MAI
n genre trop passé de mode, C'est le Dialogue des morts ; L'artifice en était commode, Le plan demandait peu d'efforts :
Au bord du Styx, deux personnages Se rencontraient tout bonnement, Rois désormais sans apanage Ou généraux sans régiment,
Ceux qui couraient après la gloire, Ceux qui l'attendaient à l'affût, Vainqueurs doux, s'il faut les en croire, Ministres sages, s'il en fut,
Et ces rois d'un autre domaine, Poètes au front rayonnant, Soleils de la pensée humaine, Qui sont des ombres maintenant!
Ce que dans la nuit éternelle Ces ombres se disent, Lucien L'écrivit comme Fontenelle...
Ressuscitons ce genre ancien !
Si la hardiesse est profonde, Je le crains bien ; mais, songez-y, Tout ressuscite dans ce monde, Ce qu'on aime... et le reste aussi !
Quand Richelieu mourut, Richelieu le ministre, Grand homme, j'en conviens, mais grand homme S'il fut très regretté du peuple et de la cour, [sinistre, Si la reine pleura le défunt plus d'un jour,
Si Mazarin fut triste ou gai... mieux vaut me taire,
Car l'on ne sait jamais la vérité sur terre!
Nous savons beaucoup mieux, malgré nos fiers débats,
Ce qu'on fait, ce qu'on pense et ce qu'on dit là-bas;
Donc, le grand cardinal — la chose est avérée —
Fit dans un meilleur monde une fâcheuse entrée.
Jugez-en : tout d'abord, autour du sombre lac,
Il rencontra de Thou, Cinq-Mars etMarillac!
Tous les conspirateurs ont l'âme rancunière :
« Vengeons-nous ! dirent-ils, mais de quelle manière? »
Cinq-Mars eut une idée : « Amis, dit-il, je crois
« Que je tiens ma vengeance et la vôtre à la fois :
« Le grand plaisir des morts, et le seul, il me semble,
« C'est de se fréquenter et de causer ensemble;
« C'est de se rappeler leur gloire ou leurs revers,
« Le guerrier ses hauts faits, le poète ses vers ;
« C'est de se raconter tour à tour son histoire...
« Pour une ombre, il suffit d'une ombre d'auditoire!
« Privons-en Richelieu. Qu'il ne trouve chez nous
« Qu'un morne isolement, un dédaigneux courroux,
« Que silence cruel et pitié glaciale ;
« Je me charge à moi seul de former la cabale,
« Et, comme il ne faut pas perdre de temps ici,
« Je vais vite en parler avec Montmorency ! »
Le complot de Cinq-Mars réussit à merveille : Sous la terre on ne vit jamais chose pareille; Louis-Treize surtout trouva juste et charmant De jouer ce bon tour au cardinal Armand.
Bref, d'un commun accord, l'aventure est certaine, On mit le cardinal-ministre en quarantaine! On le fuyait là-bas encor plus que là-haut ; Personne ne lui fit l'aumône d'un seul mot; Il marchait seul, pensif, courbé, suivant la trace De ceux qui l'évitaient, prêt à demander grâce Mais n'osant pas! cherchant des amis, des témoins. Pour se glorifier ou se défendre au moins; Parmi ceux qui là-haut les avaient applaudies, Pas même une ombre à qui lire ses tragédies! Livide, il comparait, peut-être avec remords, La haine des vivants à la haine des morts, Et trouvait celle-ci plus tenace et plus lourde. Mais il marchait toujours, se parlant à voix sourde. Cela dura longtemps
Cependant, une fois, Le triste promeneur, marchant le long d'un bois, Crut entendre des chants; il entra sous les arbres, Et voici ce qu'il vit : blanches comme des marbres, Mais de la vie encore ayant au front l'éclair, Sur un tertre de fleurs, au bord d'un ruisseau clair, Contemplant une étoile aux lueurs indécises, Une lyre à la main, des femmes sont assises; Un sourire suave anime leur pâleur, Et l'on prendrait leur voix pour le chant d'une fleur;
CLÉMENTE ISAURE El RICHELIEU 319
Leur regard est si pur et si doux sous leur voile Qu'il semble renvoyer ses rayons à l'étoile! Toutes ces femmes ont, dans leur geste et leur voix, Quelque chose de gai mais de grave à la fois: Une d'elles surtout, par sa grâce sereine, Paraît en même temps et leur sœur et leur reine; Elle tient dans sa main des fleurs d'argent et d'or Dont la maturité semble fleurir encor.
Soudain elle aperçoit, en retournant la tête, Au seuil du bois sacré ce passant qui s'arrête; Ses compagnes aussi l'aperçoivent. « C'est lui! » Disent-elles. Déjà les plus jeunes ont fui; La reine, cependant, les rappelle du geste, Et, regardant d'un œil calme l'ombre funeste : « .Monsieur le cardinal, soyez le bienvenu! — Quoi! vous ne fuyez pas et m'avez reconnu! » Lui répond Richelieu. « Venez plus près, dit-elle; « Les hommes, paraît-il, ont la haine immortelle, « Et gardent, nourrissant leur deuil et leur souci, « Les affreux souvenirs de là-haut, même ici!
