S Gilles et Pas qui ns
Le soleil sur nos fronts fait éclater sa joie; L 'arbre est gai, les oiseaux sont ivres d'air; l'été, Superbe et bienfaisant, sur le pré se déploie. Que me rient faire ici ce poète attristé?
Il est triste! pourquoi, Seigneur? Je le demande! Quand les roses d avril ont germé sous ses pas, Lorsque, tournant vers lui ses regards en amande, La fortune toujours prit soin de ses repas.
— C'est vrai, fis je. De quoi se plaint-il? Tous ses dra Sont acclamés. Sa vie est tout miel et douceur; Il na pas d'envieux. Ceux que nous admirâmes L'admirent. Hamburger l'appelle un grand penseur.
Nul critique hargneux et chagrin ne le nie, Il a tous les bonheurs voulus et jalousés : Le sort, pour lui, jamais n'eut la moindre ironie : Que de gants sans couture à V applaudir usés!
Ll est riche, il est jeune, et pourtant l'amertume Perce dans chaque mot qu'il prononce; on dirait, Quand il foule, en passant, nos trottoirs de bitume, Un Manfred échappé de sa noire forêt.
Si les heureux du monde ont ainsi la tristesse Au cœur, et si leurs yeux sont farouches, alors Que diront donc les gueux, ceux qui n'ont pour h't:ss. Que l'étoile du soir riant de leurs efforts?
Les Préfaces de Dumas fils. 239
Hélas! que diront-ils, ces pauvres fils d'Icare Que tout nouvel élan fait retomber meurtris, Et qui, des deux rêvés où leur esprit s'égare, Reviennent parmi nous blêmes, glacés, flétris? »
Plus pompeux que Maubant quand il fait Théramene , Casimir s'écria: « Ceux-là, mon fils, riront A tout ce qui sourit dans la nature humaine, Au soleil, a V air pur qui caresse leur front.
Quand soufflera sur eux le vent de la tourtnente, Ils se diront qu'il n est pas d'éternels hivers; Qu'après le glas pesant sonne l'heure clémente; Ils aimeront les fleurs, la musique et les vers.
Ils aimeront Margot, le jour où Cidalise
Se détournera d'eux avec son air moqueur,
Car leur âme est un champ qu'un regard fertilise ;
Car le vide jamais n'a sonné dans leur cœur.
Ils aimeront la lutte et la feront sereine; Ils ne maudiront rien, même s'ils sont vaincus, Et, s'ils doivent rester étendus sur 1 arène, Ils souriront encore a tous les jours vécus.
Et lorsque, par hasard, une claire embellie luira dans leur orage, ils en profiteront : Ils donneront cette heure aimée à la folie ; Les ennuis, s'il en est, cette heure-la fuiront.
240 Gilles et Pasquins.
Ils auront, en un mot, la gaîtê que dédaigne Le sultan ennuyé, sceptiquement railleur, Dont 1! orgueil se torture a chaque instant et saigne; C'est le lot des oiseaux, ami, c'est le meilleur!-*
La-dessus, Casimir, se drapant dans sa cape, S éloigna d'un air digne, ainsi qu'un bon rvneur Happant les vers au vol et doublant son étape En trois pas, sans souci de l'humaine clameur.
Panticosa, juillet 1868.
Rondels.
Pour la bonne Amie.
Venez qu'on vous baise, mon cœur La nuit est doucement venue, Et la-haut, derrière la nue, La lune pâme de langueur.
Rondels. 241
Quittez vite cet air moqueur, Ça, ne faites plus l'ingénue, Venez qu'on vous baise, mon cœur.
Oui, non, suis-je votre vainqueur?
Pourquoi tant de retenue?
Avez -vous peur que diminue Ma tendre et constante vigueur?
Venez qu'on vous baise, mon cœur.
Sur Thérèse.
Thérèse est blonde, elle a raison.
Avec ses sourcils noirs, Thérèse A la lèvre couleur de fraise, Et puis des jasmins à foison.
Sa poitrine dans la priso7i De la chemise bat a l'aise.
Thérèse est blonde, elle a raison.
On aime à lui parler, mais on Craint ses yeux ardents comme braise.
Moins qii 'une fauvette elle pèse:
Son babil emplit la maison.
Thérèse est blonde, elle a raison.
212 Gilles et Pasquins.
La Route à suivre.
Allons avec les amoureux, Leur route est la meilleure encore.
Quand en avril le ciel se dore, Quand V oiseau chante, c est pour eux.
Surchargé d' ennuis ténébreux, Mon cœur a l'espoir veut éclore, Allons avec les amoureux.
La haine, les soucis véreux, Cela fious ronge et nous dévore.
Au bois que le printemps décore Les ramiers sont vraiment heureux.
Allons avec les amoureux.
Les Moineaux.
Qu'ils sont jolis, les moineaux f ranci , Les effrontés, que je les aime!
Peuple insoucieux et bohème, Lis sont crânes et conquérants.
Rondels.
Petits, ils se moquent des grands.
Ils nargueraient V aigle lui-même, Ou ils sont jolis, les moineaux francs!
Sous les vastes deux transparents
Que la nuit d'étoiles parsème,
Le rossignol dit son poème.
Gavroches au soleil errants,
Qu'ils sont jolis, les moineaux francs !
Dans la Coulisse.
Scapin, mets ton habit rayé. Pour te voir les poings sur les hanches Arpenter a grands pas les planches , Ce soir les bourgeois ont payé.
Le gai printemps s'est déployé', Tendre et reverdissant les branches; Scapin, mets ton habit rayé.
Pourquoi donc cet air ennuyé?
La coquette aux yeux de pervenches A, de ses petites mains blanches, Fait saigner t07i cœur ejfrayé; Scapin, mets ton habit rayé.
244 Gilles et Pasquins.
Envoi A Valéry Ver nier.
Vitre la Muse et les rameurs t
0 mon ami, nous sommes sages De fuir dans les bleus paysages La prose vaine et ses clameurs.
A imons les gentils écumeurs De lys, d'étoiles, de feuillages.
Vive la Muse et les rimeurs!
Pour les donner aux imprimeurs, Écrivons nos vagabondages Sans fin au pays des nuages.
S'il ne faut plus rimer, je meurs.
Vive la Muse et les rimeurs!
Baronne, novembre 1867.
Lamcnto. 245
Lamento.
A Armand Gouzien.
Le ciel ne se fait plus rôtisseur d alouettes
Depuis de nombreux jours, Et nous chantons en vain sur nos lyres muettes
Des chansons pour les sourds.
Nos paletots s' en vont, combattants dun autre âge,
Vers des bords inconnus.
Et nos chapeaux rasés comme un dernier outrage
Font voir nos crânes nus!
Rien de cela n'est gai, surtout lorsque les choses
Se compliquent encor Par les méfaits nombreux d'une amante aux doigts roses
Eprise dun ténor.
Sa lèvre était divine et, par son abondance,
Son corsage étonnait; Mais ses cheveux crêpés conviaient a la danse
Les fleurs de son bonnet.
246 Gilles et Pasquins.
Le bonnet a dansé comme dansent les gueuses
Qu'on rencontre à Bullier, Si bien qu'il a sauté, dans ses valses fougueuses,
Par-dessus l espalier.
0 dieux/ quel front charmant. Sa bouche fraîche et\
Riait d'un air divin, Et jamais on n'a pu voir de tête aussi blonde... — Tiens! parlons de Havin.
J ure -moi que l 'esprit français dans sa boutique
A trouvé le trépas; Débinons entre nous cet homme politique
Que je ne connais pas. —
J'ai la rose en horreur, car sa lèvre était rose,
Et je hais le jasmin, Car sa blanche couleur, sur qui l'œil se repose,
Est celle de sa main.
Hélas! elle a donné tout cela, ma compagne,
Entièrement donné.
Hélas! pour Vanne au d'or du comte de Saldagne,
Je suis abandonné!
Verse des pleurs , mon frère , imite les fontaines
Qui sont dans leur emploi; Quant a moi, je poursuis mes courses incertaines
Au hasard, devant moi.
Lamento. 247
Ah! si j'étais bâtard d'un roi de la finance,
Comme avec volupté Je saurais mettre un terme à la longue abstinence
Dont je suis embêté!
Hélas! je ne suis rien que le fils d'un gendarme
Et je rime des vers!
Sûr moyen pour offrir contre mes mœurs une arme
A u peuple des pervers.
Non, sérieusement, toute chose me navre;
Sans femme, sans un sou, Je suis joyeux autant çue peut V être un cadavre
Dans le fond de son trou.
Eh bien, abuse un peu de la vaste influence
Que t'accordent les grands, Et par un sénateur d'une belle nuance
Fais-moi prêter cinq francs!
Sézanne, juillet 1863.
248 Gilles et Pasquins.
Gautier à l'Académie.
L'Académie était une masure au centre De la ville. Paris la portait sur son ventre Comme on porte un bijou grotesque aie bal masqué, Un sarcophage obèse ayant l'air efflanqué; Les degrés étaient vieux et la porte était laide. Quand Alphonse Le?rierre, en notre siècle l'aide Et le Vincent de Paul des rimeur s, entra pour Insulter le portier qui balayait la cour, Ll vit un homme noir qu'il prit pour un notaire. Cet homme était bien mis et d'un aspect austère: Gilet noir, habit noir , souliers noirs, pantalon, Chapeau, tout était noir, moins la cravate. L 'on Se disait: «Maître un tel/» Pn le voyant, Lemerre, Sans mê7iie l'honorer d'un bonjour éphémère, Lui dit: «Hé! Plumitif, montre-moi le Portier... — C'est a droite, fit l'homme avec douceur.
— Gautier!
Quoi! s'écria Lemerre, est-ce vous f Vous qu'on notnm Dans le camp romantique un vaillant, un prud'homme
Vous, le beau chef de clan, c'estvous qu'ainsijc vois
Venant piteusement solliciter les voix
Gautier à l'Académie. 249
De ces spectres que l'aube atrophie et menace? Seigneur ! quand je vous vis, moi, libraire au Parnasse, Vous étiez le Gautier héroïque et puissant, Le maître chevelu, le lion rugissant; Vous n'aviez, 0 Gautier! qu'a publier un livre Pour que dans tous les rangs de la presse on fût ivre. Baudelaire chantait votre nom; Saint- Victor Admirait votre front de Jupiter Stator; Banville vous jetait des roses au passage; Vous étiez l'impeccable et le souverain sage; Même les gens obscurs qu épouvantent les vers, Les Veuillot, les Magnard, tous ces êtres pervers Devant vous refermaient en grognant leur mâchoire, Tant vous apparaissiez comme dans une gloire. Hugo planant, superbe, auguste et radieux, Dans l'azur idéal où sont les demi-dieux, Vous étiez le premier de tous. Votre bannière Faisait rentrer les vieux d'à côté dans l'ornière. Ah! vous étiez vraiment un Gautier flamboyant; Et qui vous avait vu s'en revenait ayant La joie au cœur et prêt a braver les tempêtes. » Gautier dit: « Je n'étais la que chez les poètes.
