‹ Poésies complètesChapitre 2 sur 23 · MAIRIE · texte numérisé non relu

MAIRIE

de Du vingt-huitième jour du mois de

LILLEBONNE. juin, l'an mil huit cent quarante-

— trois, à on\e heures du matin, acte de

naissance d'un enfant qui nous a été présenté, et qui a été reconnu être du sexe masculin, au domicile de ses père et mère ci-après nommés.

Fils de Isidore-Clément Glatigny, âgé de vingt et un ans, contre-maître, et de Louise-Victorine Leber, son épouse, âgée de dix-huit ans, demeurant ensemble à Lillebonne, et mariés en cette ville, le dou\e mars mil huit cent quarante-deux. Lequel enfant a reçu les prénoms de Ernest- Albert...

Ce document, s'il devait être admis sans examen, aurait pour effet de hérisser d'inextricables difficultés la biographie d'Albert Glatigny. Il est certain que notre poète faisait partie, en 1856, de la troupe comique dirigée par un sieur Blanchereau. Il est certain qu'il se maria à Beaumesnil le Il février 1871, et qu'il mourut à Sèvres le 16 avril 1873. Or il est peu admissible qu'il se soit engagé dans une troupe

vj Albert Glatigny.

chose ordinaire en pays normand. Là, les petits grimauds du village vont quasiment tous à la maison d'école apprendre à lire le Pater en latin, sous la férule d'un magister en blaude qui, chaque dimanche, rédige les contrats dans les cabarets, écrit pour les vieux pères à leurs filles, servantes dans les

comique à l'âge de treize ans, sans que son père ne Tait saisi par le fond de la culotte sur les tréteaux mêmes du sieur Blanchereau, et ne l'ait réintégré sous le chaume familial avec une volée de bois vert. Enfin, pour ce qui est de l'âge auquel il se maria, nous possédons son témoignage formel. Il avait, dit-il, quand il eut le bonheur d'épouser M!Ic Dennie, trente-trois ans sonnés. Cet acte fut accompli, comme j'ai dit, le 24 janvier 1871.

Enfin, les lettres qui firent part de la mort du poète portent cette mention expresse : « M. M. Glatigny (Joseph- Sénateur), Mme Glatigny (Rose-Alexandrine) ; M. Glatigny (Arthur) et leur famille ; Mme Glatigny (Emma\ ; -Ai". Victor Garien, ont llionneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire en la personne de M. Glatigny (Albert- Joseph-Alexandre), ... lécidé le mercredi ié avril 1873, à l'dge de trente-quatre ans, en son domicile, 11. avenue de Bellevue, à Serres. ■ Ce document, rédigé sous les yeux de la mère et de la veuve du poète par son beau-frère, contredit l'acte donné par M. Job-Lazare sur trois points essentiels : i° les prénoms des père et mère du défunt ; z° les prénoms du défunt lui-même (qui sont ici Albert-Joseph et non plus Ernest-Albert) ; 3° la date présumée de sa naissance qui se trouve ramenée à l'année 1839. — C'est cette date de 1839 que toutes sortes de raisons me font adopter. Je suis persuadé que l'acte produit par M. Job-Lazare est l'acte de

Albert Glatigny. vij

villes, chante au lutrin, donne un coup de main pour rentrer les foins quand le temps menace, et est, avec le curé et le barbier, une des fortes têtes de l'endroit. Voilà le pain quotidien, ou, comme dit Gargantua, « la manne de bonne doctrine » qui est uniformément distribuée à tout petit Normand.

