LE MONUMENT DE PONSARD
« Ils dorment sous le ciel de la Grèce, leur mère, Les monstres de la fable et les héros fameux; Ils ne sont plus, les rois de Sophocle et d'Homère, Et l'art tragique est mort comme eux! »
« Non! répondait Ponsard; comme dans l'âge antique, Une inflexible loi régit l'humanité, Et la raison d'État, la froide politique, Remplace la fatalité ;
« L'homme, sauvé des dieux, n'est pas sauvé des Et la haine, l'orgueil, l'intérêt odieux, [hommes;]
Pèsent sur nous, mortels, désarmés que nous sommes, Comme jadis pesaient les dieux.
« Tu peux venir après l'antique Melpomène, Muse de l'art nouveau, Muse des nouveaux pleurs ; L'histoire t'appartient, et voici ton domaine : Quarante siècles de douleurs! »
Il le savait, Ponsard! sur son œuvre profonde Il fit planer, ainsi que Corneille autrefois, Cette fatalité, loi moderne du monde.
Terrible à tous, peuples et rois!
L'histoire t'appartient, l'histoire, mer sans bornes! Comme un plongeur descend dans les profondeurs Que n'agite jamais le flux ni le reflux, [mornes]
Le poète descend dans les temps révolus.
Ils sont là devant lui! roi, guerrier, juge, prêtre, Législateur, tribun, le sceptique, le traître, Le despote sinistre et le martyr joyeux, Ensemble ou tour à tour, passent devant ses yeux ; Le poète attentif, dans ces ombres mêlées, Attache son regard sur les âmes voilées, Compte ce que la terre a supporté d'horreurs, Ce que l'esprit humain a contenu d'erreurs, Aperçoit, dans ce calme où l'injustice expire, Que le bon fut meilleur, que le méchant fut pire, Et, remontant vers nous que le doute agitait, Il crie enfin : Voilà l'homme tel qu'il était,
Quelle est ta première héroïne, Sanglante sous son voile noir?
Chrétienne, elle eût été Pauline, Martyre d'un autre devoir; C'est Lucrèce! La tyrannie Inflige en vain l'ignominie A ce front pudique et charmant; Il saura, le vainqueur infâme, Que le dernier cri d'une femme Réveille un peuple par moment !
C'est vous, Agnès, douce victime, Pour qui le devoir fut obscur,
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Dont le bonheur fat le seul crime, Cœur déchiré, tremblant et pur; C'est toi, vierge aux héros pareille, Petite-fille de Corneille, Sœur de Camille et de Cinna, Qu'on n'ose louer ni maudire, La seule dont on a pu dire :
C'est l'ange de l'assassinat!
Parfois le poète énergique
Savait joindre le rire aux pleurs
Et jetait un éclair tragique
Sur le vif tableau de nos mœurs :
Quand il nous peint l'horrible angoisse
De ce pauvre cœur que tout froisse,
Si fier sous l'habit indigent,
On admire, en craignant sa chute,
L'Honneur héroïque qui lutte
Et qui triomphe de l'Argent !
Poursuis, poète! L'œuvre est bonne; Il faut atteindre les sommets Où la beauté calme rayonne, Où l'ombre ne monte jamais ; Devant ton aile plus hardie, Devant ta pensée agrandie, D'autres horizons vont s'ouvrir; Quelque chose est en toi peut-être,
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Que les hommes vont mieux connaître Il faut encore... il faut mourir!
Il faut mourir; il faut le suivre, L'ange porteur du sombre arrêt, Qui de nos jours ferme le livre A la page qu'on préférait!
— Messagers du maître inflexible, Archers dont nos cœurs sont la cible, Du moins sans doute de vos yeux S'échappent des larmes muettes, Quand vous emportez nos poètes Dans l'abîme mystérieux!