RICHELIEU
Oui, j'ai pensé toujours, avant l'heure où nous sommes, Que les femmes partout valent mieux que les hommes.
ISAURE
L'éloge est trop flatteur et presque un peu banal, Et vous voilà trop bon, Monsieur le cardinal!
RICHELIEU
Je comprends! Mais c'est un des charmes de la femme De glisser sous des fleurs une fine épigramme.
ISAURE
Ce sera la dernière, et dans cet entretien Personne ne sera vaincu.
RICHELIEU
Je le veux bien.
ISAURE
Me voilà rassurée alors, et je commence. J'ai deux noms, Monseigneur.
RICHELIEU
Le premier?
ISAURE
C'est Clémence;
RICHELIEU
Fort bien! Mais l'autre ?
ISAURE
Isaure.
RICHELIEU
Un nom illustre et beau, Presque saint à changer en autel un tombeau! Clémence Isaure, vous! Soyez trois fois bénie, Ame mélodieuse et bienfaisant génie !
La terre dut pleurer lorsque vous apportiez Dans le pays des morts tant de douces pitiés ! Vous seule pouviez faire avec autant de grâce L'aumône d'un sourire à Richelieu qui passe !
ISAURE
C'est me remercier d'un ton trop solennel ;
N'allez pas me donner un orgueil éternel;
On prononce là-haut tous les ans mon éloge,
Et je crois que c'est trop, quand mon cœur s'interroge.
RICHELIEU
Non pas! Vous avez fait, je le dis entre nous, Une œuvre glorieuse et dont j'étais jaloux : Honorer les talents, purifier les âmes, Activer dans l'esprit toutes les nobles flammes,
Le beau, le grand, le vrai! Vous eûtes ce pouvoir, Dame des cours d'amour, reine du Gai-Savoir ; Si la postérité hautement vous honore, Elle fait bien ! Pour vous j'aurais fait plus encore Si vous aviez vécu de mon temps...
ISAURE
Croyez-vous } Vous disiez tout à l'heure avoir été jaloux ! Qui sait si Richelieu, dans ma modeste sphère, N'eût pas encor trouvé quelque conquête à faire? Parlons donc de ce qui chez les morts vous émeut, Parlons-en librement, et gaiement, s'il se peut. Je trouve qu'on vous fait une fâcheuse guerre : Cinq-Mars es.t un brouillon, et je ne l'aime guère ; Quant à Monsieur de Thou, j'espérais mieux de lui.
RICHELIEU
Non! ces robins toujours m'ont donné grand ennui!
ISAURE
Montmorency lui-même est entré dans la ligue...
RICHELIEU
Un héros, instrument et jouet d'une intrigue, Qui dans sa trahison garda du moins l'honneur. Je lui pardonne.
ISAURE
Hélas! un peu tard, Monseigneur I Mais n'importe, ils ont tort...
RICHELIEU
Ils ont raison peut-être.
Je fus bon serviteur du roi, mais rude maître Pour ses sujets...
ISAURE
Ici Louis-Onze pourtant Vous excuse...
RICHELIEU
Eh ! sans doute : il en a fait autant I On s'aperçoit — trop tard, vous le disiez vous-même — Que la clémence était l'habileté suprême, Et qu'à faire le bien on aurait réussi Sans toutes ces rigueurs dont il est obscurci; L'histoire me serait d'éloges moins jalouse Si je n'avais dressé l'échafaud de Toulouse, Et vous comprenez bien ce remords trop puissant, Vous qui semiez des fleurs où j'ai versé le sang!
ISAURE
Il est vrai, Monseigneur. Mais il faut qu'on oublie; La mort est le pardon de l'humaine folie : Elle confond le juge avec le condamné ; Pardonnez, Monseigneur, et soyez pardonné ! J'amnistie à mon tour, juge en ma propre cause, Ceux qui me font parler en vers ainsi qu'en prose, Et je n'en voudrais point, soyez-en convaincu, Même à ceux qui diraient que je n'ai pas vécu !
RICHELIEU
Pour que vous me parliez de cette voix amie, Là-haut qu'ai-je donc fait de bien ?
ISAURE
L'Académie.
J'en fis une avant vous, cardinal Richelieu, Et même je pourrais vous en vouloir un peu ! Non; la chose par moi sera mieux regardée : Quand on prend La Rochelle on peut prendre une idée! Vous avez pris la mienne et vous avez bien fait : Double étant le labeur, double sera l'effet; Notre rivalité, je le crois, sera bonne : La jeune Académie et la vieille Sorbonne
Sont à vous; si mes fleurs me restent, c'est assez, Et mes arbres diront aux vôtres : « Grandissez! » Ils sont déjà très grands, et je m'en émerveille ; Mais vous avez eu tort de molester Corneille ; Il vous pardonnerait, je vous pardonne donc. Vous, pour mieux mériter cet illustre pardon, Venez bientôt nous lire ici votre Mirante.
RICHELIEU
Non pas! mais le Cinna de Corneille, Madame !
KiSSâH
fi&tPf3P^&i3
ILlk
jK^k Xj