naissance d'un cousin de notre poète. M. Lemerre. mon très gracieux éditeur, qui a donné en plusieurs circonstances à Albert Glatigny les preuves d'une amitié sincère et désintéressée, voudra bien, j'en suis persuadé, faire rechercher le véritable acte de naissance du rimeur qu'il a si bien publié, et substituer simplement à cette ennuyeuse note la prose plus brève et plus décisive de l'officier municipal. ]e ne veux pas toutefois quitter le bas de la page sans dire un mot de l'aimable petit livre de M. Job-Lazare. Ce pseudonyme cache le nom d'un homme de cœur et d'esprit, Alsacien de naissance, Français depuis 1S71, comme avant, gros industriel, maire de son village et poète à ses heures. M. K"* (il ne voudrait pas être nommé en toutes lettres) fut l'ami d'Albert Glatigny, un ami des mauvais jours, et il lui appartenait, autant qu'à personne, de se faire le biographe du poète dont il avait toute la confiance et toute la sympathie. Le livre de M. K*** a son accent propre et contient un grand nombre de pièces très curieuses. Je n'entends pas du tout que ma notice dispense de le lire. — J'ai sous les yeux, grâce à l'obligeance de M. Victor Garien, un grand nombre d'articles relatifs à Glatigny. J'en distingue celui de M. Camille Pelletan. Celui-là est un portrait plein de relief, de couleur, de vie. Tous les biographes de Glatigny devront y recourir. 1 Ail).. Glatigny, par Camille Pelletan, dans la Renaissance du 26 avril 1S75.J

viij Albert Glatigny.

Mais le jeune Albert y ajouta une miette d'ambroisie. Agé de quinze ans à peine, il explora le grenier de la maison paternelle. Les greniers sont en province et à la campagne des réduits pleins de mystère où les garçons curieux font de merveilleuses découvertes. Je n'en veux pour exemple que Jeandes-Figues et la malle du cousin Mitre. « On l'avait reléguée, cette malle, au plus-haut , sous les combles, pêle-mêle avec les buffets vermoulus , les tableaux sans cadre et les vieux fauteuils hors d'usage. C'était la malle du pauvre Mitre*. » Jean-des-Figues l'ouvrit et y trouva diverses choses, telles que gants, pantoufles et portraits de femme, pipe turque et lettres d'amour, qui firent de lui, pour le reste de ses jours, un fou et un poète. Albert Glatigny fit dans le grenier du gendarme une de ces trouvailles qui , comme la lampe

'Paul Arène. La Gueuse parfumée, page 23. — Je parle de Jean-des-Figues comme je parlerais de Candide. Jean-des- ' -joutera, à son heure, aux petits classiques français. Avez-vous remarqué que les livres qui deviennent classiques sont précisément ceux qui Tétaient le moins lors de leur apparition ?

Albert Glatigny.

merveilleuse d'Aladin et la malle du cousin Mitre, prédestinent celui qui les découvre à une destinée singulière. Albert Glatigny trouva, au milieu des vieilles caisses, un livre, et ce livre n'était pas, comme on pourrait le croire, le double ou le triple Liégeois, le Messager boiteux, V Histoire d'Estelle et de Néniorin, la Clé des songes, les Quatre fils Aymon, la Cuisinière de la ville et de la campagne, la Bibliographie du général Cavagnac, l'Invention de la vraie Croix, livres à l'usage des bons villageois; c'était un tome dépareillé des Œuvres de messire Pierre de Ronsard, gentilhomme vendomois. Cet illustre bouquin, sorti en 1560 des presses de Gabriel Buon, dormait là dans la poussière, après trois siècles d'injure et d'oubli, dans un silence troublé seulement par les grignotements sourds des rats et les appels plaintifs et les querelles des chats inquiets. Le jeune Albert Glatigny ouvrit le livre et, chose merveilleuse! il comprit ce vieux et fier langage, ce beau parler latin, ces façons galantes, ces bravoures de rythme, ces images antiques, ces figures de dames et 1. b

Albert Glatigny

de dieux, toute cette lyre enfin qui sonna si haut sur la France des Valois. Ce çarçon de village, dévorant les odes du prince des vieux rimeurs français , montre sa noble origine et prouve qu'il était poète de race. Qu'importe ce qui est écrit? Ce qu'on lit compte seul. Un miroir ne sert de rien à un aveugle. J'affirme qu'il n'y avait pas alors en France, dans les universités et dans les académies, vingt personnes capables de lire Ronsard comme le lisait ce petit paysan*.