— Mais, fit Lemerre, quoi? Que s'est-il donc passé? J'arrive et je vous vois tout roide et compassé, Parlant bas, tout de noir habillé, l'air timide D'un enfant qui revêt sa première chlamyde, Faisant rimer tambour avec gouvernement, Vous do nt la rime avait l'éclair du diamant ! 1. 32
Vous trouvez tout aimable, et vous vous laissez dire Par tous ces refroidis indig?ies de vous lire: «Ah! jeune homme, c est vous! Bien, je sais ce que c
— Fils, dit Gautier, je suis maintenant chez Doucet.
Beaumesnil, mars 1870.
Santissimo Carnevale.
C'est bien, nom d'un polichinelle!
Les cœurs deviennent d'amadou:
Voici qu'en la ville éternelle Saint Veuillot court le guilledou.
L'ombre de Chicard se profile, Saint-Pierre, sur ton escalier, Et le sacré conclave file Chercher la lumière a Bullier.
Zut pour le concile! — Clodoche Au cardinal Antonelli Vient de flanquer une taloche En l'appelant: «Mon Bengali!»
Santissimo Carnevale.
Muse! le carnaval de Rome Agite ses grelots, viens-t'en:
A coups de bonbons on assomme Gilles, marchands d'orviétan.
Déguisons-nous; dans la cohue
Courons avec les masques... mais
Quel est ce fa?itoche qu'on hue?
Tu ne devinerais jamais.
C'est notre cher Veuillot lui-même!
Les pois secs ont crevé son loup.
Il crie: *Eh! viens donc, face blême!-» Au camarade Dupanloup.
Veuillot danse! Veuillot s'amuse!
Puisqu'il l'écrit à /'Univers, La chose est véridiqtte. 0 Muse!
Je crois qu'il marche de travers.
Ll gambade, il est écarlate, Llfume dans un calumet; Arlequin sur son omoplate Saute! Veuillot a son plumet!
Avec des gestes déshonnêtes Et de bruyants éclats de voix, Ll récite a des Marinettes Un tas de madrigaux grivois.
252 Gilles et Pasquins.
Z'Angelus sonne, lent, austère; Lui, secouant son tibia, Chante les Pompiers de Nanterre Qu'il prend pour /'Ave Maria.
Singeant une attitude équestre Sur l'épaule de Fréiillon, Il cherche a conduire l'orchestre En agitant son goupillon.
«Le concile, c'est des bêtises, Dit-il à Nérine. L'amour Vaut mieux auprès des verts cytises- Où broute le bouc tout le jour.
Nérine, viens, ô ma folie!
Sois mon guide, sois mon flambeau'
Nous affranchirons l'Italie.
Je suis grêlé, mais je suis beau.
Vive Garibaldi! je l'aime/ Noble cuir que mon poing tanna, Je lui donnerai ce soir même La revanche de Mentana!
Labre est un gâteux. Qu'on le mène Bien vite au bain a quatre sous.
Quant aux m ira des de Germaine...
Je t'en montrerai les dessous!
Santissimo Carnevale. 253
Ça m'embête, toutes ces frimes, Et je veux les répudier.
Je vais jouer les pères-grimes Dans la troupe de Meynadier.
Oh hé! partant pour la Syrie!...
Je m'amuse comme un préfet Et veux te donner, ma chérie, Le beau portrait que GUI m'a fait!
Il est plein d'une grâce étrange:
Deux ailes aux blancheurs de lin Ornent mon dos. J'ai l'air d'un ange Dressé par Rossignol-Rollin. »
C'est ainsi qu'au milieu des masques Veuillot marche sur les deux mains, Et, par ses harangues fantasques , Etonne les fils des Romains.
« Veuillot, cela me désespère, »
Lui dit le pape, par instants, Et Veuillot répond au saint-père:
U Bah! la jeunesse n'a qu'un temps! '»
Beaumesnil, mars 1870.
Gilles et Pasquins.
Qu'est-il devenu?
Canaris ! Canaris ! nous t'avons oublié ! Victor Hugo, Chants du Crépuscule.
« Xuages qui passez, répondez-nous! réponds, 0 pêcheur a la ligne installé sous les ponts! Fleuve, réponds! Réponds, bois! Réponds aussi, piert Ou est devenu Sipière?
Nous avons, comme en juin, comme en octobre, été Sublimes, assommant les gens avec gatté, Cassant les bras, cassant les têtes, pleins de zèle, Sans craindre de salir nos gants de filoselle.
Hélas! où donc est-il celui qui décuplait Notre ardeur aie travail? Répondez, s' il vous plaît, 0 prélats assemblés, trône où s'est assis Pierre, Qu'est devenu Sipière?
Nous avons arrêté des écrivains, des scieurs
De long, des menuisiers en chambre, tin tas de sieurs,
Dont le dénombrement fatiguerait Homère,
Dj la Villette jusqu'en ton sein, rue Aumairc!
Ou'est-il devenu?
Mais notre Manteau Bleu nous manque. Avons -nous eit Moins de flair? Le complot lui sembla mal cousu Sans doute. Du Mirai, ouvre-notes ta soupière Pour y chercher Sipiere
Nous sommes les sergents de ville, les agents De la force, aux regards froids et décourageants. Impartiaux, la Loi, pour nous c'est la consigne; Le Code: être carrés dans les rapports qu'on signe!
Et nous avons été carrés, plus que Michel. Les deux interrogés dans les tubes d'Herschell Ne nous découvrent rien. Mais dans quelle taupiere Se cache donc Sipiere?
Notis laissons opérer doucement les flous, Ceux que Dieu fit renards comme ceux qu'il fit loups; Car il faut débrouiller tous les fils qu' on pelote Pour enlacer Paris dans l'ombre où l'on complote.
Il ne nous a pas vus a l'œuvre cette fois! Le faudra-t-il filer? Où donc est-il? a Poix, A Nice, à Carp entras, a Vesoul, a Dampierre? Où donc trouver Sipiere?
Nous avons bien agi cependant. L'ouvrier Se souviendra lotigtemps du second février , Car nous avons donné si fort a la Chapelle Que notre noir bicorne, ainsi qu'un vieux chat, pèle.
256 Gilles et Pasquins.
Nous sommes le barrage, après la crue ôté, Qui préserva Paris des plots. 0 cruauté Du Destin qui nous taille une telle croupière/ Pourquoi celer Sipiere?
Oh ! les dix mille francs d'an tan ! Vingt sous a lun , Cent sous a l'autre, assez pour aller à Melun Manger une friture a l'ombre un clair dimanche, Et reposer nos bras qu'un dur labeur démanche.
Reviens pour nous donner du courage a la main, Toi, notre guide aimé, notre étoile, ou demain Planera sur ton front l'ombre de Robespierre ! Chasse-la, bon Sipiere!
A-t-il fait pacte avec les fils de Madian? Est-il républicain? serait-il fenian?
A'on! c'est à peine si l'allumette amorphe ose Même en rêve éclairer cette métamorphose !
Dans les bouchons où l'on donne du thé sans thé Nous buvions si gaiment jadis a ta santé! Sont-ce les cuirassiers, ces train eurs de rapière, Qui t'ont séduit, Sipiere?
Reviens, nous avons soif, arroser notre bec. Mais quoi! c'est comme si nous jouions du rebcc; Rien ne vient; nous séchons sous nos rudes écorces... 0 du Chaillu! l'Afrique est dans nos gosiers corses!
Mademoiselle Giraud. 257
Ecus, même du pape, e'cus que l'on troquait En chœur sur le comptoir d'êtain du mastroquet, Tout en faisant de l'œil à la brune tripière, OU vous garde Sipière?
Ainsi donc tout s'en va: religion, pudeur; Sipière, qui l'eût dit, trompe notre candeur. Que veut-on maintenant, terre et deux, que l'on fasse ? Grande ombre de Javert, oh! voile-toi la face. »
Tel chantait sur un banc un agent enrhumé, Mais rien n'attendrissait, ni son nez enflammé, Ni son œil ému, ni les pleurs de sa paupière, L 'insensible Sipière !
Brionne, mars 1870.
Mademoiselle Giraud.
L'autre soir , dans une avant-scène Du Gymnase, j'ai, de mes yeux, Vu, montrant sa pâleur malsaine, Une femme a l'air soucieux.
258 Gilles et Pasquins.
Et j'ai, non sans quelque surprise, A ses yeux noirs, tel qu'un brûlot, Droite en sa toilette cerise, Reconnu ta fille, â Belotf
C'était bien elle (dix-huitième
Edition chez E. Dentu) Mademoiselle Giraud, même Port impérieux, œil battu.
Mais les traces de la brûlure Que laissent les pleurs enflammés La marbraient. Dans sa chevelure Des fils d'argents étaient semés.
Elle était, vieillesse précoce, Qu'à peine la poudre de riz Masquait, plus sèche qu'une cosse Après le marché de Paris.
Le Temps d'un effrayant coup d'aile L 'avait effleurée en son vol.
Cependant je 711 approchai d'elle Comme pour causer de Landrol.
Seigneur! comme elle était changée Cette dame aux goûts dissolus!
K' était sa prunelle enragée On ne la reconnaîtrait plus!
Mademoiselle Giraud. 259
Vierges que notre Baudelaire Montrait, dans son rhythme d'airain, Expirantes sous la colère D'Éros, jaloux et souverain ;
0 Faunesses et Satyresses Gardant sous la fraîcheur des bois L'ardeur des torches vengeresses Oui brûlaient vos cœurs aux abois ;
Poétesses de Mitylene Qui chantiez vos odes auprès De la mer folle, et dont l'haleine Ardente embrasait les cyprès,
Etait-ce vous, cette botirgeoise Qu'on eût dite remorquée où Vont les notaires de Pontoise De l'hymen serrer le licou ?
Elle tne conta son histoire Et comment elle avait quitté Son nom, par ennui de la gloire, Pour celui de majorité.
Son époux, un jeune homme austère, Raide sur l'article des mœurs, Etait un certain ministère, Que n'effrayaient pas les clameurs.
2Ôo Gilles et Pasquins.
Tout d'abord, son humeur jalouse Avait soupçonné, bien a tort, Des hommes en casquette, en blouse, Des Gambetla, des Rochefort.
« Je riais, vie disait la dame, En le voyant, dans sa fureur, Crier ainsi qu'un cerf qui brame, Et je prolongeais son erreur.
Hélas ! dans mon rêve endormie, Je fus réveillée tin matin, Il me sépara de l'A mie A qui m 'a jointe le destin.
