‹ Poésies complètesChapitre 54 sur 127 · LE POÈTE, MOLIÈRE · texte numérisé non relu

LE POÈTE, MOLIÈRE

MOLIÈRE

Ne vous dérangez pas, Monsieur, je suis Molière. On me fête; je viens.

LE POÈTE

Molière!

MOLIÈRE

Assurément.

LE POÈTE

Mais...

MOLIÈRE

Ne vous mettez pas en frais d'étonnement; Je pensais, tant l'esprit humain fait de conquêtes, Qu'on ne s'étonnait plus dans le siècle où vous êtes Cherchez... vous ne verrez que merveilles partout; Soyez de votre temps, Monsieur : croyez à tout. Je suis Molière, allez!

LE POÈTE

Je le croirars peut-être Si vous parliez du moins le langage du maître.

MOLIERE

Oh! vous jugeriez mal sur cet indice seul : J'ai les habits, mais non le style d'un aïeul; J'aime le temps passé, sans en être idolâtre, D'ailleurs, je viens souvent visiter mon théâtre, Et de mes héritiers je suis tous les travaux; Surtout, je m'intéresse aux ouvrages nouveaux; J'applaudis le talent, les efforts, le courage... — J'étais au comité quand on lut votre ouvrage, Le mois dernier, je crois: et, si j'en puis juger, Déjà vous n'êtes plus dans l'art un étranger. J'ai noté quelques vers d'une bonne attitude, De l'observation, du sens et de l'étude.

LE POÈTE

Un tel éloge, à moi, de Molière venant!...

Molière, souriant.

Vous croyez que je suis Molière maintenant !

LE POÈTE

Quoi! Loin de dédaigner une muse écolière, De mon humble travail s'émeut le grand Molière? Quoi! maître, vous daignez vous occuper souvent De nos œuvres à tous!

l66 ŒUVRES COMPLÈTES

-MOLIÈRE

Pourquoi pas, mon enfant?

La vie a sa colère ou réelle ou factice, L'âme en quittant le corps se revit de justice; On s'intéresse fort, croyez-le bien, là-bas, A vos brillants essais, et même à vos débats ; Des drames, des romans, Ménage tient la liste, Regnard est fantaisiste, et Faret réaliste ; Tous vos auteurs, du goût ne sont pas les fléaux, Et trois ou quatre ont su désarmer Despréaux.

le poète, avec empressement.

Leurs noms, maître?

MOLIÈRE

Cherchez... c'est dans le voisinage.

LE POÈTE

Que nous devons donner de travail à Ménage!

MOLIÈRE

Il est vrai, mon ami ; mais dans le nombre, enfin, J'en sais qui, d'un pas sûr, suivent le bon chemin : Quelques-uns, par exemple, ont flétri, non sans verve, Cette fièvre de l'or dont l'honneur seul préserve; — Jadis, c'était un mal à peu près inconnu, Avec lui, grâce à vous, le remède est venu.

Ce qui me semble encor neuf, consolant et sage, C'est l'air dont quelques-uns traitent le mariage; Sur ce point, j'en conviens, je fus plus indiscret: Si j'ai plaint Sganarelle, halas ! c'est en secret ; Je n'eus pour ses malheurs qu'une pitié narquoise, Mais ma muse Française était aussi Gauloise. Les maris maintenant sont des gens accomplis : Si vous êtes moins gais, vous êtes plus polis. C'est un heureux progrès auquel je dois souscrire : Les maris, grâce à vous, ne prêtent plus à rire ! — De plus d'une façon, enfin, je suis content: Plus d'un ouvrage vif, sérieux, éclatant, D'éloges envers vous me défend d'être avare; Vous avez un talent d'observation rare, Vous reproduisez bien le tableau si divers De votre temps, ses mœurs, ses vices, ses travers; Vous marchez hardiment hors de la vieille ornière, Vous ne copiez pas. C'est la bonne manière. La comédie en France, et j'ignore pourquoi, Après moi, trop longtemps n'a copié que moi. Si l'on redoute ainsi toute pratique neuve, [fleuve. j L'art n'est qu'une eau dormante, et l'art doit être un Vous ne m'imitez point, et vous faites fort bien; Votre temps n'est pas fait à l'image du mien : Scapin vit, je le pense, ainsi que Mascarille, Mais ils ne portent plus la même souquenille; Tartuffe n'est pas mort, il ment quand il le dit, Seulement vous savez qu'il a plus d'un habit; Georges Dandin, beau-père, est moins facile à prendre,

Et coupe sans pitié les vivres à Clitandre; Monsieur Dimanche, fier, imposant, affranchi, Berne Don Juan, avant de le metttre à Clichy ; Monsieur Jourdain, gardant le nom dont on le nomme, Après l'avoir choyé, fait fi du gentilhomme; Sottenville n'est plus si vain de ses aïeux, Non, car il les oublie, et cela n'est pas mieux. Mais le vrai gentilhomme, et le seul respectable, Dans une oisiveté pesante et lamentable Ne s'endort plus : il est fier de gagner son pain; Pauvre, il se fait soldat, laboureur, écrivain. Tout dans ce siècle, enfin, s'émeut, se renouvelle, La société change, et l'art change avec elle. Vos jeunes écrivains savent bien tout cela, Et de l'art élevé se rapprochent par là; Je leur répète donc ce qu'une voix hardie Me dit à mes débuts : C'est de la comédie !

LE POÈTE

Dans nos œuvres, ainsi, Molière approuve toutr Je n'osais pas le croire...