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DEUX THEATRES RECONSTRUITS
DIT PAR Mlle LLÛYD, A LA PORTE SAINT-MARTIN, LE 22 MAI 1873
utrefois, dansées temps que l'histoire célèbre, Quand la main d'un barbare à quelque heure fu-
[nèbre,] Sur les villes, leurs murs, leurs cirques et leurs tours, Avait fait son stupide et lamentable ouvrage, Tout monument, frappé par cette aveugle rage, Comme un homme mourait et mourait pour toujours;
Hélas! en contemplant les colonnes brisées Et les marbres noircis au front des Colisées,
On ne se disait point : nous referons cela! Une fatalité, que l'on croyait justice, Semblait s'appesantir sur le morne édifice; Le mal était bien fait qu'avait fait Attila!
Paris est plus heureux. Le sommeil léthargique Ne peut longtemps peser sur son âme énergique, Son courage est bientôt plus fort que sa douleur : Paris, fidèle et large image de la France, Dans la misère, dans le deuil, dans la souffrance, Y trouvant le travail, ne voit plus un malheur!
Que la guerre étrangère et la guerre civile,
Comme un double ouragan, couvrent la grande ville;
Que la flamme insensée y trace son chemin;
Que tout ce qui devrait l'admirer la ravage
Ce qu'hier a détruit l'acharnement sauvage, Un noble acharnement le reconstruit demain:
Brûlez même le fer, brûlez même les marbres ; Que les vieux monuments tombent comme des arbres; A peine l'incendie aura dit: c'est assez! Paris, prompt à donner de fertiles exemples, Pour relever ses tours, ses théâtres, ses temples, Ramassera l'outil qui les a renversés!
Les théâtres! Voyez : pour un seul qui succombe Deux théâtres ici surgissent de sa tombe;
DEUX THÉÂTRES RECONSTRUITS 1 89
Ah! quand la vieille scène était encor debout, Lorsque sur ses hauts murs, ses colonnes, ses porches, On vit briller soudain l'horrible feu des torches, On disait : plus d'espoir ! — On ne savait pas tout!
Non! En ce même instant, au milieu de ces flammes. Comme un essaim d'oiseaux, comme un nuage d'âmes, Un groupe lumineux et paisible planait : C'étaient tous les héros, toutes les héroïnes, Qui, voyant leur berceau s'écrouler en ruines, Disaient: Il renaîtra! — Regardez: il renaît!
C'était Didier, c'était Ruy-Blas, c'était Lucrèce, Faliero, Buridan, la pitié, la tendresse, L'amour vaincu, le cœur trompé, le deuil amer, Toute la légion des âmes éperdues Dont s'exhalaient jadis les plaintes confondues En des sanglots pareils aux sanglots de la mer;
Elles ne veulent pas que leur théâtre meure! Ce sont elles, hier comme à la première heure, Dont l'ardeur au travail avec nous s'obstinait, Dont l'invisible main nous aidait à l'ouvrage, Qui nous prêtaient leur force en nous criant: Courage! Courage! il renaîtra! — Vous voyez qu'il renaît!
IÇO ŒUVRES COMPLÈTES
Le voilà sous vos yeux, ce palais de féerie,
Dans sa grâce élégante et sa coquetterie;
Les voilà, du parterre au dôme rayonnant,
Les marbres, les cristaux, les cintres, les balustres,
Toutes les fleurs de l'art sous le soleil des lustres,
Et le drame chez lui peut rentrer maintenant.
Il n'y rentre pas seul : selon sa fantaisie, L'art se nomme éloquence, histoire, poésie; Chacune ici viendra vous parler à son tour; Puisque partout l'esprit agrandit son domaine, Puisque partout s'accroît l'immense armée humaine, Soldats de la pensée, en marche! C'est le jour!
Nous ferons mieux encor! — Qu'après les heures
[sombres,] L'art redonne la vie à ces vastes décombres, L'œuvre est bonne, et l'on peut la voir avec fierté ; Nous avons relevé ce qu'a détruit la flamme, Mais relevons surtout les ruines de l'âme, La concorde, l'espoir, la foi, la liberté !
Pour ces ruines-là la France n'est pas faite, Non! et qui le dirait serait un faux prophète;
DEUX THEATRES RECONSTRUITS