LES AMIS DE LA FRANCE
l détestait la France, et, joyeux, pour l'armée, Partit quand éclata la guerre de Crimée. Rude fut la moisson, rude le moissonneur: Il vit ce long combat, ces victoires loyales, Ce champ clos où luttaient les nations rivales, Comme un duel courtois entre des gens d'honneur;
Quand l'heure de la paix, sans que l'honneur s'indigne, Fut venue, Yvan dit : « Ce n'est pas moi qui signe ! Si nos aigles un jour s'arrêtent dans leur vol, Si le tzar met l'épée au fourreau, sans la rendre, Je n'ose le blâmer ! Mais je jure de prendre Paris, comme la France a pris Sébastopol !
« C'est Paris que je veux, à d'autres la province! Je suis riche, je suis étranger, je suis prince, C'est trois fois ce qu'il faut pour lui faire la loi; Enfants du fier Danton, moi fils de Rostopchine, Dieu me damne! je veux vous voir courber l'échiné Devant les millions que j'apporte avec moi ! »
Yvan tint la parole à soi-même donnée;
11 promena vingt ans sur la ville étonnée
Ses maîtresses, ses chiens, ses chevaux, ses valets:
Il pénétra gaîment, pour ce qu'il voulait faire,
Semblable au voyageur qui va de sphère en sphère,
jusque dans les taudis, jusque dans les palais!
Pour accomplir son œuvre et mieux saisir sa proie, Il avait recruté des compagnons de joie, Étrangers comme lui, gens d'esprit et de goût, Mais étrangers d'abord ! C'était la règle expresse; Valaques, Musulmans, Anglais, Grecs de la Grèce, Aimez-vous le Moldave? Il en mettait partout.
Ils avaient envahi, par le droit d'opulence, Clubs, théâtres où rien n'annonçait l'ambulance, Banque, Bourse, journaux eux-mêmes, tout l'État; Ils régnaient, ils passaient triomphants et prodigues: Paris voyait couler ce fleuve d'or sans digues Et rapprochait ses mains pour que l'or y restât !