POUR LES CANONS
lus de luxe ! a-t-on dit. Plus de fêtes hautaines! « Ce délire orgueilleux préparait notre deuil; « Soyons Sparte d'abord pour être un jour Athènes, « Et n'ayons que ce mâle orgueil ;
« Laissons aux jours passés le choc joyeux des ver:es, « Les rires éclatants sous la soie et les fleurs, Accoutumons notre âme à ces vertus sévères « Qui rendent nobles tous les pleurs! »
Sage qui parle ainsi ! — Mais, après tant d'alarmes, Quand vers l'espoir à peine encor nous revenons, Un luxe nous convient : c'est le luxe des armes, La fête sombre des canons !
Il faut à la cité plus belle et plus vivante La ceinture de fer et la robe d'airain, Afin que l'insulteur recule d'épouvante Devant son regard souverain;
11 faut que chaque jour la ville prisonnière Allume sur ses monts un cratère nouveau, Que demain, chaque flot portant sa canonnière, La Seine élève son niveau :
Il faut à chaque flanc des collines chéries, Où nous marchions parmi les lys et les rosiers, Placer la mitrailleuse en longues batteries, Toute une furet d"obusiers !
Pendant que l'ennemi sourit et délibère Pour changer en enfer maisons, temples, palais, Au seuil de cet enfer plaçons le noir Cerbère, Le chien qui crache des boulets !
POUR LES CANONS 8l
Allons! pour arracher la patrie à l'abîme Dont notre œil maintenant connaît la profondeur, Hommes, jetons notre or par un élan sublime Dans la fournaise du fondeur !
Vous, femmes, à cette heure où la France se voile, Enlevez, enlevez ces perles de vos seins; Il ne faut désormais à vos fronts qu'une étoile : L'éclair des stoïques desseins!
Celle qui donne vaut celle qui s'agenouille ; Imitez aujourd'hui, le cœur d'angoisses plein, Ces femmes d'autrefois qui vendaient leur quenouille Pour la rançon de Du Guesclin!
Mais l'or serait trop peu! Le fer, l'étain, le cuivre Abonderaient en vain dans le creuset fumant; Mêlons au fier métal que nos pas doivent suivre, Pour qu'il dure éternellement,
Mêlons à ces canons, à leur brûlante lave, La lave de nos cœurs, le courroux de nos fronts, Le mépris de la mort, l'héroïsme qui lave Les fautes comme les affronts!
Mélons-y nos douleurs, nos âmes rehaussées, Nos souvenirs navrants, nos larmes, nos espoirs, Nos repentirs féconds, nos meilleures pensées Et nos fiertés dans nos devoirs!
Alors, ô bronzes! rien qu'a vos rauques haleines Fuira de toute part l'étranger pâlissant, Comme on voit les troupeaux éperdus dans les piaines S'enfuir quand le lion descend :
Il descend! C'est Paris ; il descend de son antre! Sur vous qui l'outragiez brillent ses yeux ardents, Dispersez-vous! — Mais non, restez ! Afin qu'il rentre Avec sa proie entre les dents!
S octobre 1870