L ANGE DE LA PAIX
Dormez, sire! Dormez encore !
Géant, ne te soulève pas !
La France serait trop sonore Si tu la troublais d'un seul pas !
Sa gloire grandirait, sans doute :
Mais, sa gloire, elle la redoute ; Laisse-la marcher dans la route Où l'attendent d'autres destins ; Elle travaille pour le monde, Demandant à la paix féconde La lumière dont elle inonde Les horizons les plus lointains !
Quand Paris fit tes funérailles, J'eus ma part dans ce jour si beau ; L'ange sinistre des batailles N'est plus seul près de ton tombeau.
0 conquérant! reste paisible; Archer à la flèche invincible, Ne prend plus l'Europe pour cible De tes coups durs et triomphants !
Les Français, magnanime race, Voleraient encor sur ta trace ; Mais songe aux mères : fais-leur grâce Du triomphe de leurs enfants!
L'archange parle ainsi, l'archange auguste et calme, Inclinant au chevet de l'Empereur sa palme, Comme un fils méconnu, quoique fidèle ami, Qui parle avec tendresse à son père endormi.
Mais soudain le héros, qu'au sommeil il invite,
Se dresse au bruit lointain d'un boulet moscovite.
Napoléon parcourt le monde en un clin d'œil ;
Il voit tout, nations libres, peuples en deuil,
Empires chancelants et jeunes monarchies;
Il entend l'hosanna des races affranchies,
Il mesure les pas qu'a faits l'humanité
Dans le chemin du droit et de la vérité ;
Sur la France, longtemps, son regard se promène,
Comme un maître inquiet retrouvant son domaine;
II contemple, étonné, nos progrès, nos combats,
Peuple de citoyens et peuple de soldats ;
Il admire l'élan des bataillons que règle
L'ordre d'un Bonaparte et que domine l'aigle,
Et ces soldats d'Afrique aux regards pleins d'éclairs
Qui firent des chemins pour vaincre les déserts,
Et leurs chefs qu'on dirait formés à son école,
Et les drapeaux d'Isly, dignes de ceux d'Arcole!
De l'examen guerrier l'Empereur satisfait Comprend ce qu'ils feront d'après ce qu'ils ont fait!
« Guerre ! guerre! soldats, voici la guerre immense !
" Nos jours sont revenus, le siècle recommence ;
« Dans l'âme de vos chefs mon âme passera,
« C'est le vieil Empereur qui vous commandera!
« Vous, Anglais, conviés à la fête des braves,
« Rangez vos Écossais auprès de mes zouaves;
« Nous ne nous souviendrons, dans un commun élan,
« Du jour de Waterloo que le jour d'Inkermann ! »
La voix de l'Empereur retentit, et la France,
Toujours prête à payer sa gloire en espérance,
A celui qui du Tzar relève les défis
Ne marchande ni l'or, ni le sang de ses fils.
« D'abord, sur les deux bras de l'empire athlétique
« Jetons-nous : saisissons l'Euxin et la Baltique.
« Parseval, Baraguey t'aidant de ses faisceaux,
« Tu prendras Bomarsund au vol de tes vaisseaux !
« Sous les murs de Cronstad, impitoyables gardes,
« Sentinelles de fer, va placer tes bombardes;
« Ne perds pas du regard cette île de granit,
« Oblige l'aigle russe à rester dans son nid,
« Ta menace lui rend inutile une armée.
« C'est bien, je suis content. Maintenant, en Crimée ! »
Deux cent mille soldats partent comme l'éclair Dans les wagons bruyants, sur deux sillons de fer;
LA GUERRE D'ORIEXT 3 37
Plus de ces longs chemins, pour marcher aux frontières,
Où s'abîmaient jadis des légions entières ;
La science a tracé d'un rigide compas
Le chemin le plus court pour conduire au trépas :
Rien n'éloigne du but terrible où l'on doit tendre;
Les amants de la mort ne la font plus attendre!