Mais qu'allait-il devenir? Un jeune campagnard, sachant, comme lui, l'arithmétique et l'histoire sainte, fait le plus souvent connaissance avec la charrue et la faux paternelles. S'il a des goûts supérieurs à sa condition, une bonne conduite et pas de bien, il entre au séminaire et se fait curé. Il y a aussi, dans les villes, des industries qui tentent les gars qui ne sont point manchots. C'est, par exemple, un joli métier que celui de sculp-

* Cette histoire du Ronsard trouvé dans le grenier a. été contée par Albert Glatigny à l'excellent poète José-Maria de Heredia, de qui je la tiens.

Albert Glati

gny. xj

teur de meubles. L'art rustique des armoires et des buffets à rieurs se perd ; c'est dommage ! Mais quand on a de l'esprit au bout des doigts, on peut encore gagner sa vie à sculpter en plein chêne des bouquets d'églantines et de marguerites. Est-ce cela qui tenta Albert Glatigny? Devait-il à Lisieux, comme jadis maître Adam à Nevers, manier le rabot et la varlope en composant des chansons? Non; il était d'humeur vagabonde et, s'il se fit clerc d'huissier (il ne manque pas d'huissiers en Normandie), ce fut uniquement pour sauter tout le jour les ruisseaux et porter par le chemin le plus long les assignations aux pauvres gens. Je ne sais dans quelle rue de petite ville brillaient au soleil sur le mur de pierre grise les panonceaux de l'officier ministériel qui, pour ses péchés, prit comme petit clerc le fils du gendarme; mais j'imagine qu'il soupira d'aise sous ses favoris et ses lunettes quand, un beau matin (ce devait être un beau matin), il ne vit pas reparaître dans son étude l'espèce de Faune en délire auquel il avait imprudemment confié la signi-

xij Albert Glatigny.

fkation de ses exploits. Le petit clerc avait, comme le petit Poucet, chaussé les bottes de sept lieues et fait une belle enjambée. Il était entré comme apprenti dans une imprimerie. L'imprimerie était à Pont-Audemer, et Glatigny, coiffé d'un bonnet de papier et travaillant sur la casse, compléta son instruction par la lecture du journal de Pont-Audemer. J'employais, l'autre jour, un brave menuisier qui s'est fait des connaissances nombreuses et variées en lisant des cornets à tabac. Il avait appris, entre autres choses, sur ces cornets, la jeunesse de Catherine II. Il me demanda comment Catherine était parvenue à se débarrasser de son stupide mari. Cela n'était pas sur les cornets. Que de choses aussi n'étaient pas dans le Mémorial de Pont-Audemer! Albert Glatigny tournait à l'homme de lettres, quand il assista aux représentations données à Pont-Audemer par une troupe de comédiens ambulants. Que vit-il à la lumière des quinquets? Des pauvres diables jouant les grands seigneurs, des meurtde-faim en bottes molles, des loques, des

Albert Glatigny. xiij

grimaces? Non pas, certes ! Il vit un monde de splendeurs et de magnificences. Ces paysages tachés d'huile, ces ciels crevés, lui révélaient la nature qu'il voyait avec ravissement pour la première fois. Ces grands mots mal dits lui enseignaient la passion ; ses yeux étaient dessillés ; il voyait , il croyait , il adorait. C'est avec l'ardeur d'un néophyte qu'il reçut le baptême de la balle et qu'il entra dans la confrérie. MM. les comédiens furent bons princes et estimèrent que l'apprenti -imprimeur saurait les souffler aussi bien qu'un autre. Quant à lui, son ambition n'était pas de s'enfariner le visage, d'avoir sur la nuque un papillon au bout d'un fil de fer et de recevoir agréablement des coups de pied, mais, comme bien vous pensez, de porter le feutre à plume, de se draper dans la cape espagnole et de traîner la rapière funeste aux traîtres. Or, sa face de carême, son corps long comme un jour sans pain, ses pieds interminables qui le précédaient de longtemps sur la scène, faisaient de lui un personnage fort différent de Mélingue et tout à fait incongru sous le

Albert Glatigny.

velours et la soie. Quand vous saurez que, doué du plus pur accent normand, du parler traînard de Bernav, il était en outre affecté d'un bredouillement qui lui faisait manger la moitié des mots, vous reconnaîtrez qu'il fut sifflé et hué en toute justice. Il alla de Pont-Audemer à Falaise, de Falaise à Nevers, de Nevers à Épinal, d'Épinal àBelfort, de Belfort je ne sais où et de Paris àBruxelles. A Bruxelles, en 1866, il était pitoyable. Il se vovait sublime. Que voyait-il qui ne fût sublime?

