L ORCHESTRE
Tu béniras la femme au cœur faux et moqueur, En songeant au cœur chaste où reposa ton cœur; Alors, la trahison, l'injure, l'ironie, Disparaîtront pour toi dans la grande harmonie, Et, comme cet orchestre aux sons mystérieux, Tu comprendras la vie et tu l'aimeras mieux !
Novembre 1865.
eux jeunes gens passaient le long du boulevard.
Ils allaient, regardaient, s'arrêtaient au hasard, L'un était un dandy, l'autre était un artiste, L'un beau, vif, rayonnant, l'autre pensif et triste. « — Morbleu! dit le premier, sais-tu bien, mon garçon, Que tu portes le vin d'une noire façon! Tu bâilles comme un antre, et tu soupires comme Un poète sifflé !... Sois moins humble, jeune homme ; Ton drame n'est reçu que depuis avant-hier, Tu ne seras sifflé que le prochain hiver ! Prends jusque-là, mon fils, la vie en patience, Saisis la joie au vol; c'est la seule science. N'as-tu pas en moi-même un charmant compagnon ? Nous avons déjeuné noblement chez Bignon,
Nos cigares sont secs, et nous foulons l'asphalte D'un air patricien qui dit aux femmes: Halte! Sois donc gai, sois pompeux, triomphe, chante, ris, A nous l'espoir ! à nous le monde ! A nous Paris ! Allumons-nous, que diable ! et faisons feu qui flambe ! »
Le poète resta froid à ce dithyrambe.
En ce moment, marchait devant nos jeunes gens
Un gros bourgeois, à pas égaux et diligents ;
A ses côtés trottait en groupe sa famille :
Son fils, sa domestique et sa femme et sa fille.
« — Vois donc, dit le gandin, ce brave citoyen !
Sans doute il est de garde, et l'on devine bien
En le voyant passer sous V habit militaire,
Qu'il n'est pas soldat, non ! mais concierge ou notaire ;
Regarde de quel air, sans voir les persifleurs,
Au lieu de son fusil il porte un pot de fleurs!
Tiens! toute la famille, enfants, femme et servante,
Chacun porte sa part de la moisson mouvante!
Sont-ils grotesques tous!
— Je ne partage point, Répondit l'écrivain, ton avis sur ce point; Ce bourgeois porte mal la tunique et le sabre, Et son shako rétif sur sa tête se cabre, Oui! Mais nous sommes tous, quant àmoi, j'en convien, Égaux par la laideur sous l'habit citoyen !
— Bah! reprit le gandin accélérant sa marche, Un caprice me prend : Suivons ce patriarche! Attachons-nous aux pas de ces Béotiens, Sachons où ce Noé peut conduire les siens; A l'ennui chaque jour nous cherchons des remèdes ; Tâchons de nous distraire en suivant ces bipèdes, Et ces bourgeois, créés pour vendre de l'elbeuf, Nous donneront peut-être un spectacle assez neuf, Nous ferons les yeux doux en route à la fTlette, Suivons-les.
— Tu le veux? Allons! » dit le poète. La famille, pourtant, au bout de quelques pas, Quitta le boulevard et ne s'aperçut pas Que les deux jeunes gens la suivaient à la piste ; Elle marchait d'un air recueilli, presque triste; Dans le quartier Saint George elle arriva bientôt : « Diable! dit le gandin, ces oisons perchent haut! »
Le bonhomme, en effet, marchant sans en démordre,
Montait toujours, suivi des siens rangés en ordre ;
Mais enfin, on arrive en face d'un vieux mur,
D'un enclos, d'une porte ouverte au cintre obscur;
La colonie errante entre là tout entière.
« — Tiens! tiens! dit le gandin, tiens! c'est un cimetière!
— Mon cher, répond l'artiste, arrêtons-nous ici.
— Quoi! perdre notre temps et nos pas? grand merci!
Ma coutume est de voir la fin de toutes choses, Et je n'ai pas plus peur des cyprès que des roses! Viens, superstitieux! »
Ils entrèrent alors Dans le jardin sacré, dans la ville des morts; Devant eux, les bourgeois, suivant la sombre allée, S'arrêtèrent auprès d'une tombe isolée; Et tous, grands et petits, se signèrent, et tous, Ensemble, sans parler, se mirent à genoux Sur le marbre, au milieu des ifs et des arbustes, Et la douleur rendait ces visages augustes! Puis, quand on eut prié lentement, doucement, On se mit à parer le sombre monument; L'un posait les bouquets, un autre la couronne, On recouvrait de fleurs la petite colonne Où sont inscrits les noms des défunts adorés, De l'humble sanctuaire on lavait les degrés; Enfin, sans se cacher quelque larme qui tombe, On fait pieusement sa toilette à la tombe!
Et le gandin disait, cynique jusqu'au bout :
« — Mon cher, l'esprit bourgeois se retrouve partout!
Certes, ces braves gens, dans leur douleur constante,
Ont le droit de pleurer leur grand'mère ou leur tante,
Mais la rage qu'ils ont du brillant et du beau
Fait qu'ils donnent un air coquet, même au tombeau ! »
Pendant que le dandy s'égayait de la sorte
Le poète cherchait, sous quelque plante morte,
A lire un nom, plus loin, sur un marbre effacé;
Bien des jours, bien des ans peut-être, avaient passé
Sur cet autre tombeau dédaigné, solitaire,
Dont la dalle déjà s'effondrait dans la terre,
Et l'avide lichen rongeait ce monument
Triste et comme honteux d'un pareil dénûment.
« — Ami, dit le poète, aide-moi donc, de grâce!
A déchiffrer ce nom : j'ai la vue un peu basse,
Et les herbes, d'ailleurs, forment un tel tapis...
— Ce nom-là!... C'estle mien!... Magrand'mère!... —
Tant pis !
Répondit le poète, oui, tant pis pour toi-même! Ta longue raillerie était donc un blasphème, Et ta mère enviait peut-être, en t'écoutant, Celle de ce bourgeois dont tu te moques tant! Tu supposes cet homme absurde, ignorant, bête, Mais sa mère endormie a des fleurs pour sa fête! Et l'on serait heureux, malgré ton air moqueur, De donner mon esprit et ton or pour son cœur! Il est mal de chercher, pour nos jeux misérables, Un côté ridicule aux choses vénérables; Ce bon bourgeois t'amuse et tu ris de ses pleurs, Nous le trouvions grotesque avec son pot de fleurs, Et nous-mêmes, demain, on nous verra, peut-être, Dans quelque vil boudoir, qui connaît plus d'un maître,
Plus grotesques cent fois que ce brave homme, hélas!
Porter aussi des fleurs... que nos mères n'ont pas !
Notre existence est folle, et, pour moi, j'y renonce;
Contre nos jours perdus le tombeau se prononce!
Ami, si tu m'en crois, nous allons sans retard,
Au lieu d'aller encor flâner au boulevard,
Cultiver cette terre où ta mère repose;
Rachète ta folie en donnant une rose!...
Avec la vanité rompons enfin le bail ! »
Et les deux jeunes gens se mirent au travail.
Mai 1863.