L'ardent wagon les livre au steamer haletant,
Le soldat peut charger son fusil en partant ;
On dévore le temps qui dévorait naguère,
Car la paix a créé des forces pour la guerre !
Une ville apparaît aux soldats éblouis : Mahomet! Godefroy! Tancrède ! saint Louis ! Constantinople tremble et de deuil s'enveloppe, La mer promène encor les débris de Sinope; Mais Dieu, dans sa justice éternelle, voulut Au croissant par la croix infliger son salut! L'Empereur, se dressant presque hors de sa tombe : « Soldats, Sébastopol! Premier rempart, qu'il tombe! « Nous marcherons bientôt plus loin, je sais jusqu'où ; « Je connais les chemins qui mènent à Moscou ! « Voici la place. Ici, que les troupes descendent; » Aux sommets de l'Aima les Russes vous attendent, a Bosquet, sur ces rochers porte ta légion ; « En avant, général ! — Cet homme est un lion! — « Au centre, mon neveu! Saint-Arnaud, qui chancelle, « Restera bien encore une journée en selle ! « Les Russes sont détruits. Soldats, courez, volez ! « Sébastopol n'a plus, dans ses murs désolés,
« Que de vains défenseurs dont la terreur est l'hôte ; « Vous hésitez ! — Retard d'un jour. C'est une faute. »
Et l'Empereur se tait et regarde. — A présent,
Ce n'est plus la bataille au choc électrisant;
C'est le siège: il faut vaincre un mur ! C'est la tranchée
Où la mort vient obscure, invisible, cachée,
Où la boue et le sang montent jusqu'aux genoux ;
Ce sont les éléments déchaînés contre nous;
C'est l'immobilité sous la neige qui glace,
C'est la pluie énervante et la bise qui lasse,
C'est le brouillard qui rend éternelles les nuits,
Ce sont les durs repos et les mortels ennuis,
C'est le fusil qui pèse aux doigts couverts de givre,
Le soldat chancelant comme s'il était ivre;
C'est la victoire lente et le succès lointain,
Et la vague terreur des retours du destin !
Onze mois sont passés de cette grande lutte. Sébastopol n'est plus, superbe dans sa chute. Qu'un tombeau meurtrier d*où s'échappe la mort, Qu'il faut rendre muet par un suprême effort.
« Soldats, dit l'Empereur, debout! la brèche est prête. » Deux cent mille héros pour cette horrible fête Se lèvent, Pélissier, Canrobert, Mac-Mahon, Chaque homme a devant lui la gueule d'un canon,
N'importe! En vain sous eux se dérobe la terre, Sur ces tours, sur ces murs, sur ce vivant cratère, Sur ces feux souterrains qui déchirent le sol, Nos soldats monteront. — A nous Sébastopol !
Et l'Europe applaudit, et la France en délire Bat des mains : le vaincu lui-même nous admire, Et le grand Empereur, dont l'âme était dans tous, S'écrie encor : « Soldats ! je suis content de vous ! »
l'ange de la guerre
Triomphe! La mort tient sa proie, Et les flammes montent toujours, La mer s'ouvre, folle de joie, Au vaste écroulement des tours!
Toute une ville dans la nue !
C'est une tempête inconnue Qui de la terre monte aux deux !
Tout est ruine, amas, décombres, Vingt navires dans les flots sombres S'engloutissent silencieux !
Durant la paix, les peuples rampent Dans le luxe et la vanité ; C'est dans le feu que se retrempent Les forces de l'humanité !
L'Océan, fécond en naufrages, Que serait-il sans les orages?
Un lac croupissant en repos ; Peuples fouettés du vent du glaive, Sans la guerre qui vous soulève, Que seriez-vous? De vils troupeaux.
Aux armes donc! Toujours ! Encore !
Quelque grand peuple doit surgir:
Au nord, au couchant, à l'aurore, Les clairons français vont mugir !
Vous, maître, Empereur! capitaine Présent à la guerre lointaine, Mais invisible au combattant, Ne vous rendormez pas ! L'empire Est à ceux que votre âme inspire :
Dieu le veut, et le monde attend î