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Poésies complètes

« La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir même. Regarde, ami Sancho, voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie à tous tant qu'ils sont. Avec leurs dépouilles, nous commencerons à nous enrichir ; car c'est prise de bonne guerre, et c'est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre.

— Quels géants? demanda Sancho Panza.

— Ceux que tu vois là-bas, lui répondit son maître, avec leurs grands bras, car il y en a qui les ont de près de deux lieues de long.

— Prenez donc garde, répliqua Sancho ; ce que nous voyons là-bas ne sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît leurs bras, ce sont leurs ailes qui, tournées par le vent, font tourner à leur tour la meule du moulin.

— On voit bien, répondit Don Quichotte, que tu n'es pas expert en fait d'aventures : ce sont des géants, te dis-je. »

(L'Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, liv. I, chap. vin.)

Albert Glatigny.

'était un grand et maigre garçon à longues jambes, terminées par de longs pieds.

Ses mains, mal emmanchées, étaient énormes. Sur sa face imberbe et osseuse s'épanouissait une grosse bouche, largement fendue, hardie et affectueuse.

Ses veux, retroussés au-dessus des pommettes rouges et saillantes, restaient spirituels, quoique bien usés. Quand je le vis, il était tout à fait décharné. Sa peau , que la bise et la fièvre avaient travaillée, s'écorchait sur une charpente robuste et grotesque. Avec son innocente effronterie, ses appétits jamais satisfaits et toujours en éveil, son grand besoin de vivre, d'aimer et de chanter, il représentait fort bien Panurge. En fait de fortes galanteries et de gaietés solides (vous m'entendez), il en savait, comme dit Brantôme d'une honnête dame, plus que son pain quotidien ; ce qui , à vrai dire, eût été assez

Albert Glatigny. iij

peu, car il jeûna plus d'un jour. C'était Panurge, mais Panurge dans la lune. Cet étrange garçon avait la tête pleine de visions. Tous les héros et toutes les dames de la Renaissance et du romantisme se logèrent dans sa cervelle , y vécurent , y chantèrent , y dansèrent; ce fut une sarabande perpétuelle. Il ne vit, n'entendit jamais autre chose, et ce monde sublunaire ne parvint jamais que très vaguement à sa connaissance. Aussi n'y chercha-t-il jamais aucun avantage et n'y évitat-il aucun danger. Pendant qu'il traînait en haillons sur les routes et que le froid, la faim, la maladie le ruinaient, il était perdu dans un rêve enchanté ; il se voyait en pourpoint de velours, il buvait dans des coupes d'or et contemplait les éblouissements d'une féerie romantique. Ce pauvre diable avait un bon et grand cœur. Au milieu de ses prodigieuses illusions, il était enflammé de toutes sortes de belles amitiés. Il se montra toujours reconnaissant envers les poètes, auxquels il emprunta son gai savoir et la révélation de sa propre nature , envers les amis

Albert Glatigny

qui s'inquiétaient de son incroyable dénuement dont il ne s'apercevait pas lui-même, et enfin envers l'admirable femme qui lui révéla, à la dernière heure , une haute morale et qui donna à sa fin une pureté, une noblesse inattendues et des consolations indicibles. Chemin faisant, il fit des vers joyeux, brillants, spirituels, tournés avec un art à la fois savant et facile, et qui sont d'un poète. C'en est assez , ce me semble , pour qu'on rappelle en quelques pages la vie de ce Don Quichotte de la poésie romantique qui fut bon , dévoué , généreux , et qui n'eut que le tort, peu commun, de voir des lis dans les

champs de luzerne.

Albert Glatigny fut nourri dans quelque demeure rustique du Calvados, à l'odeur du cidre, sous les jambons pendus à la poutre enfumée.

Albert Glatigny.

Il était pauvrement et honorablement né d'un brave gendarme et d'une vaillante paysanne*. La souche était bonne et il fallut plus d'une bise et plus d'une gelée pour flétrir le rejeton. Albert Glatigny, dès qu'il porta culotte, fut envoyé à l'école. C'est

* Ici , dès l'abord , se dresse devant moi une étrange difficulté. Je ne puis tenir pour l'acte de naissance de mon héros (puisse ce nom de héros contenter l'ombre d'Albert Glatigny) l'acte désigné comme tel dans le livre intitulé Albert Glatigny, sa vie, son œuvre, par Job-Lazare. Paris, Bécus, 1878, in- 18. — Cette pièce, que je copie d'après la transcription de M. Job-Lazare, porte :

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