Et f ai dû, cédant a la force, Souriant a travers mes pleurs, Consentir a l'affreux divorce Oui brisait nos deux âmes sœurs !
Mon époux maintenant m'achète, Pour me plaire, un tas de chiffons :
Mais, chut ! je sais une cachette Dans les départements profonds,
Où, fureur ministérielle, Je te braverai près de ma Candidature officielle, L'ange dont l'amour me charma,
Églogue. 261
L'être dont le regard m'enivre, Pur comme un lac aérien, Et sans qui, renonçant a vivre, Je pâlis et ne suis plus rien !
Mais elle m'attend, mon idole, La-bas, au delà de Cognac, Elle m'oîcvre les bras, j'y vole Chez mon bon oncle Cassagnac.
Bernay, avril 1870.
.giogue,
%OUHE%, OLLIVIE%, 'BELMO'&TET.
Le crépuscule vient et V astre impérial
Se couche a l'horizon d'un air tout spécial.
Sa lueur dore encor le chaume de l'étable
Où le veau de Calvet pousse un cri lamentable.
Calme aux deux et sur terre! Heure d'apaisement
Où l'on entend, mêlés au doux bruissement
Du feuillage à venir, ces mots : « A la clôture! »
Tout repose et sourit dans l'immense nature,
262 Gilles et Pasquins.
Et respirant en paix, loin des regards méchants, Ollivier et Rouher , ces héros de mes chants. Fument leur pipe, assis a l'ombre des guérites.
Pour décerner le prix qu'o?i doit a leurs mérites,
Ayant levé le ban avec l' arrière-ban
Des gens doctes, ils ont choisi dans Montauban
Le sage Belmontet, Palémon de nos âges,
Et leurs chants alternés charment les paysages.
Rouher.
0 divin Belmontet, l'abeille de Platon Des le berceau baisa tes lèvres, nous dit-on.
Ollivier.
Luce de Lancival tressaille dans sa tombe Chaque fois que ta rime au bout d'un vers retombt
Rouher.
Sois juge entre nous deux et dis-notis sans gauchir Celui devant lequel le genou doit fléchir.
Ollivier.
Dis-nous celui qu'un dieu dans tous ses vœux exaiu Et qu'un juste renom jusqu'aux astres exhausse.
Rouher.
Schneider m'en est témoin, jamais je ne manquai D'aplomb. Nul ne me vit un jour interloqué; Nul n'a su mieux que moi, dans cette époque terni Dire qu'une vessie était une lanterne.
Églogue. 263
Ollivier.
Moi, j'ai trouvé le truc de la démission Offerte a tout propos ; la bénédiction Paternelle tombant d'en haut sur ma calotte Et touchant Darimon jusque dans sa culotte.
Rouher.
Mes discours résonnaient comme sur un billot. On disait de moi : « Non mutatus a Billaut ! »
Ollivier.
Moi, ma phrase glissant sournoise et clandestine A le tranchant qu' Heindreich vent a sa guillotine.
Rouher.
Et ma sagacité profonde présuma Que par son testament le vieux Montézuma A Maximilien concédait le Mexique.
Ollivier.
Pour moi, sans consulter testament ni lexique, jf'ai trouvé « le complot introuvable, » ce fort Épouvantail, et j'ai fait coffrer Rochefort.
Rouher.
Ai-jefait moins que toi coffrer de journalistes ?
Ollivier.
En deux mois ? Allons donc! Tiens, regarde mes listes.
264 Gilles et Pasquins.
R ou h er. C'est que les dieux t'ont fait venir au beau moment.
Ollivier.
Enfin j'ai rétabli notre ancien parlement.
Rouher.
S'il faut causer de ton... machin parlementaire, Je dois, quand de ceci chacun parle, m'en taire.
Ollivier.
J'ai Pic tri pour moi...
Rouher.
Je l'eus, comme l'aura Le ministre qui doit venir quand éclora L'aube du jour fait pour éclairer ta culbute.
Ollivier.
Ma culbute ? Lnsensé ! prends garde :je me bute Où je suis, et ne crains ni balais ni leviers.
Rouher.
Un souffle de mistral abat les oliviers.
Ollivier.
Porte tes calembours a u Sénat, dont tu scalpes Les crânes, denud' ^mme un sommet des Alpes.
Rouher.
Ton Corps législatif, quelque chose, vraiment!
Églogue. 265
Ollivier.
Et ton Sénat? Encore un joli monument!
Rouher.
Allons ! pas de gros mots, marchand de bouillabaisse.
Ollivier.
Silence ! porteur d'eau qui fais venir la baisse !
Le sage B e 1 m o n t e t .
Enfants, vos chants sont doux et ravissent mon cœur. L'un vaut P autre. Chacun a droit d'être vainqueur En ce tournoi galant qui, du Havre a Mysore, Rappelle les beaux jours chers à Clémence Isaure ! Chantez, enfants ! la voix du luth mélodieux Est douce aux empereurs comme elle est douce aux dieux. Ollivier a la force et Rouher a la grâce. Partagez-vous tous deux cette génisse grasse Et ces fruits savoureux que Philémon Fouquet (De l'Eure) , tin bon votant, très-fort aie bilboquet, Cueillit exprès pour vous dans sa belle Neustrie. Pour moi, je chanterai d'une voix attendrie Pendant que vous irez ensemble travaillant : « Honneur a la plus belle, amour au plus vaillant ! .>
Beaumesnil. avril 1S70.
266 Gilles et Pasquins1.
Les Rois s'en vont,
O bonheur ! plus de rois ! La chose est décidée, Rien que des empereurs. Oh ! quelle veine ! Ni Hommes ni femmes, tous empereurs ! Débridée, La Révolution crie aux rois : «C'est fini!*
Les peuples sont joyeux. La tyrannie antique A dit son dernier mot. Le Reichstag (prononcez Sans trop d'effort) est prêt a fermer la boutique Où les rois à tout prix se trouvaient entassés.
L?s birhes du Rœmer ne se sentent pas d'aise. B irberousse en a fait hier un calembour Ou ' envîrait Cham, et, las de ronfler sur sa chaise A risqué deux florins au kursaal de Hombourg,
Et même il a perdu cette somme. La banque A payé son retour en troisième jusqu'à Francfort, l'impériale et fier e ville où manque Maintenant le dôme où tout César se casqua.
Les Rois s'en vont. 267
Tous les Fritz, les Albrecht, les Rudolph chimériques, Noms raiiques qui servaient a rincer les flacons, Gonflés de joie ainsi que de vieilles barriques, S'accoudent sur le fer ouvragé des balcons.
Le roi Guillaume est mort C'est l'empereur Guillaume Qui lui succède et tient le globe reverni De Charlemagne, et va demain, coiffé du heaume, Nous dire un monologue imité ûTHernani.
Bressant le doit souffler le soir de la première. La répétition est bonne, mais on sent Que Wilhem dit le vers : « Et foyez la boussière Gue fait ein embéreur ! » avec un peu d'accent.
Qu'importe ! Nous avons un César, quelle ivresse ! On en manquait. Vraiment rien que trois, c'était peu. Car le sultan, que le Bosphore avec paresse Balance, ne pouvait guère entrer dans le jeu.
Donc, réjouissons-nous l Liégeard, â Tityre Empirique, saisis ton luth ! Manants épais, Êcoutez-tous ! Ainsi que chante le satyre, « Un roi, c'est de la guerre. » Et l'etnpire est la paix !
Plus de guerre a présent. Chassepot, inutile, Rentre dans ses foyers et dirige le bœuf A travers les sillons de la plaine fertile , Scus l'œil patriarcal du maréchal Le Bœuf.
268 Gilles et Pasquins.
Et nous ne voulons pas en rester la. L'Espagne N'a pas mis a la porte Isabelle pour rien ; Voici que les cor tes vont entrer en campagne Pour se procurer un César ibêrien !
Victoria se fait impératrice. L'aigle Ne sait sur quel blason il perche maintenant. L'empire n'allant pas sans aigle J c est la règle , Cet oiseau carnassier est d'un prix étonnant.
Victor-Emmanuel, empereur d'Italie, Dit : « Mon frère » au César des Grecs. Il tend les t Au kaiser de Bavière, et, repentant, s'allie Avec Pio Nono, l'empereur des Romains.
Le Danemark, empire! Empire, la Suède.
Hamburger l'annonçait au café de ce nom, Et cet acteur, plus beau que ne fut Ganymède, En brandissait dans l'air son casque etsonpennon.
Le signal est donné. Comme en quatre-vingt-douze L 'Europe dit aux rois : <>< A liez-vous-en ! » Bismarck Ce héros qu'Ollivier, notre Ollivier, jalouse, Mit, le premier, le trait régicide a son arc.
Un Valaque est venu chercher de la garance Dans Avignon, afin de teindre le manteau Rouge de l'empereur qui fait son espérance. Un empereur par bourg, par ville et par château!
Les Rois s en vont. 269
Et voici qu'au moment où j'achève cette ode Palpitante d'amour, de joie et de terreur, J'apprends que Monaco, se mettant a la mode, Co?ifère aie père Blanc le titre d emperettr !
Cloches, carillonnez ! Tonnez, canons ! l'empire, C'est les cortèges, c'est les panaches hautains, Les grades, les cordons où tout grand cœur aspire, Les chambellans tenant la clef de nos destins !
0 splendeurs dont l'éclat divin me ravigote, Brillez, éblouissez-moi ces Américains Qui mettent a leur tête un homme en redingote Et 11e sont les sujets de rien, peuples mesquins.
Renards matois ayant soin de cacher leur queue Et qui, devant la pompe auguste de nos cotirs, Disent : « Manteau de pourpre ou robe a frange bleue, Empereur ou bien roi, c'est un maître toujours! '»
Et ne comprennent pas ce bonheur ineffable De pouvoir contempler, en regardant le ciel, Son empereur vêtu comme tin dieu de la fable, A cheval sur le Louvre en bronze officiel !
Serquigny, avril 1870,
Gilles e: Pasquins.
Rouher triste,
Accoude, ce 7iiatin, devant un litre a douze,
Seul dans le cabaret, Tordant fiévreusement un des coins de sa blouse,
Le bon Rouher pleurait.
Ce n'était plus cet aigle a la vaste envergure
Des monts neigeux sorti, Hélas ! et l'on disait, en voyant sa figure :
« Comme il est décati ! *
Et certes, il Vêtait; des rides insensées Se creusaient sur son front,
Pareilles aux torrents où les biches pressées Se désaltéreront.
<; 77 en est, disait:il, cet Ollivier ! Il siège
Où siégea Colardeau ; Il peut boucler ave ses doigts couleur de neige
Les cheveux de Sandeau ;
Rouher triste 271
Dire a Nisard : « Mon vieux! » et d'une voix brève, entre
Ses loisirs du Creuzot Venus, tutoyer Thiers et taper sur le ventre
Austère de Guizot.