MOLIÈRE

Ohl non, j'ai meilleur goût.

Sans parler des romans et des œuvres frivoles, Amas incohérent d'inutiles paroles, Trop d'auteurs, de vos jours, exercent leurs talents Sur ces sujets fâcheux, tristes et désolants;

Thalie a, certe, horreur des allures gourmées, Mais s'arrête devant les portes mal famées, Morbleu! Tout n'est pas bon à montrer en public : Toujours la courtisane et son hideux trafic, Qui se vend et qui hait, qu'on paie et qu'on bafoue, Célimène tombant du salon dans la boue! — On va criant bien haut : c'est la nature! Eh non. La nature est discrète, on usurpe son nom ! C'est par le beau côté qu'elle montre les choses, Elle n'étale pas le fumier, mais les roses. Je sais bien que l'on dit encor : c'est amusant. Les singuliers plaisirs qu'on se donne à présent! S'il faut pour m'amuser ce qui fait peur ou honte, J'aime mieux m'ennuyer : qu'on me ramène Oronte!

LE POÈTE

Prenez garde! On fait tant de sonnets aujourd'hui!

MOLIÈRE

L'art a le beau pour but et le vrai pour appui, Et toute poésie, ou noble ou familière, Doit être la raison à l'état de lumière!

LE POÈTE

Hélas! Maître, qui donc oserait se flatter D'atteindre à ces hauteurs?...

MOLIERE

Il faut toujours tenter.

Oui, travaille, jeune homme, et pâlis à l'ouvrage ; Tu t'égares, reviens; tu succombes, courage! Le chemin est obscur, n'as-tu pas le flambeau ? L'obstacle est grand ; tant mieux ! Lutte, rien n'est plus Mais une force oisive, une tête inféconde, [beau !]

Un jeune arbre sans fruit, rien n'est plus triste au monde !

LE POÈTE

Maître, de votre voix quel est donc le pouvoir! Aux craintes, dans mon âme, a succédé l'espoir! Le but est si brillant qu'il éclaire la route!

MOLIÈRE

Oh! pas d'illusions! Tu souffriras sans doute; Vivant, quand de la gloire on touche les sommets. Ce n'est pas le repos qu'on y trouve jamais! Moi-même, il m'en souvient! Quelle était ma souffrance Quand j'avais bravement travaillé pour la France, Quand j'avais diverti le public et le roi, De trouver le bonheur exilé de chez moi! Après l'ovation et les enthousiasmes. [casmes.]

Chez moi me poursuivaient les pamphlets, les sar- Tous les chagrins amers que mon cœur dévorait, Et personne au logis... excepté Laforêt!

— Mais je t'attriste, enfant ; mon dessein est tout autre, Va! c'est un grand destin, malgré tout, que le nôtre! De haines poursuivis, d'embûches entourés.

Nous avons des bonheurs du vulgaire ignorés;

J'ai souffert, t'ai-je dit; mais, en quittant la terre,

Du devoir accompli j'avais la joie austère;

Et, dans un jour plus pur quand je rouvris les yeux,

J'aperçus, nVattendant, mes maîtres, mes aïeux,

Je vis Aristophane et Plante me sourire,

Ménandre me dit : Frère! — Ami! me dit Shakspeare.

— Ainsi, travaille et lutte, enfant! Sache le bien. Il vient toujours une heure où le reste n'est rien. Adieu! Que mon esprit t'éclaire et t'environne; Mérite maintenant ta première couronne, N'épargne pas ta peine, et tu seras vainqueur! D'un courage nouveau si j'ai rempli ton cœur. Je suis content, mon fils, et ma tâche est finie...

— Et l'on sonne, je crois, pour la cérémonie.

A MOLIÈRE

DIT PAR M. GOT, AU THÉÂTRE-FRANÇAIS (i ) FÉVRIER I 878)

ous sommes tes enfants, et ton anniversaire Nous permet l'humble hommage et les simples

[discours;] L'accent plus familier montre un cœur plus sincère : Père, c'est nous encor puisque c'est toi toujours!

Oui, père, toi toujours! Ton sublime héritage, Tu nous l'avais légué comme on lègue un trésor, Un trésor qui décroît s'il ne croît davantage Et si l'arbre divin perd un de ses fruits d'or;

Il n'en a point perdu : dans ton riche domaine, Du matin jusqu'au soir, père, nous travaillons Ace champ du génie où le soc se promène. Et pour les féconder retourne les sillons.

[vailles; Mais non, c'est trop d'orgueil, car pour nous tu tra- Toujours, de loin, d'en haut, sans troubleet sans erreur ; Nous faisons la moisson, mais tu fis les semailles, Et la gloire appartient au premier laboureur!

Laboureur et semeur d'un champ longtemps aride, A jamais fécondé par ton labeur d'un jour, Si ton exemple encor nous soutient et nous guide, Pardonne à nos fiertés tendres comme un amour!

Toute notre splendeur commence à toi, Molière : Si le rayonnement n'en est pas obscurci, Si de notre art l'Europe est la grande écolière, Voilà toujours le maître, et l'école est ici.

C'est ici qu'il créa le tribunal du rire, Qu'il se raillait d'Alceste en le plaignant tout bas, Qu'il corrigeait Orgon par le bon sens d'Elmire, Et bernait Trissotin qu'il ne corrigeait pas!

C'est ici que l'on vit, à des heures sublimes, Sur Tartufe et don Juan son bras s'appesantir, Flétrissant, d'un opprobre aussi grand que leurscrimes, Ceux qui bravent le ciel ou qui le font mentir!

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