Son roman comique fut complet. En plein hiver, habillé tout du long de nankin, il s'éprit d'amour pour une princesse de théâtre dont il brigua les faveurs comme si elle ne devait pas rencontrer, chemin faisant, des secrétaires de préfecture et, dans chaque ville, messieurs les membres du cercle agricole et commercial. Il se croyait Destin; il voyait en elle M1^ de l'Étoile. Le malheur fut que cette l'Étoile-là n'entendait rien aux amours poétiques. L'infortuné Destin, abîmé de désespoir, voulut se plonger son canif

Albert Glatigny.

dans le cœur, se fendit le pouce et n'en resta pas moins un détestable comédien.

La poésie lui réussit infiniment mieux.

C'est à Alençon, dit-on, que les Odes funambulesques de Théodore de Banville lui tombèrent sous les yeux. Ces poèmes lyriques et moqueurs, pleins de grâce capricieuse, de joie spirituelle, de fantaisie charmante; ce livre, qu'on lit comme une bluette et qu'on relit comme un chef-d'œuvre, finit l'initiation commencée par le vieux Ronsard. Ces arbres bleus, ces ciels roses, ce grand nombre de lis et de cytises ; ces courtisanes spirituelles, ces hommes de lettres disloqués et souriants, ce monde absurde et charmant qui est une fête de fous et dans lequel les imbéciles n'ont d'autre fonction que d'amuser beaucoup les gens d'esprit, ce monde où tout rit, étincelle et s'en va en fumée, c'était précisément le monde réel comme le comprenait notre Glatigny, qui voyait de ce même bleu et de ce même rose, mais qui ne savait pas dire encore et qui épela en écolier généreux les Odes funambulesques et,

xv j Albert Glatigny.

sans désemparer, les poésies de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Charles Baudelaire et de Leconte de Lisle.

Il acheva de se déniaiser à Patis, aux abords de la brasserie des Martyrs, en compagnie de Baudelaire, de Monselet, de Malassis, de Charles Bataille. C'est alors qu'il donna les Vignes folles. Il avait dix-huit ans.

Comme il avait deviné Ronsard, il devina Paris à première vue, et fut Parisien du premier coup ; mais son humeur vagabonde l'emporta et il reprit sa vie errante.

Comment conter ce roman comique?

comme il le sentit, avec toutes les illusions d'un halluciné qui vit dans un rêve perpétuel? Le récit en serait magnifique, mais il faudrait, pour le faire, une imagination d'une trempe singulière. Devrai -je, par contre, m'arrêter à toutes les misères, à toutes les humiliations qu'il n'a pas soupçonnées luimême? Ma relation serait bien triste et bien monotone. Et à quoi bon? ce trait seul ne suffira-t-il pas? C'était aux environs de 1864. Glatigny, déjà malade et crachant le sang,

Albert Glatigny. xvij

écrivait, de je ne sais quelle sous-préfecture, à son ami Jules de Prémaray :

« ...Je jouerai le rôle du souffleur; je ne puis sortir du trou et monter sur la scène que dans les pièces qui ne sont pas en habit noir, parce qu'alors on me fournit le costume \ »

J'arrive vite aux heures de gloire. Notre comédien les eut à Paris, car la gloire est parisienne. Il joua aux Bouffes, dans les Deux Aveugles, le rôle du passant. Ce passant met un sou dans le chapeau d'un aveugle, ne dit rien et passe. On raconte, et je le crois sans peine, qu'un soir Glatigny n'avait pas un centime. En cette conjoncture, il retourna ses goussets et dit : « Je n'ai rien à vous donner aujourd'hui, mon brave homme. »

Cette phrase, qui lui valut une forte amende, fut à peu près tout ce que les spectateurs parisiens lui entendirent réciter de prose. Vers le même temps il joua, au Thédtre-

* Cette lettre a été publiée par M. Félix Frank, peu de temps après la mort de Glatigny, dans un article que j'ai sous les yeux et qui a été découpé de telle sorte que le titre et la date du journal ont disparu.

ij Albert Glatigny.

