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Les Flèches d'or

Prêt a lui présenter sa lance Suspendue aux murs de la nef, Un page se tient en silence, Front découvert, devant un chef.

C'est ainsi qu'il voit apparaître

Le passé grave et familier,

A ttendant le jour où son maître

Voudra bien l'armer chevalier.

Entré, cette saison dernière, Dans le grand château, j'ai suivi Fidèlement votre bannière, Cher maître, et je vous ai servi.

Quand vous tentiez une aventure, J'étais la, regardant les coups, Et je n'ai nulle forfaiture A me reprocher près de vous.

Vous m'avez dit: «. Sois sans envie.

Suis tes aînés, admire-les. i>

Votre vie. a guidé ma vie, Partout où vous alliez, j'allais!

Souven* je restais dans la plaine Quand vous gravissiez cTun pied sur Le mont rapide a perdre h:.

Qui plonge dans le vaste azur.

Le Château Romantique. 215

Noyé dans l'obscure mêlée, J'avais l'œil sur votre pennon.

Vous en haut, moi dans la vallée, J'ai fait respecter voir: nom.

Je vous ai suivi dans la voie Où vont les cœurs crucifiés, Et mon cœur tressaillait de joie Chaque fois que vous triomphiez!

Mais dans V antique forteresse , Dont le blanc rayon du matin A la nouvelle aube caresse Le front redoutable et hautain,

Nous sommes plusiezirs, tous fidèles, Ayant la même loyauté, Emplissant nos âmes jumelles D'un même amour pour la Beauté.

Plus tard, nous serons à la taille Des armures de nos aïeux, Et nous courrons à la bataille Libres, confiants et joyeux.

Ah! que cette aurore se levé, Et vienne échauffer notre sang; Nos bras impatients du glaive S'agitent dans l'air frémissant.

2i6 Les Flèches d'or.

L'épêe au vent! sous la cuirasse !

Le grand combat n'est pas Jim.

Hardi! les fils de haute race, Comme aux beaux jours de Hernani!

Vienne la blessure écarlate Teindre nos habits poussiéreux; Nos cœurs, que l'audace dilate, Trouvent leurs corps étroits pour eux!

Une Exécution. 217

Une Exécution.

— Les gendarmes avaient pris l'un des nôtres, Pierre

Antoine d'Altagène, un brave à la paupière

Que l'éclair ne faisait baisser, ni le soleil,

Et qui, même entre nous, n'avait pas son pareil

Pour descendre son homme et sauter d'une roche

Lorsque des voltigeurs on reniflait l'approche.

Ll fut pris lâchement, par trahison, pendant

Qu'il dormait, car c'était un homme tr es-prudent >

Un berger d'Evisa l'avait livré, sans honte!

— Celui-là, ce fut moi qui lui réglai son compte :

Deux balles, l'une au front, l'autre au cœur , tout fut dit ',

Puis je poussai du pied le corps de ce maudit,

Le donnant en pâture aux corbeaux d'Aïtone. —

Mais Antoine était pris. — Ah! sang de la madone!

On devait payer cher cette prise!

On lia Notre ami, puis il fut conduit a Bastia, Et la, mis en prison, entre quatre murailles. Les gendarmes étaient joyeux, — tas de canailles! Enfin, après deux mois on lui fit son procès. Ce fut long. Des bavards qui parlaient en français L 'insultaient, l'appelaient voleur. C'était infâme Et faisait bouillonner la colère dans l'âme. Mais après tout c'étaient des gens du Continent.

2iS Les Flèches d'or.

Quant aux jurés, — j' en pleure encore maintenant — Des Corses, condamner un Corse! La sentence Fut rendue. Un frisson courut dans l assistance ; Pour moi, je n'entendis qu'un mot, rien qu'un seul : MQj Prononcé froidement, lentement, sans remord Par un grand homme sec et pâle en robe rouge. 0 pauvre Anton! quand nous enfumions dans leur h Les gendarmes d' Prise et de Piedicorté, C'était lui qui marchait toujours à mon côté. Jamais il n 'était las, et lorsque Théodore Ordonnait la retraite, il disait : « Pas encore, Restez donc! Nous laissons le meilleur du morceau! Et le voir, sous nos yeux, tuer comme un pourceau! Car nous fûmes le voir guillotiner. La rage Est bonne, par moments, a l'homme et l'encourage. Nous étions six: un des Zanuelli, Sarroch! Puis trois autres, debout dès l'aube, sur le roc Où l'on avait dressé la honteuse machine. Tout le peuple était la, muet, courbant l'échiné Devant les sabres ?ius et les fusils armés. Nul soupir ne sortait de nos cœurs opprimés, Nous regardions, disant : « Ce n'est pas vrai! » quand l Parut. Dévotement chacun dit la prière Des agonisants pour celui qui s'en allait. Mes doigts fiévreusement tourmentaient mon stylet, Quand la tête tomba.

La chose terminée, Nous fious trouvâmes vers la fin de la journée A u maquis de Car do, tous les six, et là-bas,

Une Exécution. 21g

A nos pieds, comme pour railler, les soldats

Chantaient, et l'on voyait des feux dans la caserne,

Puis, tout au fond , — car l'œil, même la nuit, discerne

Ce dont il a besoin de se repaître, afin

Que le cœur furieux ait toujours soif et faim

De vengeance, — on voyait la chose où la tuerie

S'était faite, lugubre a voir, mal équarrie

Et semblant demander a boire encore du sang.

« Cela se passera donc ainsi, Dieu puissant!

Cria Gallochio. Les meilleurs, les plus braves, \

Ceux qui sont faits pour vivre et mourir sans entraves

Seront saignés au cou sans que nous disions rien!

Oh! non!»

