions sur quels fondements elles reposent et bien que nous admirions les vers où les grands poètes les ont instinctivement observées. Il est d'abord nécessaire de