‹ Poésies complètesChapitre 41 sur 127 · M. REY · texte numérisé non relu

M. REY

Mlle FERXAND.'

LA MUSE

corneille! je suis la pale Melpomène, Celle qui souriait dans son austérité Quand ta pensée, au fond de ton âme romaine, Cherchait ce dur métal qu'on nomme vérité.

Maître, comprends mes pleurs ; tu n'es plus et j'existe; De la tombe les Dieux m'interdisent le seuil, Ils m'ont faite immortelle afin que je sois triste, Et voilà deux cents ans que je porte ton deuil !

Reconnais-moi : j'ai vu naître tes plus beaux rêves, Je les ai vus grandir comme de jeunes rois, Et, quand tu te courbais sur ton labeur sans trêves, J'étais comme ta mère et ta fille à la fois !

Mère, j'étais tremblante, et fille, j'étais fière ; Mes craintes du moment, mon orgueil les domptait; L'envie autour de toi soulevait la poussière, Le soleil de ta gloire à l'horizon montait !

Oh! comme je t'aimais, poète simple et grave, Sur la lyre humblement posant tes doigts d'airain, Vieux Corneille! Un enfant t'aurait fait son esclave, Et tu prêtais aux dieux ton souffle souverain !

Pour votre humanité tu savais être juste, A ses propres vertus tu voulus l'asservir: Quand tu parlais d'Octave il s'appelait Auguste, Et l'empereur clément cache le triumvir ;

Ton génie était tendre, homme de forte race, Comme un océan doux dans sa rébellion ; Rempli de ta puissance, on connaît moins ta grâce, Mais moi j'ai vu des pleurs dans tes yeux de lion!

Tu fus chrétien, surtout! — Moi, fille du Permesse, Qui gravis l'Acropole et le haut Parthénon, Tu m'enseignas le Christ et la bonne promesse, Et tu ne m'as laissé de païen que le nom!

LA MUSE DE CORNEILLE I 3 I

Sous l'éclair du Thabor quand Sévère s'incline, On comprend que l'erreur du monde va partir ; Le sang de Polyeucte a fécondé Pauline, Et ton plus grand héros, Corneille, est un martyr !

L'art que je t'enseignais n'épuisait pas ton zèle : Avec ma sœur Thalie au sourire narquois, Comme un lion jouerait avec une gazelle, Tu jouais, et je fus jalouse quelquefois.

0 travail! longues nuits ! calme que rien n'altère ! D'autres sont orgueilleux de l'art, toi tu l'aimais ; Comme un sage qui vit dans son champ solitaire, Tu vécus dans ton œuvre et n'en sortis jamais !

Et maintenant, hélas ! je reste sombre et seule; Mon pas, jadis si fier, cherche en vain ton appui ; On rit presque de moi, de l'importune aïeule... Ah! venge-nous de ceux qui vivent aujourd'hui!

Dis-leur que ce qu'ils font est frêle et périssable, Qu'on ne peut, créant trop, créer rien de vivant; Et que leur édifice est bâti sur le sabie, Et qu'il doit s'écrouler au premier coup de vent!

CORNEILLE

Arrête, Muse, arrête, et de ton injustice,

Toi qui vis, ne crois pas que la mort soit complice;

Je ne t'accuse point : tu nous a tant aimés! Tu crois le jour éteint, voyant nos yeux fermés!

— Pour les jeunes souvent la vieillesse est sévère, Et se plaint d'autant plus que plus on la révère ; Mais, dès que sur nos fronts la mort a mis le sceau, La tombe est pacifique et ressemble au berceau! C'est pour nous révéler sa raison souveraine

Que Dieu nous a couchés dans la tombe sereine; Je goûte ce sommeil calme, pur, infini, Et, breuvage divin, la mort m'a rajeuni!

— Tous les ans, à ce jour, heureux je me réveille, Mes jeunes héritiers disent : gloire à Corneille! Leur admiration ressemble à de l'amour;

Ils m'aiment, je le sens, je les aime à mon tour!

LA MUSE

Ils t'aiment, j'en conviens ; mais, à leur grand dommage, Ils ne t'imitent point.

CORNEILLE

C'est encore un hommage!

LA MUSE

Mais toi, lent au travail, peux-tu voir sans courroux Cette fécondité qui les tuera r

LA. MUSE DE CORNEILLE 133

CORNEILLE

Pas tous!

LA MUSE

Quoique bien indulgent, de leurs œuvres, ô maître, Tu ne signerais pas une seule...

CORNEILLE

Peut-être!

— Je t'en pourrais nommer plus d'un, dont tu rougis, Par qui furent de l'art les sommets élargis.

Plus d'un, hardi plongeur, au fond du gouffre avare,

Malgré les flots grondant?, cueille la perle rare!

Plus d'un, fervent mineur qui creuse et creuse encor,

Fouille le sein de l'art où gît la nappe d'or!

Leur audace sans cesse accrue et véhémente

Est belle à voir, ô Muse, et te rendra clémente!

— Considère surtout l'enseignement profond Que doivent leur donner les choses qui se font ; Les faits parlent, les voix ne seront point muettes, Va! quand un siècle est grand, il fait grands les poètes! St regarde en effet : quel ciel grand et beau. Taillant le monde entier pour s'y faire un tombeau!

ontemple ses splendeurs, ses héros, ses victoires, 'es malheurs qui n'ont eu de pareils que ses gloires !

L'élan universel qu'il donne à chaque pas, Ses durs enfantements qui ne l'épuisent pas! Déçu parfois, toujours fidèle à l'espérance, Où va-i-ilr au progrès; qui le guide? la France; Cette France qui fait luire à tous les regards L'éclair de son épée ou le flambeau des arts !

LA MUSE

0 Corneille! pardonne à ma parole amère;

La douleur, je le vois, de l'injustice est mère!

0 Corneille! ô génie! ô superbe raison!

Ame des morts qui n'a que Dieu pour horizon!

Étonnée, attendrie et n'osant te répondre,

Avec les tiens du moins mes vœux vont se confondre.

CORNEILLE

Tu feras mieux : à toi de choisir les meilleurs, Et, malgré les méchants, les fourbes, les railleurs, Les pierres de l'envie et les brouillards du doute, De leur dire : Marchez! en leur montrant la route! Donne-leur le courage, et je te bénirai, Car ils sont mes enfants!

LA MUSE

Maître, j'obéirai!

LA .MUSE DE CORNEILLE

CORNEILLE

Et vous tous, mes amis, jeune fleur! jeune flamme! Foyer déjà brûlant qui me réchauffez l'âme! Espoir des temps nouveaux, fils de pères fameux, Travaillez, mes enfants, pour être grands comme eux! J'ai lutté comme vous, et plus que vous peut-être : J'eus pour rival Racine et Richelieu pour maître! Adieu, fils; soyez fiers, soyez calmes et doux; Adieu; laissez rentrer dans le tombeau jaloux, Où parfois un écho de vos chants le réveille, Votre aïeul incliné, votre père Corneille!

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