Je répondis:

« Mon frère, écoute bien :

Les juges sont gardés et leur maison est close;

Un juré c est un lâche. Entre eux tous, lequel ose S'aventurer le soir dans la campagne? Mais Notre parent sera vengé, je le promets, Et d'autres avec lui, d'une manière telle Que tous en garderont une pâleur mortelle. Allez 711 attendre tous près de Biguglia.

Vous savez si celui qui vous parle oublia Jamais d'être fidèle a la parole dite.

Allez! Laissez-moi faire. A la place maudite Où mourut Pierre Antoine on nous retrouvera: Elle veut boire encore du sang, elle en boira! » Je restai seul. J'avais mon plan. C'était folie Que d'aller s'attaquer à toute cette lie

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De juges, d'avocats, tous gardés a carreau.

Puis la ligne était là, d'ailleurs; ?nais le bourreau !

Je i avais désigné, le matin, en moi-même

Comme devant payer pour toits. Sa face blême

Était gravée au fond de mes yeux. Il allait,

Tranquille, comme si nul ne le harcelait

Des fantômes saignants lui réclamant leur tête,

Comme un bourgeois paisible a la démarche honnête,

A la chasse aux oiseaux, sur le bord de l'étang

Qui de Biguglia jusqu'au Golo s'étend.

Je le suivis dans l'ombre. Il chantait! Douce et lente

Sa romance guidait la marche nonchalante

Du cheï'al dont le pas régulier le berçait.

Il réparait le nœud mal coulant d'un lacet,

Car le fusil fait peur a ces mains lâches. Comme

Il passait le torrent saint Pancrazzio, I homme

Fut saisi par dix bras solides. Nos amis

Nous voyant arriver tous les deux, s'étaient mis

A l'affût dans les joncs, et comptaient avec joie

Chaque pas qui faisait approcher notre proie.

Il pâlit. Il resta muet, la bouche ouverte,

Comprenant qu'on avait bien décidé sa perte,

Et que rien ne pouvait nous fléchir. Ses genoux

S' entrechoquaient, ses yeux devenaient rouges. A ous,

Immobiles , riant, nous le regardions faire.

« Il devrait, cependant, nous dire s'il préfère

Recevoir une balle ou bien être pendu, »

Fit Sarrochi.

« Tais-toi. Nous avons attendu

Une Exécution.

Jusqu'ici pour avoir la vengeance complète, Dis-je, attendons encor. Le vent de nuit souffleté Nos fronts. Allons souper tous a Furiani. La, nous déciderons comment sera puni Ce boucher dont la main ce matin était sûre, Et nous lui rendrons tout : mesure pour mesure ! î.

On lia les deux mains du bourreau fortement, Par derrière. Il avait comme un gémissement Qui ne pouvait sortir dans le gosier. Sa bête Nous servit. On le mit à plat-ventre; la tête D'un côté, les deux pieds de l'autre, il ballotait : On eût dit que c'était un sac que l'on portait.

Le chemin que l'on prend quand on quitte la plage Est rude, lorsqu'il faut monter jusqu'au village; C'est un sentier de chèvre abrupt où les cailloux, A chaque pas qu'on fait dégringolent sous vous, Et le cheval avait le trot fort dur, en sorte Que c était une masse aux deux tiers déjà morte Quand on fit prendre pied au bourreau. Je le vois Encor, pâle, hébété, voulant crier, sans voix, Si froid, qu'en le touchant on aurait dit du marbre. Je le pris. Je passai sa corde autour d'un arbre Et l'attachai tout près de son cheval. A l'un Comme a l'autre on donna de Peau bue en commun, Puis de la paille pour manger, si, d'aventure, Ils aimaient tous les deux la même nourriture. Nous, nous buvions gaîment du vin de Tallano

Les Flèches d'or.

Dont notre hôte avait fait défoncer un tonneau.

De temps en temps, j'allais m assurer si la corde

Tenait bon. Le bourreau criait miséricorde.

On lui riait au nez, vous pensez. Mais la nuit

Avançait, et les coqs s'éveillaient à grand bruit.

Il fallait se hâter, car les premières flammes

Du matin éclairaient Capraja. Nous plaçâmes

L'homme sur le cheval, puis, a travers l'enclos

De Galeazzini, nous partîmes. Les flots

De la mer vont moins vite alors que le vent pousse

Leurs masses et les change en une blanche mousse.

Nous courions, mais aucun d'entre nous n'était las

Enfin, on arriva place Saint-Nicolas,

A l'endroit où, la veille, était la guillotine.

« Tu comprends maintenant ce que l'on te destine ?

Dis-je au bourreau. C'est la qu'hier encor, devant

La foule, tu faisais sur un être vivant

Tomber tranquillement le couperet infâme.

Meurs donc l'a. Recommande aux saints du ciel ton ât.

Et sois prompt! »

A'ous armions nos fusils lentement.

Il pleurait. Il tremblait. Il fit un mouvement Comme pour appeler, mais six balles, par terre Clouant son corps, lavaient en tin clin d' œil fait taire La montagne était la qui nous offrait ses trous, Heureusement! la troupe allait tirer sur nous.

Ah! c'était le bon temps. On était jeune. L'âge M'alourdit maintenant , et je reste au village.

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Théodore, le roi de la montagne, est mort; On ne rencontre plus un seul Corse au cœur fort Qui, se mettant avec les bois d'intelligence, Poursuive jusqu'au bout itne belle vengeance. Tout dégénère! Les enfants ont des souliers! Les principes reçus jadis sont oubliés, On travaille pour vivre, on se fait domestique, On hante les cafés, on cause politique! Moi-même ? — J'ai deux fis, et l'un est caporal, L'autre sergent de ville, et moi facteur rural!

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