LA STATUE DE SHAKESPEARE
DIT PAR M. MOUNET-SULLY, LE 14 OCTOBRE 1888, A l'inauguration du monument de Shakespeare à Paris
ui, la France et Paris ont raison! Angleterre, Prête-nous ce penseur, ce voyant du mystère,
Cet élu du génie, et laisse-nous dresser
Ce bronze que nul bras ne voudra renverser,
Qui, peut-être, verra crouler plus d'un empire!
— Ce bronze... qu'était-il avant d'être Shakespeare?
Qu'a-t-il fait, qu'a-t-il fait avant de monter là?
Quel est le premier feu, bronze, qui te brûla?
Ah! sans doute, tu fus un instrument de guerre,
Et nous t'avons conquis sur l'ennemi naguère!
Ton histoire est écrite en ruines là-bas!
Le galop des chevaux t'emportait aux combats;
Ton souffle formidable ébranlait les murailles, Tu brisais les plus forts, tu broyais les entrailles, Dans les camps où venaient les soldats s'enfermer Tu creusais ces sillons où rien ne doit germer; Volcan noir, tu crachais tes laves sur la terre, Et la rage de l'homme allumait ton cratère ; Je ne te maudis plus, cependant, aujourd'hui, Toi dont sur tant de morts les tonnerres ont lui; Non! complice infernal de la gloire qui tue, Bronze, sois pardonné, car te voilà statue!
Entre, Shakespeare! c'est la France, La France qui peut contenir Toute grandeur, toute espérance Toute gloire et tout souvenir; C'est la ville qui, juste et calme, Sur un berceau met une palme, Une étoile sur un linceul; Entre, Eschyle de l'Angleterre, Corneille te dira : mon frère!
Et Victor Hugo : mon aïeul!
Espace et temps sont le domaine De ces fiers travailleurs qui font Refléter toute face humaine Dans un miroir large et profond ; Ils disent au lâche, à l'infâme :
Regarde, monstre! c'est ton âme ;