‹ Poésies complètesChapitre 13 sur 23 · Prologue · texte numérisé non relu

Prologue

Plus tard, vieux rossignol sans gosier, vieux poète Noyé dans un habit d' académicien , J'irai, lugubre à voir, triste et hochant la tête, Rabâchant vaguement quelque propos ancien.

En ce temps-la j'aurai, sur bien des tombes closes, Prononcé de pompeux discours tres-applaudis, Et je rebuterai, par mes dehors moroses, Les poètes nouveaux, ces merles étourdis.

Je crîrai: « Laissez-moi tranquille avec vos odes! A mon âge on relit les livres déjà lus; Puis mon corps n'est pas fait a vos nouvelles modes, 0 jeunes gens, soyez sobres, je ne bois plus! »

Quelquefois, par les soirs d'été, quand la caresse De la brise fera tressaillir les grands bois, La Muse, surmontant l'angoisse qui l'oppresse, Viendra me dire: «Ami! que devient donc ta voix?

230 Gilles et Pasquins.

Chante encor, comme au temps de nos vertes années Le monde attend de toi de nouvelles chansons.

Vois! les voûtes du ciel brillent illuminées, Et la rose a frémi d'amour sous les buissons.»

Et je lui répondrai: «M' amie, au clair de lune, On se peut enrhumer facilement. Le soir Etait déjà malsain, quand ma tête était brune, Puis en plein air, d'ailleurs, on n'aurait qu'à nous s

— Attendons à demain, soupirera la Muse, Le clair soleil de juin, joyeux et réveillant Les oiseaux dans la masse animée et confuse Des branches, planera dans l' espace brillant.

— Je ne pourrai chanter demain non plus, m' amie Le soleil est mauvais pour mon front découvert;

Ll échauffe par trop ma cervelle endormie, Et blesse l'œil malgré ce noble abat-jour vert.

— Hélas! » fera la Muse, et, de ses mains ridées, Elle essuira les pleurs qui mouilleront ses yeux. Alors, réunissant quelques pauvres idées,

Je lui dirai: ;< Voyons ! pourtant je suis bien vieux

0 spectacle touchant! sur la ly? e faussée, Haletant, et penchant tous deux nos fronts jaunis. Nous recommencerons, sans craindre la risée, La chanson de Monsieur et madame Denis.

Le Revenant. 231

Et toi, Public, troupeau bêlant que rien n'arrête, A oui la jeune Muse en vain ouvre les bras, Comme je ne serai plus qu'une vieille bête, Tu seras a genoux et tu m'applaudiras!

Le Revenant.

Journaux veufs, vos désirs la-haut sont exaucés.

Dieu, qui tient dans sa main les rédacteurs passés,

Rend parfois, poîir qu'un autre abonné hii sourie,

Le même Limayrac a la même Patrie.

Le journal dont je veux vous parler possédait

Guêroult pour directeur. Devant lui tout cédait.

Je le connus ami du père Delamarre,

Et ses bureaux touchaient a ceux du Tintamarre.

// avait tous les gens dont le ciel fait cadeau, A ses élus: Mornand, Sauvestre, Azevedo. Il eut A bout. Ce fut une ineffable joie. Ce jeune rédacteur chercha longtemps sa voie; Saverne l'envoyait. Il avait fait un four Au Théâtre-Français; il s'égarait autour

232 Gilles et Pasquins.

De Taine; mais Guêroult adorait ses chroniques, Et trouvait tous ses mots à double entente uniques. Pauvre Adolphe! souvent, les besicles a l'œil, Il s'allongeait heureux dans un large fauteuil, Les pieds enveloppés en des pantoufles neuves, Son bureau surchargé d'une masse d'épreuves, Et souriait au gros A bout, et l'appelait Montaigne, Siraudin, Pascal, co?mne il voulait. Oh! comme il savourait sa prose bien brossée. A bout riait, charmant, et du rez-de-chaussée, Joyeux, prenait son vol jusqu'au Premier-Paris.

Il poussait en jouant de jolis petits cris Qui résonnaient dans le quartier de la Huchette ; On le laissait cottrir dans la maison Hachette, Et Guêroult lui disait: « Edmond! » et reprenait : « l'oyez comme il est fort mon A bout. Son bonnet Ne tient plus. On ne peut jamais le faire taire; Bon jeune hoinme! parfois je me dis: « C'est Yoltai. Et , publiciste heureux que nous admirions tous , Il se replongeait dans son canard a trois sous.

Un jour, — nous avons tous de ces choses fâcheuses, Une feuille grincheuse entre les plus grincheuses Le journal de Le gendre, attaqua cet A bout, Et l'exemple donné se vit suivi partout. Diogène, Gaulois, tout s'en mêla, nouvelles A la main, faits divers, hélas! Quelles cervelles Résisteraient au bruit qui se faisait alors?

Le Revenant. 233

Abont, qui ne sentait point ses reins assez forts, Se retira.

