‹ Poésies complètesChapitre 25 sur 127 · DIT PAR M. COQUELIN AU THEATRE-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DIT PAR M. COQUELIN AU THEATRE-FRANÇAIS

lle a voulu mourir! Dans la grande détresse, Parmi nos pleurs, parmi ces deuils que nous Rien ne la défendait, ni tours, ni forteresse, [menons ; Ni mitrailleuses, ni canons ;

Vivre, elle le pouvait sans honte et sans reproche ; Sa rançon, au vainqueur elle pouvait l'offrir; De plus forts ont cédé lorsque l'orage approche, Mais non : elle a voulu mourir !

Pour sauver ses coteaux tout murmurants d'abeilles, Ses pommiers rougissants sur les flots verts du Loir, Ses modestes trésors, ses vignes et ses treilles, Elle n'avait qu'à le vouloir!

Elle a voulu mourir, Thumble ville stoïque ! Son sol se refusait aux pas de l'étranger ; Elle avait pour vertu sa démence héroïque, Voyant l'affront, non le danger.

Elle est morte ! L'obus, la mitraille, la bombe, Ont fauché ses maisons ainsi que des blés mûrs; .Mais du moins l'ennemi, s'il en fit une tombe, N'a pas humilié ses murs !

Ah! juste ciel ! après nos fautes, nos délires, Nos fièvres de jadis et notre orgueil jaloux, Embrassons les pieds froids de ces cités martyres. Car elles ont payé pour nous !

0 Paris! Souviens-toi des vingt ans de démence Où tu disais : « Je suis le temple universel, « La ville où tout finit, la ville où tout commence, « Malgré Dieu j'ai refait Babel! »

Hélas ! en étalant ta splendeur imprudente, Tu ne te doutais pas, confiant et vainqueur, Oue déjà s'allumait la jalousie ardente

Et la haine dans plus d'un cœur;

CHATEAUDUX 85

Tu ne te doutais pas qu'une main lente et sûre, Habile aux trahisons, perfide sans remords, Sous tes fausses grandeurs sondait mieux ta blessure Et déjà méditait ta mort !

Mais Paris ne meurt pas ! Trompant leur espérance, Te voilà devant eux plus terrible et plus beau ; Ils pensent déchirer la robe de la France

Jour à jour, lambeau par lambeau,

Mais tu sais racheter ton ancienne faiblesse, Tu te plains de ne pas encore assez souffrir, Tandis qu'autour de toi le lâche destin laisse Tant de nobles villes mourir!

Souffre donc! Souffre encor! Lutte, espère, mais souffre '. Souris dans ton malheur aux malheurs qui viendront, Et, vainqueur ou vaincu, plonge-toi dans le gouffre D'où l'on sort une étoile au front!

4 novembre 1870

UNE PETITE BOURGEOISE

DIT PAR Mme VICTORIA LAFONTAINE (THÉÂTRE-FRANÇAIS]

on mari n'est qu'un simple employé des finances.

Il a fait son chemin d'après les ordonnances, Il est premier commis et sera chef un jour. Ils se sont mariés bêtement, par amour; Le ménage avait bien trois miile francs de rente; La femme aux vains plaisirs étant indifférente, Le mari raisonnable et comptant sous par sous, Ils parvinrent dix ans à lier les deux bouts. Malgré l'amour, dix ans de discrètes souffrances : Il fallait, comme on dit, sauver les apparences, Recevoir au besoin le chef et les amis, Et sortir bien vêtu : l'habit, c'est le commis!

— Ils avaient un enfant, rose, espiègle, incroyable, Qui riait comme un ange et criait comme un diable. Le baby grandissait et coûtait d'autant plus, Car il savait pleurer dès le moindre refus; Pour un rien, un jouet ou toute autre chimère On retranchait un mètre aux robes de la mère; On hésitait un peu; tout s'arrangeait enfin, Car le joli despote était aussi très fin Et comprenait que pour un baiser qu'il redouble La mère triomphante aurait donné le double!

Ce n'est pas tout. 11 faut qu'ils aillent tous les ans Chez le ministre, au bal, les affreux courtisans! Le ministre aime à voir ses salons qu'on encombre; 11 note dans son cœur l'employé qui fait nombre; Excellent homme, au fond, qui ne sait pas combien Nous coûte cet honneur qui ne lui coûte rien!