Acade'micie?i ! l'être, c'était mon rêve,
Ma chimère, mon but ; Les Immortels qui pour moi s'étaient mis en grève
L'ont pris dès son début.
Il petit mourir, il peut aller où tout retombe,
Les grands et les petits, Son successeur doit faire entendre sur sa tombe
Quelques mots bien sentis.
Qui fera mon éloge a moi? Je me sens triste
D'y songer seulement.
Hélas! je m éteindrai morne comme un trappiste,
Sans brtiit, sans boniment!
Sans qu'on dise : « Rouher fut grand, Rouher fut digne,
Son trépas met en deuil La France, et c est pour nous une faveur insigne
Que d'user son fauteuil ! »
Voila ce qu'on dira d ' Ollivier qui tartine
Déjà son compliment, Fait pour causer la-haut, sans doute, à Lamartine
Un fort étonnement.
272 Gilles et Pasquins.
Pourvu qu'a tant d'honneurs sa cervelle résiste,
Et qu'au beau milieu du Cénacle, il n'aille pas s'attacher a la piste
De son complot perdu.
Car il peut arriver, ma terreur en est grande,
Mais juste, qu'un matin Il vienne requérir la prison et l'amende
Contre le doux Patin ;
Qu'il appelle Poucet démagogue / La force
Etant dans son poignet, Il va faire saisir par Cervoni le Corse
Son collègue Mignet.
Quand Legouvê, chantant le Mérite des femmes,
Nous lira quelques vers, Ollivier s'écrira : « Ces ouvrages infâmes
Offensent l'univers. »
L 'Institut, cet asile où l'existence glisse En charmants nonchaloirs,
Va voir soudainement les agents de police Envahir ses couloirs.
Puis, lorsque Gambetta, terrifiant la Chambre
Par ses mâles accords, Fera surgir le spectre effrayant de Décembre
Et vengera les morts,
Rouher triste.
OUivier lui dira : « Cher collègue, j'admire
Votre conte badin.
Comme vous peignez bien Aglaure et Lindamire
Errant dans un jardin !
Rochefort est un homme adorable. Sa Muse
Folâtre si gaîment !
C'est comme un papillon qui dans les /leurs s'amuse
Et fuit légèrement ! »
C'est ainsi que Rouher soulageait sa belle âme Pendant que le Printemps ,
Ivre déjà d'amour, de jeunesse et de flamme, Veillait aux nids chantants,
Et que, sans se douter qu'il existât au monde
Des Immortels palmés, On voyait vers le bois fuir la brune et la blonde
Avec leurs bien-aimés.
Car, que maître OUivier fasse ou non la conquête Des vieux aux chefs penchants,
Qu'est-ce que tout cela, comme dit le poète, Fait a l'herbe des champs f
Bcaumesnil, avril 1S70.
Confession.
Emile.
Les actions de tout grand homme Réclament le grand jour ; or comme Je suis un grand homme, je veux
Vous faire ici tous les aveux Qu'il vous plaira sur ma conduite;
Vous expliquer par quelle suite De glorieux événements, Oubliant mes commencements, Je ?ne suis fait ministre h poigne.
Allons! entrez vite en besogne.
Mes actes n'ont rien de secret.
Interrogez-moi : je suis prêt.
Le Chœur.
Pourquoi, fils de la République, X' avoir pas sans manœuvre oblique Reconnu V Empire naissant?
C'eût été franc. Mais non, baissant Les yeux ainsi qu'une dévote, Tu vins surprendre notre vote, Furtif, marchant a petits pas.
Confession. 275
Emile.
Cela ne voîts regarde pas.
Le Chœur.
Très-bien ! Mais pourquoi ces centaines D' hommes , ô fils de Démosthènes l Se lamentant dans les prisons f
Emile. ]
Je garde pour moi mes raisons.
Le Chœur.
Quel est ce complot chimérique Dont on rit jusqu' en Amérique, Dédale où notre esprit se perd, Mais qui fait l'atelier désert, Les enfants orphelins, les femmes Tristes près de l'âtre sans flammes, Et l'innocent aux fers jeté ?
Emile.
C'est trop de curiosité.
Le Chœur.
Et ce ministère homogène,
Où Buffet, que son habit gêne,
Dit à Daru : « Si nous filions ? »
276 Gilles et Pasquins.
Emile.
Ayant la force des lions,
Je méprise comme eux la meute
Des roquets que mon calme ameute.
Le Chœur.
Mais ces promesses magnifiques, Ces lois sages et pacifiques Dont chacun se léchait les doigts :
Sécurité pour tous, nos droits Reconnus, et la presse esclave Secouant sa dernière entrave ?
Quand aurons-nous la liberté?
Emile.
A Pâque ou a la Trinité.
Le Chœur.
Ces explications sont franches
Et font pousser des ailes blanches
Sur ton dos séraphique ; mais
Nous griser avec les fumets
Des plats qu'on mange ailleurs, nous tendre
La iïerche et puis nous la reprendre,
Et faire briller a 710s yeux
Un miroir artificieux,
Sont-ce la des moyens honnêtes ?
Confession. 277
Emile.
Je me drape dans mes lunettes.
Le Chœur.
On se drape dans ce qu'on peut.
Mais qu'est-ce, ô toi que rien n'émeut, 0 le plus joli des quarante, Que /'activité dévorante Que les préfets vont déployer?
Emile.
Vous commencez a m' ennuyer.
Le Chœur.
Nos députés s'en allant paître Auprès de leur garde champêtre, Cela nous semble inquiétant.
De tous les côtés on entend Dire que la candidature Officielle, qu'en pâture On nous donna le dernier mois, Va refleurir ainsi qu'au bois La violette et la pervenche.
Emile.
Dans le dédain je me retranche.
Le Chœur.
Le Plébiscite, grâce auquel
278 Gilles et Pasquins.
Tu pus citer Machiavel, Et d'autres cascadeurs ! j'împîcre Sur cette chose au nom sonore Quelques mots d' éclaircissement.
Emile.
Attendez tin autre moment.
Ma conduite est nette et loyale.
Dans ma franchise impériale J'ai tout expliqué, mis a jour.
Maintenant, c'en est assez pour Aujourd'hui. Que l'on se retire!
A Phillis, qu'on n'a pas encore vu.
Et si le public ose dire
Qu'il n'en a pas pour son argent,
Ma foi, c'est qu'il est exigeant.
Phillis applaudit. La farce est jouée.
Honneur, mai 1870.
Faits regrettables. 279
Faits regrettables-
Monsieur Glandaz l'a dit : « C'est tin fait regrettable
C'est convenu. Voila Le mot qui doit couvrir d'un voile respectable
Les maux qu'on dévoila.
Crimes, fléaux sans nombre étalant sur la terre
Leur aspect repoussant, La trahison, le meurtre effroyable qu'altère
Chaque verre de sang,
La guerre aux noirs clairons sonnant avec démence
L'incendie et la mort, Les peuples s égorgeant dès que le jour commence,
Galment et sans remord,
Faits regrettables , rien de plus! Ce n est sans doute
Pas cela qu'on voudrait ; On souhaiterait mieux peut-être sous la voûte
Où le soleil paraît.
28o Gilles et Pasquins.
Le code du bon goût, consulté sur ces choses,
Vous répondrait que l'on Permet fort rarement des jeux aussi moroses Dans un noble salon;
Mais que si, par hasard, quand sous les girandoles
Vous réunit V Hiver , Quelqu'un lâche parmi les chants, les danses folles ;
Un coup de revolver,
Ou chourine un voisin en se mettant a table Pour une mouche, eh bien,
Il en faut convenir, c'est un fait regrettable ; Mais qu'y pouvons-nous ? — Rien,
Donc soyons tous joyeux maintenant. Plus de crime
De misère : des faits Regrettables! Glandaz, d'un seul mot tu supprime^
Le mal et ses effets.
On étouffe a Mazas ; des pères de famille
Sanglotent loin des leurs :
Sans doute, c'est fâcheux ; mais la vie en fourmille \
De ces petits malheurs !
La faillite menace et l'huissier noir s'apprête,
Mais qu'est cela si l'on Réfléchit que Haussmann pour reposer sa tête
N'a pas un moellon
Faits regrettables. 281
Dans Paris, et qu'il doit établir sa masure Sous des deux étrangers ■ jpont le reflet, changeant la mer en lac, azxire Le pied des orangers !
**j Z'est un fait regrettable aussi. Les baronnies
Antiques subissant ■il) Les jeux du sort et les farouches ironies
Du mistral mugissant !
Le Saint-Père devient faux-monnayeur, et certe!
C'est, je l'avoue, un fait Regrettable. Veuillot même a la bouche ouverte
Pour répondre : « En effet ! »
m Magnard n'est pas Piauler t. C'est un fait regrettable ,
Regrettons-le ! Barbey m Vit : « Ce Victor Hugo, si triste et lamentable,
C'est moi qui le tombai! »
'enoutet, que la Lyre auguste et la Peinture,
Ces arts associés, adoptaient, passe, grâce a sa haute stature, Parmi les cuirassiers,
Et Sardou, maîtrisant la chimère suivie
Avec des rênes d'or, pioche et crève le cœur enfiellé de l'envie ;
Fait regrettable encor!
Gilles et Pasquins.
Le prince impérial répétant On demande Un gendre, chez Plunkett,
Par Kalekaire s'est vu flanquer a l'amende: On regrette ce fait.
C'est bien ! le président aujourd'hui n'intimide
Plus le pâle accusé ; Il passe sur ses yeux tnéme un mouchoir humide
Et par les pleurs use.
La justice n'a plus son appareil terrible,
Elle est douce, et son air Ne te causerait plus une angoisse terrible,
0 bon Casque de fer!
Le vieux palais en rose a peint sa robe grise,
Le président est doux Et dit aie prévenu, quand il prend une prise :
« Civette. En usez-vous ? »
Mais un fait regrettable encore et qui m'oppresse,
Moi, si conciliant, C'est qu'on ne songe point a donner a la Presse
Un juge aussi liant.
Evreux, m.-'.rs .^70.
Parades de la Foire. 283
Parades de la Foire.
A Bernay, te pays du cidre et des chevaux,
C'était hier la foire fieurie.
Les pitres dévidaie;it sans fin des écheveaux
D'éloquence avec crâner ie.
Le temps était superbe. On eût dit que, honteux
De n 'être pas plus en avance, Le soleil réparait son mois de mars piteux :
On avait un ciel de Provence.
Les caisses résonnaient. Fanfares, boniments Se croisaient, se mêlaient. La femme
Colosse avec candeur montrait ses agréments Prodigieux que rien n'entame.