Lyrique, dans VOtMlc igny, le

troisième sénateur. Il avait à dire un vers et demi et touchait 2 francs par soirée.

J'ai gardé, pour finir, le trait le plus mémorable de sa carrière dramatique. C'était dans je ne sais quelle sous-préfecture. On jouait Andromaque , pour le malheur de Racine. Glatigny tenait le rôle modeste de Pvlade, et il n'y brillait pas. Mécontent de son .rsuadé, en bon romantique, que - était ridicule, il se laissa aller très grosse, mais très innocente plaisanterie. Dans la scène n de l'acte III, annonçant l'entrée d'Hermione (je ne sais quelle était cette Hermione; le ciel lui accorde de ravauder en paix les bas de sa famille!), le Pylade de Basse-Xormandie récita les trois vers par l'auteur & Andromaque et en ajouta deux autres tout à fait étrangers au texte. « Gardez, dit-il,

Oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate ; Oubliez votre amour. E

-: point une chimère, Tombe aux pied: de et . - - tu dois ta mère.

Albert Glatigny.

L'effet de ces deux vers de Legouvé, soudés au texte de Racine par le plus énorme calembour, trompa complètement l'attente du Pylade goguenard. L'aristocratie de la petite ville , loin de soupçonner une malice, fut saisie des transports de l'admiration la plus pure, et les autorités donnèrent le signal des applaudissements.

Il eut toutefois sur les planches, non comme acteur, mais comme improvisateur, un succès mérité. Dans je ne sais quel café-chantant de Paris, V Alca\ar m'a-t-on dit, il donna des séances où il fut merveilleux. Il paraissait sur le tréteau après la chanteuse ou le ventriloque et faisait des vers sur les rimes que le public lui jetait. Il laissa loin derrière lui Pradel dans ce genre d'exercice, et son habileté à donner une apparence de sens et d'esprit, un agrément de rythme, une suite saisissable à ces vers construits à l'improviste sur des consonnances assemblées au hasard, surprit les rares connaisseurs , amusa un instant le public et sera notée comme un fait unique. Mais ce qu'il importe de ne pas ou-

Albert Glatigny,

blier, c'est que Glatigny ne souffrit jamais qu'un seul feuillet de ces bouts-rimés restât aux mains des étrangers et pût être publié. Il savait, lui qui faisait des vers, que ce n'en était pas. Avant d'en finir avec son existence vagabonde, ses erreurs, comme on dit d'Ulysse, je dois nommer un personnage que le poète a lui-même immortalisé dans un sonnet.

Glatigny fut suivi dans toutes ses courses par une compagne qu'il adorait. Cette amie était de race douteuse et de mine commune, mais elle avait beaucoup d'esprit et de cœur. Elle se nommait Cosette et marchait à quatre pattes, car ce n'était pas une chienne savante. On ne pouvait voir Glatigny sans Cosette, et M. André Gill, qui fit le portrait du poète, ne manqua pas d'y ajouter Cosette pour compléter la ressemblance. Cosette avait des passions et elle y cédait.

Glatigny courroucé lui jetait cette parole foudroyante : « Qu'est-ce que Monselet pensera de vous? » Dans une lettre où Glatigny raconte avec une gaieté courageuse les souf-

Albert G 1 a t i g n y.

frances et les mauvais traitements qu'il a endurés, il ajoute : ce Ma pauvre petite chienne a reçu un coup de pied dans le ventre qui a failli la tuer. Pour le coup j'ai pleuré. » Les circonstances dans lesquelles Cosette fut traitée avec cette brutalité sont singulières et méritent d'être rappelées.