Le vieux Guêroult, sombre et farouche, Resta seul. Aucun mot ne tombait de sa bouche : Un numéro faillit se trouver en retard. En vain on lui donna Deschamps et Villetard, Rien ne put arrêter la source lacrymale De ses yeux; il disait a l 'Ecole normale : « Rends-le-moi/ » Quelqu'un dit, pour consoler son cœur : «Mettons, au lieu d' A bout, 7in autre chroniqueur.» Le Temps survint.

Soudain un nouveau bon jeune homme Parut, qui rappelait Biéville. Mais comme Il s avançait, Guêroult s écria vite: «Non! Je ne veux tnême pas qu'on me dise son nom/» Mais tout à coup, pendant que, droit comme une borne, Immobile, il songeait, pâle, pensif et morne, Moins au Sarcey présent qu'a VAbout disparu, Et demeurait plongé dans son chagrin accru, 0 doux miracle! 0 feuille au bonheur revenue! Guêroult, en relisant une prose connue, Entendit le Sarcey qui lui disait tout bas: « Tu regrettes A bout, c'est moi, ne le dis pas! >

Paris, août 1861

Le Siècle.

C'était un grand château du temps de Louis treize. Victor Hugo, Les Voix intérieures.

C'était un grand journal du temps de Biêville. L'abonné soutenait ce carré de papier.

Sa quatrième page étalait une file D'annonces de tout genre a remplir une ville: C'était le Moniteur certain de l'épicier.

Sous nos yeux folâtrait, jeune gloire ignorée, Un de ses rédacteurs au profil surhumain, Oui, dans un coin, la taille élégamment serrée, Près du morne Luchet, que plus rien ne récrée, Lisait l'épreuve, ayant le prote sous la main.

0 deuil! le bulletin manquait. La politique y offrait rieii de nouveau cette semaine à l'œil; Desnoyers cachait Plée et Plêe un spleen unique. Le mardi ramenait le feuilleton lyrique Où pleuvaient tristement les phrases de Chadeuil.

Le Siècle. 235

On voyait remuer dans la vieille baraque Jcurdan, qui menaçait les gens de /"Univers, Et, simples rédacteurs qu'un besoin d'être traque, Saupoudrant leur copie avec la sandaraque, Dialoguer Husson et Solié, ces pervers !

Pelle tan, formulant ses âpres théories, Hélas! n'apportait plus l'éclair de son fanal. Dauriac, enfoncé parmi les vieilleries, Tâchait de rafraîchir ses notes défleuries; Pelloquet, ennuyé, bâillait dans ce journal.

Et je dis: « Ce papier, plein de sombres mystères, A vu des feuilletons comme en fait du Ter rail, Et Dumas et Maquet avec les Mousquetaires, Et ceux dont les journaux se font les tributaires , Et ce n est aujourd'hui qu'un sultan sans sérail.

Dans ce bureau bientôt envahi par le lierre,

Venaient, copie en main, et riant et chantant,

Ou bien le jeune Plée, ou bien la Bédollière,

Qui du grave Havin, milice familière,

Disaient: « Maître,» en entrant, et «farceu r », en se rtan i

Et pour la Bédollière aussi bien que pour Plée, Le journal contre tous bravement guerroyait. Les porteurs s ' épandaient au matin, troupe ailée, Z'Union gémissait, mourante échevelée, Et Limayrac, prudent, au lointain louvoyait.

2x6 Gilles et Pasquins.

Or, en ces temps fameux, seigneur de sa ùoutiqu,

Havin se promenait avec ses rédacteurs.

Il nommait Biéville u?i immense critique,

Bien plus fort que Sarcey, Lucas un homme antiq

Ces soleils se servaient entre eux de réflecteurs.

Au loin on entendait murmurer dans la presse : C 'étaient d' autres journaux égarés dans le bleu; La Value, et Fournie?- exhalant leur tendresse. Le père Cassagnac, au Pays qu'il oppresse, Disant: «Après mon fils vous aurez mon neveu. »

Biéville et Havin, qu'admire Delamarre, Marchaient dans leur candeur sans voir les pieds i Qu'on leur faisait du fond astral du Tintamarre.. 0 douce illusion/ ô canards dans la mare! 0 pontifes! ô sphinx toujours enchifrenés!

Paris, février 1862.

Les Preiaces de Dumas fils, 237

Les Préfaces de Dumas fils.

Que! poète morose, Est donc ce Dumas fils.

Théodore de Banville, O des funambulesques.

L'antre jour, sur la route où le soleil abonde, J'ai rencontré, traînant ses guêtres, Casimir, Cet acteur chimérique a l'humeur vagabonde, Long comme un peuplier et fier comme un émir.

Il marchait, en faisant des pas d'un kilomètre, Effrayant le chemin de fer en son parcours, Et, comme Evir admis, en droit de se per77iettre De trouver quelquefois les lits d'auberge courts.

Alors, le saisissant au vol par une basque De son paletot roux, je lui dis: « Cher ami, Suspends un peu ta course aux ailes de bourrasque, Et veuille jusqu'à moi te pencher à detni.

Dis-moi, que penses-tu vraiment de la préface Dont pare Dumas fils son théâtre complet?

Eh! que diable veux-tu que Dumas fils me fasse, Répondit Casimir, aujourd'hui, s'il te plaît?

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