On voyait des Troppmann en cire, les uns blonds, Les autres bruns, tous authentiques !
Ressuscites , parfois de vieux chapeaux tromblons Circulaient devant les boutiques:
C'était xm bruit joyeux. Cependant, a V écart, Un vieux pitre au visage austère,
Voyait, bien qu'il parlât au public avec art, Sa devanture solitaire.
284 Gilles et Pasquins.
On fuyait sa baraque, et vers l'escamoteur,
Le singe qui joue a la boule, La curiosité, ce terrible moteur,
Entraînait la bruyante foule.
Moi, saisi de pitié pour ce déshérité,
Et me sentant le camarade De tous ceux qui , sur les tréteaux sans dignité,
Eont cyniquement la parade,
Ou composent des vers, je m approchai de lui En lui disant : « Sois explicite,
Que fais-tu voir ? » Le pitre avec un air d'ennui Me répondit : « Un Plébiscite !
C'est un bel animal, fort curieux. Marc-Pol, Dont l'œil vit des coquecigrues,
X'a rien vu de tel. C'est unique sur le sol Même des choses incongrues.
Avant ça, je montrais au public un complot
Unique aussi, taillé dans ïine Xoix de coco par les sauvages ; mais mon lot
Est de ne pas faire fortune.
Bien qu'il eût un faux air de monstre japonais
Qtd faisait tomber en syncope, On restait froid devant mon complot, qitaux henêts
Je montrais sous un microscope ,*
Parades de la Foire. 285
Je n'ai pas fait mes frais avec lui. Le voila
Derrière cette vieille malle, Oublié ; triste objet dont a peine on parla
Comme d'une chose anormale.
Quant a mon Plébiscite, il est tout neuf Voyez,
N'est-ce pas chose surhumaine ?
Cet air de sphinx, ces yeux dans le ciel fourvoyés...
Que pensez-vous du phénomène ?
Nous avions le poisson parlant. Mais c'est bien mieux,
Miracle digne des apôtres !
Celui-ci ne dit rien, reste silencieux,
Et sait faire parler les autres.
Et vous pouvez répondre a votre guise : Oui Ou Non à ce qu'il vous demande.
C'est verjus ou jus vert. Il en est réjoui, Et vous payez toujours l'amende.
C'est un caméléon aux diverses couleurs,
Que l'on peut voir noir, blanc ou rouge,
Qui rit en même temps qu'il semble fondre en pleurs, Et cependant jamais ne bouge ;
C'est bien ce que l'on peut voir de plus amusant
Dans les baraques de la foire.
Mais je ne sais pourquoi, Monsieur, chaque passant
Me dit : «Je connais cette histoire/ »
286 Gilles et Pasquins.
J'allais voir. Quand soudain, me prenant par le br a
Tout en écrasant ma chaussure, Un de mes amis vint qui me dit : « A7' entrez pas Ici, c'est de la roustissure :
Le monstre est en carton. On a pour le décor Peint a la colle de vieux linges ;
Singes pour singes, tnieux vaut aller voir encor La-bas les véritables singes,
Ceux qui grattent avec des gestes de héros
Les puces de leur gueule bleue, Et font passer sous leurs habits de généraux,
A insi qu'un panache, leur queue. »
Lisieux, avril 1870.
Comité d'Albuféra
Oh! laissez-moi chanter, Seigneur ! laissez ma joie Déborder en torrents cascadeurs. 0 mon ode, Dis en vers féminins l'extase où je 7ne noie, Et l'orgueil qui me fait plus fier qu'un voïvode.
Comité d'Albuféra. 287
Et toi, prote indompté, laisse ma villanelle {Qui d'ailleurs n'en est pas une) courir a l'aise, Car je célèbre ici ma gloire personnelle Et j'en prends en oubli les baisers de Thérèse.
Gloire, spectre adoré! Non, tu n'es pas un leurre, 0 chimère à travers les astres poursuivie, Puisqu'on parle à présent des députés de l'Eure Pour la première fois de leur illustre vie ;
Oh ! comme je souffrais de leur âpre silence Et de l'obscurité farouche dans laquelle Ils se drapaient, muets jusqu'à la violence, A imant la violette et vivant avec elle.
Par un miracle dû sans doute a Notre-Dame, De la Couture, l'un des qtiatre — ils étaient quatre ! Oui l'eût dit? — sort de l'ombre, et voici qu'on l'ace' aine t Et des langues de feu sur lui viennent s'abattre.
0 Guillaume Petit ! Et toi, d'A rjuzon vague, 0 Philémon Pouquet, ô mes gas ! quelle ivresse Lorsqzie d'A Ibuféra, plus fougueux que la vague Des mers, a vu son nom déborder sur la Presse!
Jusqu'ici, comme vous, 0 mes compatriotes, Nul ne le connaissait, hors le garde champêtre Et monsieur le préfet. Les foules idiotes Ne savaient même pas qu'il eût pris soin de naître.
238 Gilles et Pasquins.
Mais aujourd'hui, Mackau le jalouse. Il est même Plus connu que Mackau ne le fut. Mackau reste Célèbre, mais passif; l'autre est actif. On l'aime De ne rien redouter, pareil au jeune Or este.
Il s'est mis en avant, d'A Ibuféra l'antique, Dont le nom faisait croire, en ce siècle frivole, A quelque alcade ou quelque amoureux fantastique D'une zarzuela drapée a l'espagnole.
0 neige des pommiers en avril odorante, Embaume l'air! Voici que pour écraser l'hydre De l'anarchie, avec une ardeur dévorante, D'A Ibuféra la met sous une vis à cidre.
Son nom flotte vainqueur sur les flots populaires, Sans doute saint Taurin de ce miracle est cause Et lui dicte tout bas ces tas de circulaires Qui colorent les deux d'azur vif et de rose.
Etables où l'espoir de la race porcine Fouille le sol, vallons verdoyants de la Risle, Notre d'A Ibuféra maintenant se dessine Carrément dans les plis de sa robe virile,
Comité d'Albuféra. 289
Et l'attendrissement m'envahit et j'en pleure, Car sa gloire me fait aussi glorieux, comme Citoyen de ce fier département de l'Eure Qui peut, sans éclater, contenir un tel homme.
Ah ! que le Plébiscite avorte ou qu'il en sorte Quelque chose de grand, d'inconnu, de fantasque , D'Albuféra surgit, grâce a lui. Que m'importe Le reste? Emporte-le dans ta course, 0 bourrasque/
Que le vote soit pur ou qu'on nous l'escamote, Pourquoi nous occuper des manœuvres qu'on trame ? Pompiers issus des fanes de Janvier de la Motte, D'Albuféra célèbre emplit assez notre âme.
Formes que le brouillard des matins gris estompe, Nos autres députés, ces frêles apparences, Comme la fleur s' ouvrant au soleil qui la pompe, S'enivrent de sa gloire et font des conférences.
« Vive d'Albuféra ! » chantent les primevères ; « C'est un autre Ollivier, » dit la pâle églantine. Les êtres endormis encor dans les ovaires L'applaudissent déjà de leur voix argentine.
Et moi j'ai tressailli follement d'allégresse, Car je n'ai plus besoin d'aller par les Bohèmes Pour trouver un héros auquel on s'intéresse, Puisque d'A Ibuféra peut emplir des poèmes !
290 Gilles et Pasquins.
Et c'est pourquoi ? ai pris a Banville ce mètre Où les rimes du sexe enchanteur , sans mélange Se croisent, sans vouloir aucunement permettre Au mâle impur ci' entrer dans leur blanche phalang
Estimant que ce rhythme est assez héroïque Pour l'humble Childebrand jusqu'à présent si sage, Ou 0)i a, ces jours derniers, posé, grave et stoique, Sur le socle en carton des héros de passage.
Le Havre, mai 1870.
Le Melon de Gill.
A h ! tout ment sous les deux, et les plus saintes chose,
Cachent un piège compliqué. Tu n'es qu'un mot, Vertu! le ver est sous les roses,
Pas un front qui ne soit marqué.
A qui croire. Seigneur, maintenant? Toute enseigtt
Est un mensonge véhément !
Dernier e illusion de mon âme qui saigne,
Tu t'es enfuie en un moment.
Le Melon de GilL 291
Ah! certes, je savais la femme ingrate et fausse,
Pour en avoir souvent souffert ; Je savais que son cœur est une immense fosse,
Un chemin toujours entr' ouvert ;
Je savais qu'on ne doit pas compter sur F aurore,
Qu'il faut douter quand nous parlons De courage et d'espoir, mais je croyais encore
A l'innocence des melons.
Oui, le Mal aujourd'hui, gigantesque Clodoche,
Saute sur le monde effrayé, , J
Puisque les melons même, endormis sous leur cloche,
Avec Dumolard ont frayé ;
Et puisque GUI, V honneur du temps, la gloire pure
Que l'Europe nous jalousait, Et dont nous admirions la svelte découpure
A u bois où la fraise polissait,
GUI, marqué maintenant du sceau fatal, — immonde !
Crie au ciel : « Tu me le pair as ! » Et, sinistre, hagard, court a travers le monde,
Avec un melon sous le bras !
Eaux-Bonnes, 1868.
292 Gilles et Pasquins.
Le Lys dans la chambre.
Banville, ce porteur de lyre, Qu'emporte son fougueux délire Plus haut que 71e monte Al-Borack, Un jour, en fleur que voit éclore Le pré vert baigné par l'aurore, Métamorphosait Limayrac.
Dans une ode a bon droit célèbre, Du Volga jusqu'au bord de l'Èbre, Cet éblouissant racoleur De rhythmes, de rimes dansantes, Chantait aux Muses frémissantes :
« Si Limayrac devenait fleur ! »
Mais le Dieu qui tient le tonnerre Dit : « 77 sera fonctionnaire ! »
Et Limayrac, tel fut son lot, Ne pouvant imiter Narcisse, Alla voir faire l'exercice Aux gardes mobiles dît Lot.
Le Lys dans la Chambre. 293
Il passa, mais son auréole Entoure le sage Drêolle.
Si Limayrac ne fut pas fleur, Drêolle, où butine l'abeille, A lui seul est une corbeille Dont avril fournit la couleur.
Drêolle, exempt de toute pose, Pour le nez et pour l'œil compose Un parterre exact et formel.
Son nom seul parfume l'espace ; On croit voir marcher, quand il passe, Tout l'étalage de Rimmel!
Certes, Mitchell sent bon; Auguste Vitu vaut bien qu'on le déguste , Cassagnac (ne pas l'oublier) Répand une odeur pénétrante ; Revenu de Rome ou de Trente, Veuillot est un mancenillier;
Mais le lys sans tache, la rose
De Sâron, l'idéale cause
De l'extase du rossignol,
Mais la fleur discrète qu'effeuille
Marguerite en pleurs, que recueille
Le Chartreux voisin du Tyrol,
294 Gilles et Pasquins.
C'est Drêolle, fleur de l'Empire.
