A MADAME RO M B ERG-N I S ARD
n ami, qui parfois met ses soins à m'instruire, Au concert, l'autre soir, m'avait voulu conduire Afin de m'expliquer, en juge très expert, Le sens caché d'un art où mon esprit se perd; Et d'abord, me parlant comme un maître à l'élève, Il me dit : « La musique est le pays du rêve : Tout spectateur entend et peut suivre à son gré Dans l'ouvrage nouveau son rêve préféré; Aujourd'hui, s'il te plaît, étudions ensemble Cet orchestre multiple, essaim qui se rassemble
Et qui bientôt, docile à l'ordre sûr et bref, Doit partir au signal que va donner le chef. »
Le signal est donné... Tristes, joyeux ou tendres, L'harmonie à longs flots déroule ses méandres, Et tous les instruments entrent dans le concert Au moment que le maître a marqué ; chacun sert, Chacun parle à son tour, dans l'ensemble de l'œuvre; Les grands cuivres, tordant leurs replis de couleuvre, Jettent des cris aigus, des gémissements sourds; Un orage lointain gronde aux flancs des tambours; Tout change ; la tempête à présent semble éteinte, Le trombone se tait, le gai triangle tinte; Contraste ! Ensemble ! Orchestre à l'art vague et profond Où tous les instruments paraissent et s'en vont Et reviennent encore, où le moindre est utile, Où chacun a son nom et sa forme et son style, Jusqu'à ce que le maître, à l'heure de son choix, Les réunisse tous en une seule voix.
Homme, objet de pitié, de colère ou d'envie, Cet orchestre est vraiment l'image de ta vie.
l'orchestre 4 1
Ce concert de tes jours que le maître divin Dirige, on ne le peut bien juger qu'à la fin ! Tes amis, tes rivaux et tes ennemis même- Obéissent au Dieu qui t'éprouve et qui t'aime ; Dans l'ordre de ta vie ils viennent tour à tour Se ranger, travailler à leur place, à leur jour : Cette voix, dont l'écho caresse encor ton âme, C'est la voix de ta mère, ange au regard de femme; Cette autre, c'est la voix du père grave et fort Qui prépare ton cœur aux orages du sort : Cette autre dont l'accent te pénètre et te charme, C'est ta plus douce joie et ta plus douce larme, C'est ton premier transport, c'est la vierge au front pur, Et deux cœurs tout d'amour sous un ciel tout d'azur! Maintenant, cette voix qui menace et qui gronde, Ce cri rauque et strident troublant ta paix profonde, C'est ton premier malheur, ton premier désespoir, C'est l'ennemi qui vient, rampant, hideux à voir, C'est l'amour sans vertu, le faux plaisir, la fièvre, C'est la femme qui ment, le sourire à la lèvre, Le calomniateur et le lâche au front bas, C'est l'abandon, le deuil, les doutes, les combats ! — Et tu souffres alors, toi qui rêvais d'entendre Toujours des mots flatteurs dits par une voix tendre ! Amoureux de l'azur, tu demandes pourquoi Le ciel laisse passer des nuages sur toi ; Dans ton cœur inquiet tu fais la solitude, Et tu fuis l'amitié pour fuir l'ingratitude !
— Ingrat toi-même ! Ingrat, qui ne vois pas en tout
Dieu qui pour toi travaille et te suit jusqu'au bout !
Dieu, qui veut ou permet ce qui d'abord te blesse,
De toutes tes douleurs compose ta sagesse !
Attends donc pour juger et pleure sans t'aigrir,
Et ne maudis jamais ceux qui te font souffrir! [être,]
Des jours viendront pour toi, des jours prochains peut-
Où tu jugeras mieux le vrai dessein du maître;
Ceux par qui tu connus ou le bien ou le mal,
Tu les retrouveras dans l'ensemble final!
Dans cette oreille ouverte au fond de tes pensées,
Ces voix, par la distance et le temps effacées,
Retentiront encore une dernière fois,
Et tu n'en voudras plus retrancher une voix !
Dans ta mémoire, émue encore mais sereine,
Ces instruments de deuil, de misère, de haine,
Tu les retrouveras, en souriant alors
A chaque souvenir, s'il n'est pas un remords !
Tu verras que Dieu sait, par des raisons secrètes,
Mêler ce qui t'afflige à ce que tu regrettes ;
Et, devenu plus fort, plus calme, plus puissant,
Tu béniras le coup qui te brise à présent!
Tu béniras tous ceux qui te furent contraires
En songeant à tous ceux qui t'ont servi de frères;