‹ Poésies complètesChapitre 5 sur 127 · LES DEUX VIEILLESSES II · texte numérisé non relu

LES DEUX VIEILLESSES II

Venez donc prendre piace au cercle de famille, Penchez vers nous vos fronts où la justice braille, De vos dons d'autrefois rien ne vous est ôté ; La vertu calme et grave est une autre beauté, L'âge ne détruit pas la grâce, il la couronne Et la ride s'efface où la bonté rayonne ;

Ce vieillard, souriant à son rêve accompli,

Dans son passé n'a rien qu'il condamne à l'oubli,

Et tous ses souvenirs de plaisir ou d'étude,

Sans la troubler jamais, peuplent sa solitude;

Son esprit sage et fin enseigne aux jeunes gens

Que les cœurs vraiment forts sont les cœurs indulgents ;

Les enfants, dont l'instinct nous devine et nous juge,

Dans ses bras bien ouverts vont chercher un refuge;

Les femmes, l'écoutant sans trouble et sans ennui,

Disent : « Le beau vieillard! » Et c'est assez pour lui;

La mort, dont chaque pas doucement le rapproche,

Le trouve sans terreur ainsi que sans reproche,

11 la regarde ému, mais confiant et fort :

Ce n'est pas le naufrage à ses yeux, c'est le port!

Viens donc, noble vieillesse! après nos jours de fièvres Donne aux cœurs ton calme et ton miel à nos lèvres;

Si le chemin fut long sous le feu du midi, Ombres, répandez-vous dans le ciel attiédi; Viens, étoile du soir, douce aux âmes sereines. Viens apaiser l'ardeur du soleil dans nos veines, Et Verse sur nos pas et sur nos fronts tremblants Cette auguste clarté qui sied aux cheveux blancs !

Mai 1865.

LE CERF

aint Épiphane a fait, dans son Physiologue, Un récit qui sans doute eût étonné Buffon ;

Je veux vous le conter; c'est presque un apologue ;

Le récit est naïf, mais le sens est profond.

Quand le cerf vieillissant, dans la forêt natale Où naguère couraient ses pieds capricieux, Sent ses membres frappés d'une langueur fatale Et l'ombre de la mort descendre sur ses yeux,

De ses maux son instinct devme le remède : Par un dernier effort, sur ses pieds engourdis, Il se lève, et, tremblant, il rappelle à son aide Les forces et l'ardeur qu'il prodiguait jadis;

Il marche avec angoisse au rocher le plus proche ; Guidé par un espoir, soudain se ranimant, Il va coller sa bouche aux fentes de la roche, Jusqu'à ce qu'un reptile en sorte lentement.

Le cerf avec ardeur aspire la vipère, La couleuvre ou l'aspic d'où son salut dépend, Et, quand vient la torture affreuse qu'il espère, Il s'élance, le cœur mordu par le serpent ;

L'horreur de son supplice a ravivé sa force ; Il franchit les ravins en bonds démesurés, Des chênes, en passant, ses pieds brisent l'écorce Et le serpent, toujours, mord ses flancs déchirés ;

Le cerf emporte au loin cet horrible convive ; Plus grande est sa douleur, plus son espoir est grand S'il trouve avant le soir des fontaines d'eau vive Pour tuer le reptile en s'y désaltérant,

S'il peut boire assez tôt les flots purs d'une source, Aux jours qu'il a vécus vingt ans vont s'ajouter ; Aussi, comme il écoute, au milieu de sa course, S'il n'entend pas vers lui le bruit des eaux monter !

11 se trompe souvent! Vers plus d'une onde impure Il se penche, parfois il goûte aux flots troublés, Et le breuvage immonde ajoute à sa torture Et son ardeur s'épuise en élans redoublés ;

LE CERF 15

Mais enfin, vers le soir, s'il ne perd pas courage, Dans les taillis profonds où l'on n'entre jamais, Il aperçoit, au pied du mont le plus sauvage. L'eau vierge des glaciers qui descend des sommets!

Il s'y plonge, sa soif déjà se désaltère ;

Le serpent meurt glacé par le flot abondant ;

Et, rajeuni soudain par l'onde salutaire,

Le cerf revient plus beau, plus fier et plus ardent.

Ainsi, lorsque de nous s'éloigne la jeunesse, Quand notre âme pressent les tristesses du soir, La nature permet que notre cœur renaisse Et pour nous d'un tourment tait un dernier espoir ;

Avec l'âge souvent les passions éteintes Se rallument en nous par un nouveau désir ; Infortuné celui qui fuirait leurs atteintes, Car le froid du tombeau va bientôt le saisir!

La véritable mort est dans l'indifférence, Dans l'égoïsme abject, dans le lâche sommeil; La torture vaut mieux, meilleure est la souffrance, Quand le cri de douleur est un cri de réveil !

l6 ŒUVRES COMPLÈTES

L'amour, la liberté, l'ambition, la gloire, Rappelons-les en nous par un suprême effort ; Mais, comme ces serpents de ma naïve histoire, Us prolongent la vie ou rapprochent la mort!

0 vous qui connaissez les passions tardives, Vous que mord le serpent, supplice sans témoin, Ne désespérez pas, courez aux sources vives; L'eau malsaine est si proche et la bonne est si loin !

Toi que l'ambition agite de ses fièvres,

Si tu veux ennoblir tes faiblesses d'hier,

Mets ton ambition à chasser de tes lèvres

Tout ce qui n'est pas pur, tout ce qui n'est pas fier !

Toi dont la liberté reste le dernier culte, Place haut ses autels pour en garder le feu, Et pour la préserver des foules en tumulte Xe la demande plus à l'homme, mais à Dieu!

Toi que l'àpre aiguillon des sens poursuit encore, Toi qui prends en dégoût tes ivresses d"un jour, Tu ne pourras calmer le feu qui te dévore Qu'en le purifiant dans quelque noble amour!

Toi, poète, longtemps épris de cette palme Que les plus fortes mains peuvent seules saisir, Après avoir cherché le bruit, cherche le calme Que ta sérénité domine ton désir!

LE CERF

Chante dans le désert, cueille le miel sauvage, Loin du blême envieux, du fourbe, du railleur, Loin des cœurs desséchés que la haine ravage; Tu seras assez grand si tu deviens meilleur!

0 vous qui connaissez les passions tardives, Vous que mord le serpent, supplice sans témoin, Ne désespérez pas, courez aux sources vives : L'eau malsaine est si proche et la bonne est si loin !

Novembre 1864.

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