L'aigle avec amour le respire Et tient sa tige dans son bec ; Les Nymphes, a la fraîche haleine De Dréolles ornant Silène, Charmaient le statuaire grec.
Dans sa tranquille maison close, Alphonse Karr, songeur, l'arrose.
« Versons ce Dréolle en ce vin, En ce bon vin versons Dréolle ! t S'écrie, en son ivresse folle, Ronsard^, notre maître divin.
Et, penchés sur une cornue Où pleure l'essence ingénue De cette autre fraise des bois, Schneider et le baron Jérôme David en dégagent un baume Dont s'oindra Clément Dtivernois !
Bcaumesnil , août 1870.
Question d'art. 295
Question d'art.
Comme soldat, on doit aimer à faire la guerre. C'est une question d'art.
Maréchal Lebœuf.
(Séance du 23 mars 1870.)
Lorsque Hoche et Marceau guidaient les volontaires
A la conquête de nos droits, Certes, ils savaient bien, ces jeunes gens austères
Dont l'œil épouvantait les rois, Que la Guerre est horrible, impie et monstrueuse.
Des frissons leur venaient au cœur Quand ils voyaient le sang dont la noire Tueuse
Tache les talons du vainqueur; Et, si la Liberté', leur tendant ses mains pâles,
N'avait crié : « Défendez-moi ! »
Lis eussent retourné sur leurs pas, eux si mâles
Cependant et vierges d'effroi !
Mais ils faisaient la Guerre a la Guerre. La sombre
Furie aux âpres appétits Etait en face d'eux , lâchant du fond de l'ombre
Les rois déchus et leurs petits,
296 Gilles et Pasquins.
Menaçant de leurs crocs la grande République
Et ces généraux de vingt ans Refoulaient au chenil toute la meute oblique
De ces monarques haletants.
La Guerre alors était magnifique et sereine,
La Paix marchait a ses côtés, Et l'arbre de l amour fleurissait sur l'arène
Où les peuples s'étaient heurtés.
C'était fier, c'était grand, et la douce Patrie
Souriait a ses beaux enfants, Lorsqu'ils lui revenaient, front haut, âme inflétri
Porter leurs rameaux triomphants.
Plus tard, eux disparus, lorsque survint le Corse,
Bilieux sorti des maquis, Lorsque la Liberté, succombant sous la Force,
S'enfuit de notre sol conquis, La Guerre, qu'on pensait a la fin muselée,
Ayant rencontré son amant, Se remit a courir, lugubre, échevelée,
A travers le monde fumant.
Quatorze ans de massacre et de villes ouvertes
A tous les instincts destructeurs, Les champs abandonnés, les chaumières désertes,
Les hommes changés en lutteurs, L'incendie étendant partout ses flammes vives,
La f ai in, et les fleuves hagards
Question d'art. 297
Qui voyaient se rougir les herbes de leurs rives,
Charriant des corps sans regards, Firent bondir le cœur du couple épouvantable
D'un sauvage et joyeux orgueil.
Tout croulait devant eux ; le palais et l'étable
N 'étaient que râles et que deuil.
Lui la baisait au front en disant: « Ma Guerrière! »
Elle répondait : « Mon César ! »
Mais du moins ils avaient caché leur front derrière
Un viasque pris au vieux bazar Où tous les oripeaux acceptés par l'histoire
Pourrissaient, mettables encor.
La Guerre se cachait, disant : « Je suis la Gloire!»
On rafraîchissait le décor, On prenait tin prétexte, on dorait la pilule,
On parlait d'insulte au drapeau; La Presse étant murée au fond d'une cellule,
0 peuple, malheureux troupeau !
Tu te laissais oonduire où l'on voulait, docile
Au licol, calme, sans fureur, Et tu criais encore, 0 sublime imbécile /
En mourant : « Vive l' Empereur! »
Mais aujourd'hui Tartufe, au moins, ne se retranche Plus derrière tin masque menteur.
La situation claire, bien nette, franche, Fait tomber le fard de l'acteur;
298 Gilles et Pasquins.
On fait la Guerre pour le plaisir de la faire,
Et c'est une Question d'art !
Plus de motifs boiteux dans lesquels on s enferre!
Un soldat doit être un soudard, Se battre pour se battre et s' enivrer de poudre
Sans rien demander. Son devoir Est d'aller en avant toujours, de se résoudre
A ne rien comprendre et savoir, Sinon que tout est bien quand des milliers de veuve\
Jettent leurs malédictions Au sombre écho des nuits,' et quand, des tombes neu
Où s'entassent les nations, Montent vers le soleil des miasmes fétides !
Frappez ! Massacrez sans remords !
Vos généraux sont la, fortes cariatides,
Qui supportent le poids des morts ; Et si tous ces bavards, philosophes , poètes,
Dont la voix trop longtemps beugla, Disent un mot, fouillez a coups de baïonnettes
Dans le tas de ces pékins-la !
Question d'art ! ces mots ont été dits! Carnage,
Famine, champs foulés aux pieds, Mares de sang vermeil où plus rien ne surnage,
Question d'art pour les troupiers !
Le pays sans argent, « c'est de la politique, » Cela ne me regarde pas.
Question d'art. 299
Je suis un militaire avant tout. Ma tactique
Est d'aller toujours à grands pas.
Le Corps législatif, c'est le champ de manœuvre.
Je n'aime point les discours longs.
Le Chassepot sifflant ainsi qu'une couleuvre,
Les clairons au camp de Châlons, Voila ce qu'il me faut en attendant qu'on aille
Se frotter avec l'ennemi!
Les tambours, les obus, les sabres, la mitraille,
On ne respire que parmi Leur tumulte joyeux. La France est conque'rante,
Les ânes seuls vont aux moulins.
Voila ! Ma veuve aura vingt mille francs de rente
Que lui pair ont les orphelins.
Le reste, je m en fiche ! Un enfant de Bellone
Vole de succès en succès, Ne lit pas les journaux, regarde la colonne,
Et se sent fier d'être Français ! ! !
0 maréchal Lebœuf! ce rêve est beau, sans doute,
Et c'est un spectacle touchant Qu'un bataillon prenant d'assaut une redoute,
Le sabre a frapper s ' ébréchant, Turenne partant, sur l'air de la Reine Hortense,
Pour brûler le Palatinat, Et les peuples unis dans la sainte alliance
Du meurtre et de l'assassinat.
Gilles et Pasquins.
C'est charmant, mais un peu démodé. Nous ne somn
0 boitillant maréchal Lebœuf !
Qui faites admirer a douze cent mille hommes
Votre beau panache tout neuf, Plus si chauvins que ça. Comme le bon duc Nayme:
Dont parle Hugo, nous voulons Nos foyers, nos logis, nos amours. A ux soirs blême.
Cachant dans l'ombre des vallons Les cadavres que laisse étendus la victoire,
Eût-elle pour nom A usterlitz, Nous préférons les champs recueillis et la gloire
Candide des volubilis Encadrant le jardin de Jenny l'ouvrière !
Quand nous rêvons tranquillement Et que vient a sonner la fanfare guerrière,
Nous trouvons que c'est assommant.
Les hussards sont exquis avec leurs sabretaches,
Et le prestige des bonnets A poil ajoute encore a celui des moustaches ,
0 guerrier! je le reconnais ; Mais j'admirais aussi M engin sous sa cuirasse
De cuivre aux reflets éclatants.
Nos pères, dites-vous, méconnaîtraient leur race ?
Nos pères étaient les Titans Qui prenaient la Bastille et couraient aux f routier
Crier aux tyrans : « Halte-la ! »
Et non pas ce troupeau de nations entières
Qu'un noir démon ensorcela.
A os pères, maréchal, nos pères étaient libres^
Question d'art. 301
Et c'était volontairement Que, sentant tressaillir en eux toutes leurs fibres,
Ils portaient au Rhin allemand Le défi que jetait la nation française
Aux ramasseurs du sceptre usé Que Paris, sur le front pâle de Louis seize,
Un jour d'orage avait brisé !
Nous donnerons nos jours a venir avec joie
Quand la déesse Liberté, Pour chasser le vautour çui lui ronge le foie,
Jettera l'appel irrité.
Et ceux de la Moselle, et ceux de Sambre-et- Meuse
N'auront pas a rougir de nous.
Par le soleil ardent ou par la nuit brumeuse,
Sans jamais fléchir les genoux, Chantant la Marseillaise et criant : « Délivrance! »
Heureux, la gaité sur le front, Nous irons en avant comme des fils de France,
Et d'autres encor nous suivront.
Notre vie appartient a la Patrie auguste :
Qu'elle la réclame demain, Nous trouverons cela simple, loyal et juste,
Et nous nous mettrons en chemin.
Mais, quant a réjouir le cirque où les Altesses
Attendent les gladiateurs Dont le jeu, quelquefois, dissipe leurs tristesses,
Gilles et Pas
squ:
Non pas : cherchez d'autres lutteurs !
Nous avofis mieux a faire, estimatit notre vie
Dévolue a l humanité, Et non pas un hochet dont joue en son envie
Un monarque en ébriété.
Votre art n'est pas le nôtre, o vaillant militaire!
ATous sommes, nous, les travailleurs Oui poursuivons en paix notre labeur austère,
Loin des camps et des artilleurs, Tournant le dos à l'ombre et regardant l'aurore,
Fondant l'universel amour, Cherchant tout ce qui peut sourire et peut éclore;
L'alouette est notre tambour!
Nous avons en horreur la Guerre, et notre haine
Atteint l'aigle jusqu'en son œuf.
Maintenant convoquez vos héros dans la plaine
Et sabrez, maréchal Lebœuf!
Beaumesnil, mars 1870.
Après un départ.
Insulter les vaincus est une chose lâche ; Mais celui qui, manquant sans pudeur à sa tâche, A louvoyé parmi toutes les trahisons, Le renégat qui fit regorger les prisons,
Après un départ. 303
L'être haineux, mauvais, que l'on prend par V épaule Et qu'on met à la porte un beau jour , comme un drôle, Est-ce un vaincu ? Faut-il s'incliner devant lui Et vénérer ce front dont la rougeur a fui ? Oh! gardons ce beau nom de vaincu pour les autres, Pour les soldats tombés, les martyrs, les apôtres, Pour tous ceux qui sont morts fidèles au serment, Jusque sur le bûcher gardant leur dévoûment. Ne prostituons pas a l'homme qu'on renvoie Ce titre que Barbes, avec une âpre joie, Revendique. Laissons partir cet intendant Sur qui son maître garde un silence prudent. Lui, vaincu? Ce fuyard, gauche, oblique, visible! Ou' il rentre dans cette ombre où l'on reste invisible, Dans l'ombre du néant, et, les traits résignés, Y compte les trois sous qti'il a si bien gagnés ! Mais si jamais, oiseau de sinistre présage, Ll se remontre a nous, rions sur son passage, Car ce serait trop drôle, en vérité, qu'un soir, Quand il est dans les mains de « l'homme tout en noir, » Quand il est poursuivi par Madame Pernelle Désabusée enfin, — fier, dardant sa prunelle Sur Orgon dont les yeux flottent irrésolus, Tartufe dise encor : « Respectez les vaincus ! »
Beaumesnil, août 1870.
