LES DEUX VIEILLESSES
Cet autre qui pâlit, qui tressaille sans cesse Et mêle sur son front l'astuce à la bassesse, Fut un avare, et l'or entassé par ses mains Jette un reflet livide en ses yeux inhumains!
Cet autre dont la face, odieuse et flétrie, Suinte l'hypocrisie et la friponnerie, Éloignez-vous de lui, s'il en est encore temps : C'est Tartufe qui vient, Tartufe à soixante ans !
Et cet autre vieillard, dont la figure mate
Sous le fard cache en vain quelque profond stigmate,
A la démarche oblique, au regard incertain,
Au sourire hébété, ce fut un libertin.
Jeune, il était charmant de visage et d'allure,
Les femmes enviaient sa blonde chevelure ;
11 passait dans les bals, gai, triomphant, coquet;
Et savait d'un tel air ramasser un bouquet
Que pour lui pas un cœur ne fut impitoyable ;
Il valsait comme un ange et parlait comme un diable,
Impertinent, léger, suave, aérien,
De plus très bête au fond, ce qui ne gâte rien !
11 futaimé souvent, mais son âme avilie Ne connut de l'amour que l'ivresse et la lie; Son habileté froide, — il n'avait que ce don, — Jusque dans le désir préparait l'abandon,
Et pour excuse, avec ce sourire qui glace,
Il disait : « Oui, mon Dieu! je suis un Lovelace. »
Eh bien, ce fier vainqueur, regardez aujourd'hui
Ce qu'un autre vainqueur, le temps, a fait de lui !
Tombé, sur cette pente où le plus ferme glisse,
Du plaisir au désordre et du désordre au vice,
Sans dignité, sans foi, sans pudeur, sans amis,
Il nourrit son orgueil du mal qu'il a commis;
Céladon dédaigné, prétentieux encore,
Le désir sans espoir le tient et le dévore;
Quand un jeune homme passe, il rit haineusement ;
Quand les femmes, le soir, en un cercle charmant,
Se pressent comme font les oiseaux sur les branches,
Lui, furtif, inquiet, sur ces épaules blanches,
Glisse un regard jaloux, et, bégayant tout bas
De fades madrigaux que l'on n'écoute pas,
Il semble, à chaque instant plus abject et plus sombre,
Le spectre de l'amour qui grimace dans l'ombre !
Ah! pour nous consoler, paraissez à nos yeux, Vieillards doux, bienveillants, calmes, chastes, joyeux ;