Elle partait avec sa robe un peu fanée,

Avec les fausses fleurs de la dernière année,

Avec d'humbles bijoux par l'aïeule légués,

Et tous les deux entraient, s'efforçant d'être gais.

Le mari s'amusait assez vite; mais elle!

Dans ces salons où l'or comme un fleuve ruisselle,

Où l'on se sent, d'après le luxe différent,

Devenir plus petit ou devenir plus grand,

UNE PETITE BOURGEOISE

Timide, elle voyait, bourgeoises ou duchesses, D'autres femmes passer, belles de leurs richesses, La toisant d'un regard ironique et joyeux; A défaut de leur voix, elle entendait leurs yeux, Tandis qu'un froid mortel envahissait son âme, Dire en se détournant : Pauvre petite femme! Joie et chagrin, telle est sa part; tous ont la leur.

Voilà deux mois — le jour où Dieu dans le malheur

Plongeait la France, avant l'honneur qu'il lui ménage —

Un second fils naquit à ce pauvre ménage.

La mère le voulut nourrir comme l'aîné;

Loin de Paris peut-être elle l'eût emmené,

Mais le mari restait, et, noblement jalouse .

La mère ne pouvait faire tort à l'épouse;

Elle resta. Ce sont ces humbles dévouements

Qui plaident dans le ciel aux jours des châtiments;

Puisse donc la justice ou le courroux céleste

Épargner ces cœurs bons et ce logis modeste,

Car dans un temps d'ivresse, avant ce temps de deuil,

Ce n'est que pour souffrir qu'ils ont .connu l'orgueil!

D'abord tout alla bien, rien ne manquait encore Le sacrifice même a sa charmante aurore!

90 ŒUVRES COMPLUTES

Ils avaient de côté, pour quelque cas urgent, Mis uu coupon de rente et même un peu d'argent. On put donner d'abord à la jeune nourrice La viande des bons jours saine et réparatrice; Mais bientôt tout devint rare ou du moins plus cher; Le nouvel ange avait un appétit d'enfer ; Bismarck y comptait bien ! — Quelle angoisse nouvelle ! Sous quels aspects la chasse aux vivres se révèle ! L'épicier — puisqu'il faut l'appeler par son nom — Comme un chef de bureau se gonfle en disant : Non ! Le laitier disparaît dans un savant mystère, Et messieurs les bouchers prennent un air austère! Et la mère, craignant son lait plus échauffant, D'un regard anxieux contemple son enfant; Le lait pur fait l'enfant comme la sève l'arbre : Qu'a-t-il donc le petit? son visage se marbre. Non, ce n'est rien. Et puis, c'est le mari qui part, Brave, mais délicat, pour les nuits du rempart; Il est là-bas, glacé sous la pluie et la neige, Sous les bombes, hélas! sans que rien le protège; Elle croit distinguer, qu'elle se trompe ou non, Quand c'est la mitrailleuse et quand c'est le canon !

— Et l'enfant qui se plaint! Fiévreuse elle l'apaise; Mais sa fièvre serait au nouveau-né mauvaise,

Il faut qu'elle se calme et que sans un frisson Elle entende ce bruit terrible à l'horizon! Maudissez-les, mon Dieu! pour tant d'heures amères, Tous ces hommes par qui pleurent toutes les mères!

— L'enfant dort cette fois ; la mère près de lui

UNE PETITE BOURGEOISE

Se penche, rassurée au moins pour aujourd'hui;

C'est ainsi chaque soir. Mais, dans sa longue transe,

Elle songe à son fils sans oublier la France,

Car elle est patriote et fille de Paris;

Même dans ses douleurs dont le ciel sait le prix,

Elle ne voudrait pas le salut par la honte,

Et quand vient l'heure lente où le sommeil la dompte;

Sentant ses yeux se clore, elle murmure avant :

Mon Dieu, sauvez la France et sauvez mon enfant!

19 novembre 1870.