Le ier janvier 1869, après bien des aventures de grands chemins, Glatigny, qui se trouvait alors à Bocagnano, en Corse, fut arrêté par un gendarme et mis au cachot, où il resta enfermé quatre jours sous l'inculpation d'avoir assassiné un magistrat. Le gendarme, doué d'une imbécillité audacieuse, l'avait pris pour Jud qu'on cherchait partout et qu'on ne trouva nulle part. Le gendarme de Bocagnano était comme les chiens de garde : il n'aimait pas les gens mal habillés, et ses soupçons s'éveillèrent au seul aspect des braies et de la veste délabrées du poètecomédien. C'est du moins ce que révèle le procès-verbal d'arrestation, pièce notoire dans laquelle on lit des phrases comme celle-ci : « Nous avons remarqué cet individu, dont

xxij Albert Glatigny.

son aspect nous a paru fugitif. » Mais ce qui est plus incroyable et tout aussi vrai, c'est qu'il se trouva un juge suppléant pour écouter cette mâle éloquence, répondre ce seul mot : « Effectivement » à toutes les lumineuses observations de la gendarmerie et faire mettre l'inculpé dans un cachot, d'où M. le procureur impérial le fit sortir, comme vous pensez bien, en toute hâte.

Glatigny montra en cette circonstance beaucoup d'esprit, une belle humeur charmante. Il se vengea innocemment de son gendarme et du juge suppléant en relatant leurs actes et paroles dans un petit livre très divertissant. Il lui eût été facile et profitable de déclamer, de prendre la chose de haut, au point de vue social, au point de vue politique. Mais j'ai dit que Glatigny avait beaucoup d'esprit. De plus, il était sans fiel et incapable de rancune. Cette œuvre de bêtise, cette incroyable arrestation fut d'autant plus odieuse que la victime, épuisée par plus dix ans de jeûne et de misère, était alors dans un état lamentable de délabrement. Aux trois quarts aveugle,

Albert Glatigny. xxiij

perclus de rhumatismes, brûlé de maux d'estomac , consumé de phtisie , Glatigny avait usé son pauvre corps jusqu'à la dernière fibre.

Voici ce qu'il écrivait de Santa-Lucia, en octobre 1869, à celui de ses amis, qui se cache sous le nom de Job-Lazare :

« Je crains bien de ne plus avoir à vous écrire. Il m'est impossible de quitter la Corse, faute d'argent, aucun des journaux à qui j'ai envoyé de la copie ne m'ayant répondu. D'un autre côté, je suis plus malade que jamais; pas de médecin, rien, isolement complet, et la poitrine dans un état qui me fait croire que ça ne durera pas longtemps. Portez-vous mieux que moi. Je m'arrête pour cause d'éblouissements dans les yeux.

« Votre ami bientôt feu,

C'est dans cet état que , vers les premiers jours de 1870, l'enfant normand, prodigue de sa vie, vînt, en se traînant, jusqu'à la maison paternelle et tomba, brisé et souriant, sur la bancelle, devant le feu de branchages de la grande cheminée. Bientôt il put s'as-

Albert G 1 a t i g n v.

seoir au banc du seuil, sous la maigre vigne, le dos appuyé au mur tiédi par le soleil humide du printemps, et là rimer, songer, regretter peut-être les brasseries du quartier latin et les cabarets des scandes routes. Mortellement atteint, il goûtait des heures de rémission, quand la guerre éclata. Les armées allemandes, en s'étendant sur Paris, chassèrent loin devant elles, entre autres fugitives, une jeune orpheline, Américaine de naissance, Française d'éducation, qui, deux ans auparavant , avait connu le poète vagabond à Nice, où elle vivait avec son frère. Quand M1Ie Emma Dennie s'installa à Beaumesnil, Glatigny en sortit. Nous saurons tout à l'heure le secret de cette fuite, nous verrons que le pauvre garçon pouvait dire comme le héros de son ennemi Racine :

« Si je la haïssais, je ne la fuirais pas ! »

Je ne sais rien de plus touchant que l'histoire du mariage de Glatigny, telle qu'on la trouve dans les lettres qu'il écrivit à M. Garien, frère de l'orpheline. Je transcris ies

Albert Glatigny. xxv

lettres d'après les originaux qui m'ont été communiqués bien gracieusement par M. Garien lui-même.

