L ANGE DE LA PAIX
Sire, rendormez-vous! Oui, la France est en fête, La lutte fut terrible et le triomphe est beau, Mais le temps est passé des guerres de conquête; Sire, rendormez-vous dans la paix du tombeau!
L'aube des temps nouveaux annoncés par les sages Se lève ; le passé n'est plus une prison ; L'humanité, sortant des périlleux passages, Cherche un monde inconnu vers le libre horizon;
La victoire acharnée est une barbarie, L'implacable se calme et les forts sont meilleurs ; Comme il n'est qu'un soleil il n'est qu'une patrie ; Et les seuls conquérants, ce sont les travailleurs ;
Dieu met dans tous les cœurs une sainte espérance De résoudre bientôt le problème éternel : Pour dompter la misère et vaincre l'ignorance De toute part commence un effort fraternel ;
Quand un ambitieux croit pour lui l'heure bonne, Une imprécation formidable l'atteint; Si c'est un roi, l'on met à l'encan sa couronne ! Si c'est un peuple, Dieu de son souffle l'éteint !
Quelquefois au vaincu la défaite est meilleure : Il ne s'acharne pas sur son rêve détruit, A l'horloge du siècle il entend sonner l'heure Et se hâte, craignant de rester dans la nuit ;
Hier, quand l'Angleterre et la France unanimes Unirent leurs drapeaux ennemis si longtemps, Le monde s'enivra de ces horreurs sublimes, Un juste orgueil gonflait le cœur des combattants;
Mais, ces rivaux de gloire, ils faisaient mieux encore Du progrès aux vaincus ils ouvraient les chemins; Aux champs de la Tauride, aux rives du Bosphore, Un phare fut dressé... Soldats, c'est par vos mains!
Ce phare étincelant, dont la flamme est mobile Pour éclairer la terre et les flots tour à tour, Qu'il brille pour le Turc, le Russe ou le Kabyle, S'appelle liberté, progrès, concorde, amour!
Déjà, déjà je vois la vieille Moscovie Tressaillir dans son ombre à ses rayons nouveaux; Aux vainqueurs ce n'est pas leur gloire qu'elle envie, Ce sont leurs lois, leurs mœurs, leurs vertus, leurs
[travaux;]
Non, Dieu ne permet plus qu'un féroce caprice Fasse de l'univers un immense abattoir; Le glaive est maintenant dans la main de justice, A qui disait: mon droit! Dieu répond: ton devoir!
COURONNE PAR L ACADEMIE FRANÇAISE, 29 AOUT il