LES ASSIEGEES

DIT PAR Mlle MARIE RÛYER l THÉÂTRE-FRANÇAIS)

uand l'étranger, dont Dieu confondral'espérance, Eut jeté ses flots noirs sur la terre de France; Quand il voulut, le ciel semblant y consentir, De ce peuple-héros faire un peuple-martyr; Quand il nous dit, ardent à sa sombre besogne : France, tu deviendras Danemark ou Pologne! Lorsque nos escadrons avec nos bataillons Roulèrent foudroyés dans les sanglants sillons; Quand^Mac-Mahon tomba, frappé comme Turenne ; Quand la sublime Alsace et la fière Lorraine, Et les Vosges, jadis tombeau de l'ennemi, Eurent un Kellermann à qui manqua Valmy;

Quand l'inondation eut grandi d'heure en heure; Quand tout fut englouti, Paris dit : <; Je demeure!

Moi seul j'arrêterai cet océan qui bout;

Que tous mes citoyens soient armés et debout;

C'est ainsi qu'autrefois toujours nous triomphâmes!

Ici l'on va mourir; faites sortir les femmes! »

Non! Elles resteront. Nous voici; nous voici!

Disons-nous; nous restons puisque l'on meurt ici!

Nous eûmes notre part dans les gloires passées,

0 Paris! nous avons vécu de tes pensées

Sous l'ombrage enivrant de ton génie en fleurs ;

Nous voulons aujourd'hui notre part de tes pleurs!

Et puis, car les leçons du malheur sont plus hautes,

Nous eûmes, songeons-y, notre part de tes fautes;

C'est nous dont le caprice a conduit trop souvent

Ta fortune aux écueils selon le gré du vent;

Nos admirations rapides et frivoles

N'ont jamais repoussé tes plus vaines idoles ;

Le succès charmait seul notre cœur éperdu.

Nous avons adoré tout ce qui t'a perdu!

C'est nous qui pardonnions, peut-être hier encore,

A ce luxe menteur qui corrompt et dévore ;

C'est nous qui repoussions comme un joug détesté,

Ce noble, cet austère honneur : la pauvreté !

LES ASSIEGEES 95

Eh bien! pour racheter nos fautes éphémères,

Nous voici désormais sœurs, épouses et mères!

Donnez-nous, citoyens, laissez-nous notre part :

A vous la rude veille et la lutte au rempart,

Le regard attentif interrogeant l'espace,

Le frisson de la chair sous le boulet qui passe !

A nous l'inquiétude et les soins du foyer,

La tristesse des soirs que tout vient effrayer

Et la fièvre durant la nuit longue et profonde,

Tandis qu'autour de nous, là-bas, le canon gronde!

A nous que tout travail rebutait autrefois,

Le chanvre et le lin blanc s'effilant sous nos doigts,

Les angoisses, le saint labeur de l'ambulance

Et le cri des blessés ou leur morne silence!

A nous de comprimer nos sanglots étouffants

De peur d'effaroucher le rire des enfants;

A nous cette terreur, dont rien ne peut défendre,

De voir soudain sur eux l'horrible mort descendre!

N'importe! que nos maux montent au plus haut point, Nos cœurs seront brisés mais ne se plaindront point; Car ces âpres douleurs, ces tortures suprêmes, Nous rendant au devoir, nous rendent à nous-mêmes ;

QO ŒUVRES COMPLÈTES

Que le sort soit propice ou fatal, nous voilà, Calmes et le front haut, pour attendre Attila. Si Dieu peut ordonner que la France périsse, Nous recevrons debout la mort libératrice; Ou plutôt, — car l'espoirgrandit dans nos malheurs. - Vous nous retrouverez dignes des temps meilleurs Nous ferons à nos fils des âmes aguerries A ces mâles vertus qui sauvent les patries; Frémissantes encore, et des pleurs dans la voix, Nous leur raconterons les erreurs d'autrefois ; Nous leur dirons comment un peuple s'abandonne, Comment il vit ou meurt par les lois qu'il se donne, Et comment un seul jour d'aveuglement conduit Le plus illustre au bord du gouffre et vers la nuit! Nous leur dirons aussi que la France trompée Chasse l'ombre aux éclairs de sa dernière épée, Et ne laisse jamais, superbe en son réveil, Voler ni son honneur ni sa place au soleil!

20 décembre 1870.

Page 1