A Monti et à Tognetti.
Quand vos têtes roulaient sur le noir échafaud Pour vous punir d'avoir aimé votre patrie Et de l'avoir voulue éclatante, inflétrie. Libre sous le soleil et portant le front haut,
Le vieillard rose et gras qui succède a saint Pierre L.e pontife sacré, l'apôtre de douceur,
'Ire qui jamais ne lève la paupière Et dont Pâme a Tartufe emprunte sa noirceur,
Apres avoir signé l'arrêt qui vous candamne, Sans essuyer le sang qui rougit sa soutane, Allait pieusement baptiser des canons.
Sa tiare brillait dans la vive lumière
Et sa bouche laissait tomber cette prier e :
« Pardonnez-nous, Seigneur, comme nous pardonne
Bastia, décembre 1S6S.
A Mélingue.
A Mélingue.
Après Lucrèce Borgia.
Comme on ne peut nier le chef-d'œuvre flagrant, >t
On change de tactique. On vous dit : — C'est trop grand,
C'est du lyrisme pur; ce n'est pas du théâtre ! «i
Le château du vieux Job, dans un lointain bleuâtre
Apparaît, fantastique et formidable a l'œil,
Comment le resserrer dans un décor ? Le deuil
Que traîne Saint- Vallier paraîtrait ridicule :
On n'est pas susceptible ainsi. Ruy Blas recule
Les bornes du possible : où voit-on, s'il vous plaît,
Un enfant du pavé, moins que rien, un valet,
Être premier ministre et demeurer honnête?
Qu'est-ce que la Tudor? une marionnette
Admirable, c'est vrai, mais qui n'existe pas.
Une reine jamais ne laisse après ses pas
Une empreinte de sang, de luxure et de boue.
Puis, après tout, comment voulez-vous qu'on les joue
Ces drames ? Où trouver des acteurs assez forts
Pour un fardeau pareil ? Ceux d'autrefois sont morts.
Or lutter avec eux serait une folie.
On y songe si peu, que même on les oublie;
Mais l'envie, enchanteur aux grimoires savants,
306 Gilles et Pasquins.
Sait les ressusciter pour tuer les vivants. Toi, bon comédien, fier pêtrisseur d'argile, Tu regardes germer ton ébauche fragile, Puis, quand ton Histrion surgit svelte et charman Tu retournes la tête et tu réponds : — Vraiment ?
Alors on voit marcher et palpiter et vivre Ces héros condamnés à la prison du livre : Leur pas sonore et fier sonne dans le chemin, Et tu fais éclater tout ce qu'ils ont d'humain. Ta langue naturelle est cette prose altiere ; Comme un prince, tu sais transformer en litière Les fronts des courtisans à tes pieds accroupis. Et si les rois n'ont pas ton allure, tant pis, N'est-ce pas, don Alphonse ? Et le flot populaire Qui bat les vieux palais avec tant de colère S'ataise devant toi, comédien aimé.
Le peuple, par ton souffle énergique enflammé, Le peuple aime sur toi ces morceaux d'écarlate Où tout l 'orgueil des rois et des laquais éclate, Car il te sait des siens et que tu le comprends, Toi qui grandis parmi les Ragotins errants !
Théramène s'indigne et prétend que tu manques De noblesse, et murmure : Oh! ces vils saltimhanqu Laissons ce vieux pelé dans un coin, Zafari, Ratisser noblement son jardin dé fleuri ; Mais toi que te combat livré devant les toiles Enivre, et qui te plais aux chansons des étoiles,
A Madame la Marquise de Z... 337
Tu livres tout ton cœur au chef-d'œuvre immortel, Et, dans ces derniers temps n'ayant vu rien de tel, Le peuple accourt et prend, pour couro7iner ta tête, Des feuilles aux lauriers de l auguste poète !
Paris, février 1870.
A Madame la Marquise de Z.
Enfin, marquise, les gazettes Annoncent votre engagement.
Le fait est accompli, vous êtes Comédienne. C'est charmant.
En vain vos ancêtres maussades Grognent au fond de leurs tombeaux, Vous les renvoyez aux croisades Pour venir avec les cabots.
Rien ne put empêcher, madame, Que votre petit pied glissât Sur les planches ; mais, ô mon âme !
Il faut lâcher le marquisat.
3oS Gilles et Pasquins.
Il faut, du bout de ta bottine, Envoyer chez les égoatiers les birbes morts en Palestine Et les deux cent dix-huit quartiers.
De cela nous n'avons que faire ; Je sais que l'on y tient beaucoup Dans ce qu'on appelle ta sphère, Mais, chez nous, c'est de mauvais goût.
C'est déjà bien assez des grues Qu'importent les ducs ramollis, Piliers des scènes incongrues Où l'art a le torticolis,
Sans que l'on nous impose encore Une bégueule, à tout propos, Vantant le nom qui la décore...
Du flan pour tous ces oripeaux !
Ton marquisat, c'est une amorce Chimérique. Il faut du réel.
Es-tu seulement de la force De Dorval ou bien de Rachel ?
les farces du début finies, Quand trente ou quarante crevés Secouant leurs têtes jaunies Se seront bien dit : « Vous savez ?
A Madame la Marquise de Z... 309
C'est que, vraiment, elle est exquise ! Ah! mon cher, elle nous manquait! »
Le public sérieux, marquise, Viendra te coller ton paquet.
Et puis, je prévois 7iue chose:
C'est qu'à la répétition, Tu vas nous la faire a la pose :
Ma fille, fais attention.
Ton aïeul Ildefonse quatre, Lui-même, se mordrait les doigts S'il voulait aujourd'hui nous battre Comme ses vassaux autrefois,
Et son auguste descendante Pourrait fort bien, sans longs débats, Faire une retraite prudente Vers le château de Carabas.
Notre Noblesse, a nous, est celle Que l'on se fait sur les tréteaux Quand le cœur en larmes ruisselle, Comme pris entre deux étaux.
Nos marquises et nos duchesses, Ce sont les filles aux beaux yeux, 0 Thalie ! ayant pour richesses Ta voix, ton rire harmonieux !
3io Gilles et Pasquins.
C'est la créature endiablée
Qui souffre et ne veut pas guérir,
Et livre à la foule affolée
Sa grande âme avant de mourir.
Va ! quand l'une d'entre elles dompte Sous le lustre Paris entier, Elle peut descendre d'un comte, Si ça lui plaît, ou d'un portier,
Je te réponds que l'on s' en moque De la plus complète façon.
Mais toi ! vouloir, c'est trop baroque, Nous montrer d'abord ton blason,
Venir encombrer de ta race Nos planches, nos tréteaux sacrés, Où l'on retrouve encore la trace Des pleurs que Dorval a pleures !
Tu crois nous honorer peut-être?
Allons donc, passe ton chemin !
Nous ne voulons pas te connaître, Retourne au faubourg Saint-Germain !
Ou, si vraiment tu te sens l'âme Assez virile pour marcher Apres les voleuses de flamme Dont le nom doit t' effaroucher ,
A Madame la Marquise de Z... 31
Quitte ce titre ridicule Qu'on nous cite avec tant de soin, Jette au panier ta particule Dont V affiche n'a pas besoin,
Puis viens a nous, en bonne fille, Alerte et franche, et nous pourrons Te recevoir dans la famille ; Mais a la porte les fleurons,
Le clinquant, la ferblanterie ,
Les parchemins bons pour les rats,
Toute l'antique friperie
Dont on nous a fait embarras !
Jette-moi tout ça dans la rue En ayant soin de l'oublier !
Ça peut servir a quelque grue Pour aller le soir a Bullier.
Sainte-Lucie di Tallano, décembre 1869.
Gilles et Pasquin
Monselet
Dévoré par les homards.
Les homards affamés hurlaient dans leur prison ; Leurs yeux inquiétants avaient des lueurs fauves; Leurs compagnes au fond des humides alcôves Semblaient fuir le soleil sanglant a l'horizon ;
Les huîtres tressaillaient, en proie au noir frisson, Les scorpions de mer s'accrochaient aux rocs chauvi Et toi, Foi qui toujours nous gardes et nous sauvei lu te heurtais le front a la sombre cloison.
Quand Monselet tomba dans l'abîme, les masques Des monstres de la mer devinrent effrayants Et Ton vit s allumer des regards flamboyants.
Mais la clé?nence sied aux homards monégasques, Et ces martyrs que guette un cuisinier cruel Tenaient lécher les pieds du nouveau Daniel.
Nice, mars 1S69.
Examen de conscience. 513
Examen de conscience.
Tu riais, hier soir, tu chantais, misérable ! Tu tenais des propos révoltants. Ta raison, Tu la traitais avec un sombre sans façon, Etre flétri, pervers, aux pochards comparable !
Est-ce ainsi qu'on devient un vieillard vénérable? Réponds ! Et tu buvais ! ... Quel immense horizon De bocks fait pour donner a l'âme le frisson ! L'aube jette aux volets un sourire adorable.
Tu t'éveilles, les yeux rougis et les cheveux Inquiets, et ta bouche aux bâillements nerveux Crache péniblement une liqueur amere.
Souviens-toi du néant où tu vas, d'où tu sors, Car voici, dissipant ton ivresse éphémère, L'heure où la pituite appelle le remords.
Nice, mars 1869.
114 Gilles et Pasquins.
Sonnets Spartiates.
A Charles Monselet.
La table êtincelait. Un tas de bonnes choses Chargeaient la noble nappe. On y voyait des mets Etiquetés de noms savants, chers aux gourmets; Les crûs fameux brillaient transparents, blancs et n
Soies un prétexte aucun, mes yeux n'avaient jamais Touché même de loin à ces plats grandioses, Et cependant mon front, voilé d'ombres moroses, Montrait que ce n'était t>oint là ce que j'aimais.
« Tu te voudrais sans doute au fond de tes gargotes. Dans un bouillon Duval, près d'une portion De lapin contestable ou de bœuf aux carottes,
Misérable ! » me dit tout haut l'amphitryon. Tout tremblait du courroux qu'il me faisait ùaraîfa Et moi, je répendis tranquillement : « Peut-être! »
Sonnets Spartiates.