« Beaumesnil, 14 décembre 1870.

« Mon cher Garien,

« Il vient de se passer un grand événement. Nous nous sommes aperçus, Emma et moi, que nous nous aimions, et le premier confident de cet amour, c'est vous. Elle veut bien être ma femme. Je suis tout étourdi de ce bonheur qui m'arrive. Je le mérite si peu ! Mais elle veut bien de moi tout de même. C'est en parlant de vous que nous nous sommes fait notre confidence. C'est en de bien tristes circonstances. Nous attendrons, pour nous marier, que vous soyez revenu près de nous et que je sois guéri tout à fait, ce qui ne tardera pas. Quelle joie de se sentir un amour honnête et pur! Vous la comprenez, vous qui avez une fiancée. Moi, je ne savais pas ce que ça pouvait être. J'ai dit la chose à ma mère. Elle en est contente. Personne de nous n'humiliera l'autre avec sa richesse. C'est ça qui va me faire travailler comme je ne l'ai jamais fait. Je veux devenir quelque chose pour ce cher être dont le cœur se partage entre nous deux. Nous n'aurons pas besoin de nous quitter. Quand vous serez marié, on pourra

xxvj Albert Glatigny.

mêler les deux ménages. C'est notre rêve. Répondez-moi vite, mon cher frère. Dites-moi que cela ne vous fera pas de peine, et que vous croyez que je rendrai Emma heureuse comme elle doit l'être. Je ne suis plus seul. Et je me voyais déjà vieux garçon, inutile. Trouver une femme bonne et douce. Écrivez-moi vite. Je ne sais pas ce qui se passe ici. Je n'ai qu'Emma dans le cœur et la tête, tant que vous ne m'aurez pas répondu...

« Albert Glatigny. ■

« Beaumesnil. 19 décembre 1870.

« Avez-vous reçu nos lettres? se sont-elles égarées dans le tohu-bohu d'il y a huit jours. Les nouvelles se font rassurantes de notre côté. Les voitures vont jusqu'à Saint-Germain, mais il ne s'agit pas de cela. Avez-vous reçu la lettre que je vous ai envoyée à Lisieux et où je vous dis que nous nous aimons, Emma et moi, et que nous attendons votre retour pour nous marier? C'est en parlant de vous, cher frère, que nous nous le sommes dit. Elle pleurait en se voyant éloignée de vous. C'est à ce moment que je me suis aperçu de la profondeur de mon amour pour elle. Sans ces désastres, je ne me serais rien avoué à moimême. Je puis vous dire sûrement que je la ren-

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drai heureuse , car ce n'est pas un coup de tête qui m'a fait tomber à ses genoux. Le doux sentiment réfléchi que j'ai pour elle a poussé mystérieusement ses racines depuis longtemps. Je me laisse aller à ce charme que je n'aurais pas soupçonné autrefois. Jamais il ne m'était arrivé d'éprouver cette immense joie d'aimer une femme honnête , bonne , pure , que l'on respecte. Comment a-t-elle voulu de moi ? Cela me passe. Je n'ai rien de séduisant. Je suis laid et je n'ai jamais su parler qu'à des cabotines. Comme je vais travailler à présent, et avoir du talent! Nous parlons de vous tous les jours et de votre fiancée. Notre bonheur ne va pas sans le vôtre. Mes parents savent tout, car je n'aurais pas voulu qu'un seul mauvais soupçon pût courir sur Emma. Je l'aime, si vous saviez!... Et je vous le dis comme je n'ose pas le lui dire à elle-même. Tout est changé en moi. Je vois la vie autrement'. Quelle belle chose qu'un amour sain et pur! que c'est charmant et bon ! Je pleure d'attendrissement, en voyant ce doux être qui me transforme d'une si heureuse manière et que ma mère appelle sa fille. Tous nos malheurs vont finir bientôt. Alors vous reviendrez. Vous me ferez connaître ma petite sœur de Nice, dont Emma me parle avec son bon cœur. C'est cet amour délicat qu'elle a pour vous qui m'a fait l'aimer. Quelle femme que cette sœur! Mais vous la connaissez. Je m'arrête. »

xxviij Albert Glatigny.

