LE DIALOGUE DES STATUES
DIT PAR M . MAUBANT, A L'iNSTITUT DE PASSY
'est à Rouen, la nuit. Ville et port, tout sommeille Sous l'obscure clarté que connaissait Corneille; La lune large et douce éclaire vaguement Sur une place ancienne un nouveau monument, Dont la base de marbre et les fermes pilastres Dressent un bronze noir sous la blancheur des astres,
La nouvelle statue, hier voilée encor
Et qui vit à ses pieds, sous les bannières d'or,
Peuple, prêtres, soldats, passer la ville entière. N'est pas la seule dont cette cité soit fière : Napoléon le Grand, le Grand Coraeille aussi, Boïeldieu, Jeanne d'Arc, ont leur statue ici, Et l'on pourrait entendre, ainsi que dans un rêve, Des quatre monuments une voix qui s'élève.
— Est-ce, dit Boïeldieu, quelque roi de notre art, Un Beethoven français? Est-ce un autre Mozart? D'une âme tour à tour noble, ardente, attendrie, A-t-il trouvé soudain, pour sauver la patrie, Un de ces chants qui sont comme le cri d'un dieu? Mais le bronze inconnu répond : Non, Boïeldieu.
— Est-ce un frère nouveau que la gloire m'envoie? Dit Corneille; mon âme espérait cette joie : Vous tous qui m'appelez et le maître et l'aïeul, Je me plaignais ici que vous me laissiez seul! L'honneur vrai du poète et son orgueil suprême Est d'avoir des rivaux qu'il a créés lui-même; J'en eus, et j'en aurai d'autres, si Dieu m'entend. Toi qui viens de monter sur ce socle éclatant, Quelle est l'œuvre dont l'art grâce à toi s'émerveille? Quel est ton Cid?
"— Aucun, dit le bronze à Corneille'
Le dialogue des statues 139
— Est-ce une sœur qu'on vient de me donner ici ? De Dieu par toi la France obtint-elle merci? Humble fille partant des Marches de Lorraine, As-tu montré comment un grand peuple s'entraîne? As-tu chassé l'Anglais et couronné ton roi?
Dans les flammes au ciel allas-tu comme moi?
— Non, répond la statue à Jeanne la Pucelle.
Alors Napoléon, dont l'œil noir étincelle,
Dit brusquement, croyant qu'on peut dire cela [mis là?
Aux morts comme aux vivants : — Pourquoi t'a-t-on
Bronze d'hier, quel est le nom dont on te nomme?
As-tu pris Berlin, Vienne, Alexandrie ou Rome?
Sais-tu tous les chemins qu'un héros peut gravir?
Sais-tu sauver un peuple et sais-tu l'asservir?
De quels éclairs ta gloire est-elle revêtue?
De quels bronzes de guerre a-t-on fait ta statue?
Pourquoi tous ces honneurs, ces drapeaux triomphants?
Réponds.
— J'appris à lire à de petits enfants, J'étais un simple prêtre, et mon nom est La Salle. J'eus pour seul ennemis l'ignorance fatale, La paresse, l'oubli du devoir et de Dieu. Ainsi, j'ai fait du bien aux hommes, mais trop peu 1
Ce qu'ils doivent au soin que de tous j'ai su prendre, C'est de vous mieux connaître et de vous mieux com- Poètes ou héros : sans moi, Napoléon, [prendre]
Plus d'un homme aurait peine à déchiffrer ton nom ; Plus d'un ne pourrait pas lire tes vers, Corneille; Mais pourquoi ma statue à la vôtre est pareille, Je me l'explique mal, et l'on pouvait choisir Plus d'un grand homme à qui ce bronze eût fait plaisir !
Tu te trompes, héros du travail populaire : Le vrai maître du monde est celui qui l'éclairé, Et César, qui, d'un geste auguste et souverain, Porte le glaive d'or ou le sceptre d'airain, N'est pas pius grand, aux yeux du poète et du sage, Que ce prêtre arrêtant deux enfants au passage Et leur montrant, avec un regard paternel, D'une main un vieux livre et de l'autre le ciel!