Eh bien, oui ! j'aime un plat canaille
Bien mieux que ces combinaisons
Qu'un chef alambique et travaille
A insi qu'Exili ses poisons, j
Sur le banc de bois où me raille Le merle chantant aux buissons, Le cabaret et sa muraille Que charbonnent les polissons.
La, je bois les vins populaires Où Suresnes met ses colères Et qui font le nez bourgeonné,
Et, pour irriter la fringale, Cyniquement je me régale D'un plat de hareng mariné,
Nice, mars 1S69.
3ib Gilles et Pasquins.
Marée descendante.
Plus sombre qu'en sa hutte un vieux chef Samoi'êde ,? Dont la pêche consiste en deux phoques mort-nés, I Hamburger méditait, au café de Suéde, Sur la vie, et faisait un nez... ah! Dieu! quel nezf.^
Ses yeux d'aigle lançaient des flammes contenues, Éclairs intermittents , sinistres précurseurs Des tempêtes qui vont ensanglanter les nues ; On l' entendait parfois dire : « Tas de farceurs! »
Un sourire plissait sa lèvre aux lignes pures. A Longwood, ainsi Napoléon le Grand Posait, pour épater les époques futures ; Mais Lui ne tirait pas l'oreille de Bertrand.
Il venait, seul, songeant aux illustres soirées D'antan. Il était seul dans un coin, et pourtant C'était l'heure où l'on voit les biches altérées Jeter sur le trottoir un œil inquiétant;
l'heure où le boulevard s'emplit d'hommes célèbres De tout âge qui vont, mouvant flux et reflux. Lui demeurait plongé dans ses penser s funèbres. Des garçons qui servaient ne le connaissaient plus.
Marée descendante. 317
Quelquefois , cepetidant, naïf, un bon jeune homme S' approchait du héros d'un air timide et doux. Amer, et remuant un sirop à la gomme, Il disait : « Vous avez des illusions, vous ?... »
Le vide se faisait autour de lui. Canuche
Seul, cet observateur froid et silencieux
Qui pesé tous nos faits dans l'ombre et les épluche,
Mur7iiurait : « Il fut grand, mais trop ambitieux! »
Des reporters passaient, mais sans le voir. Plus sombre, Il replongeait son front si noble entre ses mains, Résigné, douloureux, astre éteint, feu qui sombre Et n'indiquera plus atix masses leurs chemins.
Cependant le café se vidait. Chaque groupe Se dispersait. Chacun de son côté fuyait. Quelques-uns de ces gens allaient manger la soupe, D'autres disaient : « Silence/ » a leur ventre inquiet.
Alors, dans cet endroit devenu solitaire, Hamburger se leva, tragique, arrêta court Le garçon cravaté de blanc comme un notaire, Et, crevant en sanglots , fit : « Oh! ce Tillancourt! .. »
Arsy, juin 1870.
i8 Gilles et Pasquins.
Magnard.
« Je n'étais rien. J'étais tin tout petit garçon Qu'on envoyait chercher le Pays sans façon.
Ou faire d'autres courses ; Mais j' avais dans le cœur des appétits hautains, De cesfammes qu'on voit au fond des deux lointains
Auprès des grandes Ourses.
On me criait : « Magnard par ci, Magnard par /à. Je fus longtemps celui dont aucun ne parla,
L'être chétif, l'atome.
Mais, damant le pion a Flaubert abattu, A présent que j'ai fait chez l'éditeur Dentu
Éditer un fort tome,
Je suis grand ! Yapereau me vénère ! Je suis Un des triomphateurs surhumams que tu suis,
Auguste Renommée !
Et mon Paris au jour le jour fait, chaque soir, Tressaillir, aux cafés où Prével vient s'asseoir,
Les peuples et l'armée !
En parlant de Victor Hugo, je dis : « Nous deux! » Et le premier, c'est moi. Ce rimeur hasardeux Dit : « Magnard ! » et s'incline,
Douleur de Ravajon. 319
Et comme il a raison ! — Si Balzac revivait, Il viendrait, au réveil de l'aube, a mon chevet, Pincer la mandoline.
Je suis Magnard! Magnard le grand! Magnard le seul, Francis Magnard! Le reste est ait pâle linceul,
Et, vraiment, je m'étonne Qu'on n'ait pas, secondant le vœu de feu Havin, Multiplié mes traits chez les marchands de vin,
En Jupiter qui tonne ! »
Ainsi parle Magnard, allier, joyeux, vainqueur , Quand vous entre-bâillez les portes de son cœur,
Visions clandestines !
Zorsque Villemessant, au rêveur interdit, Apparaît brusquement, et, gouailleur, lui dit :
« Eh bien ! et mes bottines ? »
Sainte-Lucie di Tgllano, novembre 1869.
Douleur de Ravajon.
Le docte Ravajon, ce maître illustre, attx airs Ascétiqties, disert entre les plus diserts, N'est pas content. Sa bile
Gilles et Pasquins.
Le tourmente. Il maudit les hommes. Il n'a plus Qu'a fuir loin de ce monde aux étais vermoulus Pour se faire Kabyle.
« Faites de l'art ! dit-il, soyez pendant trente ans L'un de ses plus altiers et purs représentants ;
Connaissez V esthétique Comme personne au monde, et cognez-vous le f 7 on Pratiquez les vertus austères qui feront
De vous un homme antique...
Qu'est-ce que cela fait a ce siècle bâtard f Il passe insoucieux. On connaîtra plus tard
Votre valeur. Encore Y mettra-t-on le temps. Jusque-là des navets ! f en rirais volontiers, vraiment, si je pouvais :
C'est Courbet qu'on décore !
Un être sans tenue, échappé de ses bois, Dont les tableaux ont mis ma pudeur aux abois;
Que feu Picot, sévère, Mais juste, reléguait bien loin de l'Institut, Et sur lequel la voix des critiques se tut
Quand lui vidait son verre.
Moi, nourrissant l'horreur de ce genre odieux, J'ai toujours chastement fabriqué des bons-dieux;
Ma peinture tapisse les temples du Seigneur perdu: au fond des champs
Douleur de Ravajon. 321
Et mes enfants-Jésus encombrent les marchands Du quartier Saint- Sulpice.
0 ciel ! avoir tant fait de chemins de la croix, Et puis la voir donner a d'autres ! Et tu crois,
0 France ingrate et vile !
Que ça se passera de la sorte ? Oh ! non pas, Je vais faire un boucan terrible, et de ce pas
Bouleverser la ville!
Et ce Courbet ! Est-il assez mal élevé ! Refuser ce ruban divin dont ont rêvé
Les hommes les plus graves !
Car il est bien certain que même un Hottentot Serait heureux et fier d'orner son paletot
De V étoile des braves.
Ah ! si l'on avait eu dît nez ! ce n'est pas moi Qu'on eût vu refuser ce ruban. Plein d'émoi,
Je l'eusse a l'instant même Mis a ma redingote, a mon gilet, a via Chemise de nuit pour charmer les doigts d'Irma,
Le doux être qui m'aime !
Oh ! l'on ne ni aurait pas fait ce plaisir pour rien. Au heu de vivre seul comme un Sibérien
Dans le fond de sa yourte, J'eusse porté partout mon ruban : au sermon, Au théâtre ; j'aurais mis, plus que Darimon,
Une culotte courte!
322 Gilles et Pasquins.
Cependant, rayonnant et calme, tel qu'un dieu, Courbet donnant le bras à Gustave Mathieu,
L'ami de la nature, Manifeste son goût pour les riches salons En prenant chez A ndler un bock, puis dit : « A lion.
Faire de la peinture ! »
Chantilly, juillet 1870.
La Chute d'un Ange.
Prével devient amer. — Jadis, c'était la joie De nos cœurs, cet enfant charmant aux yeux que noi Une mélancolie ineffable. On aimait Ce doux front, ces cheveux que le coiffeur soumet Un instant, et qu'après reprend la folle brise. C'était le Chérubin de la presse. 0 surprise Adorable ! le jour qu'il vint, ainsi qu'au temps D'Astrée, on vit fleurir dans les prés éclatants Le bouton d'or; Veuillot sourit et fut aimable ; Vtllemessant, rempli d'un trouble inexprimable, Cria joyeux : « Noël ! voici le Réde7npteur ! » Ll était bon, affable et digne sans hauteur , Et les anges, clignant de l'œil a son passage, Lui disaient : « Marche droit, petit frère, et sois sa± C'était un joujou, mais un joujou surhumain;
La Chute d'un Ange. 323
On se faisait passer Prével de tnain en main,
Et chacun admirait la fraîche créature.
L'art ne lui prétait rien, et la simple nature
Avait or?ié l'enfant prédestiné. C'était
Délicieux à voir , son œil qui reflétait
Les étoiles du ciel avec cette innocence !
Ce regard séraphique avait tant de puissance
Que Lagier se troublait devant lui. Quelquefois
Il disait : « Taisez-vous ! J'entends la-haut des voix! »
Et l'on faisait silence.
0 Prével ! 0 doux être En qui la rose auguste et le lys semblent s'être Donné le rendez-vous mystique ; virginal Officiant, pudeur vivante du journal, Pourquoi cette amertume, 0 mon Prével? La cause En est grave sans doute et triste ? Qui donc ose Te faire du chagrin, cher Joas ? On ne sait. Mais Prével est amer. Il est amer. Il s'est Abonné brusquement a la misanthropie.
Il ne parle a personne ; il est sombre ; il copie Timon d'Athènes. Seul, il hxirle dans les bois, Farouche et désolé comme un loup aux abois. Hier, il se jetait sur l'infortuné Becque Avec l'activité dévorante d'un Tchèque.
Il n'aime plus les vers, ce poète ! on dirait Que Magnard l'a mordu dans un endroit secret.
Seigneur, qui voyez tout, Seigneur, dieu des armées, Les pleurs ont mouillé nos paupières enflammées;
3^4 Gilles et Pasquins.
Dans cette affliction soyez notre secours, Rendez-nous, ô Seigneur, le Prêvel des vieux jours, L 'adolescent joyeux et couronne' de roses, Qui, tel qu'un jeune daim, folâtrait dans les proses. Otez-nous ce Prêvel soucieux qui n'est plus Le Prêvel emporté sur les monts chevelus Par le chœur bondissant des nymphes amoureuses! O Dieu ! Zêphire aimait les boucles vaporeuses De ses cheveux de brume et d'or! Vierges, pleurez! Pleurez, ô Cupidons ! Loin des bosquets sacrés Où gémissent d'amour les blanches tourterelles, Prêvel cherche a présent les sanglantes querelles \ Des léopards tachés et des grands ours velus !
Pleurez, Grâces, pleurez! Votre Prêvel n est plus!
Paris, juillet 1S70.