Le reste de la lettre est relatif à la défense de Bernay. Rien de plus brave ni de plus honnête au monde que les sentiments qui animent Glatigny, en face des malheurs de la patrie. Seul avec un vieillard, il salue le drapeau français qui traverse Beaumesnil. Il bouillonne d'amour et de haine, il est farouche et généreux. Mais il trouve à nos défaites des explications de carrefour; l'indiscipline des mobiles lui inspire quelque enthousiasme; il se fait sur certains corps francs des illusions quasi filiales. Que voulez-vous? Malgré sa lyre, il est peuple. Il faut lui savoir gré de ne point réclamer la levée en masse et de ne point compter outre mesure sur la Marseillaise.

« Beaumesnil, 24 décembre 1870.

« Mon cher Garien,

«... Que nous conseillez-vous? Attendre, pour nous marier, Emma et moi , que Paris soit libre, ou nous épouser tout de suite à Beaumesnil ? Vous auriez une permission pour venir. Ce dernier parti aurait cela de bon qu'Emma et moi avons besoin

Albert Glatigny.

de soleil et que nous pourrions, le lendemain du mariage, aller attendre le printemps à Bayonne ou à Pau. Je peux partir avec ma femme et non avec ma fiancée... Elle m'a dit que vous saviez mon amour pour elle. Vous avez dû penser que j'étais un drôle d'amoureux. C'est que je l'aimais tant. Je ne suis resté aussi longtemps à Serquigny que parce que j'avais peur d'elle. C'était pour m'en éloigner que je voulais aller à Bruxelles. Je ne pouvais pas croire qu'elle pût m'aimer autrement que comme un bon garçon qu'on voit tous les jours. Jamais, sans la frayeur où je l'ai vue le jour où nous vous croyions à Pont-Audemer quand les Prussiens y sont venus, je n'aurais osé lui dire que je l'aimais. Avec quelle épouvante j'ai attendu sa réponse. Jamais, même dans mes rêves, je ne l'ai vue autrement que ma femme. Aujourd'hui encore, après qu'elle m'a dit : oui, je doute, je m'arrête; j'en pleure de joie. Comme je veillerai avec amour sur ce bon petit être!

« Je vous embrasse,

« Albert Glatigny.

« P. S. Le pays est tranquille pour quelque, temps et, j'espère, pour toujours, si cela con-

Ce frère respecté comme un père de famille, ce jeune homme austère et doux , soldat et

Albert Glatigriy.

fiancé, à qui on demandait avec tant d'ardeur et de déférence le consentement au mariage, put écrire enfin et envoyer aux fiancés une lettre que je n'ai pas, mais que je devine, et dont le sentiment affectueux et grave répondit admirablement à l'amour profond du poète et de la sœur. Qu'elle fut sage et bonne, cette lettre, cette double lettre (car il y avait une page pour l'un et une page pour l'autre), qu'elle fut bien venue! la réponse que j'ai sous les yeux n'est qu'un cri de joie, une poussée de bonne gaieté, un gros rire entre des larmes : la famille du fiancé était en deuil et Albert Glatigny pleurait son cousin Albert Dupont, pauvre enfant mort pour la patrie. Glatigny n'a d'yeux que pour son Emma. Cette gracieuse Parisienne se mêla, à ce que je vois, de cuisine normande : elle voulut faire fondre du beurre dans un plat d'étain, c'est le plat qui fondit. Et voilà notre amoureux dans l'enchantement*. Comme c'est bien ainsi que vont les heures quand on

* Lettre du Ier janvier.

Albert Glatigny.

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