‹ Poésies complètesChapitre 17 sur 23 · X XXIV · texte numérisé non relu

X XXIV

Les Jumeaux,

Lorsque Villemessant, ce Barnum des journaux, Avait son Figaro de huit pages, que nos

Petits-neveux avec ivresse Commenteront, sa troupe et son corps de ballet Eblouissaient les yeux. On montrait Monselet

Dont la prose est une caresse ;

De Pêne a son aurore et Noriac, depuis Directeur du théâtre où Schneider et Dupuis

Se livrent aux folles cascades ; Cochinat, qui prenait sa peau pour encrier; Barbey d'Aurevilly faisant se récrier

Jacob devant ses estocades;

Lespes l'infatigable, et Bourdin et Jouvin,

Et Sarcey qui voulait, en ce temps, mais en vain,

Nous mettre a l'Ecole normale ; Combien d'autres, actifs, vivants, audacieux, Perchés ailleurs, ou bien, hélas ! pour d'autres en

Ayant trop tôt bouclé leur malle !

Quand on avait tout vu, quand on avait longtemps Admiré ces acteurs aux habits éclatants, Villemessant avec mystère

Les Jumeaux. 331

Disait : « Vous n'avez pas vu le plus étonnant. Préparez-vous. Jamais rien d'aussi surprenant Ne s'est rencontré sur la terre.

C'est quatre sous de plus. Les dames n'entrent pas. C'est là, Messieurs ! c est la, derrière ce lampas.

On peut toucher si l'on désire !

Ce phénomène étrange a deux têtes, que j'ai Des griffes de Dejean a prix d'or dégagé,

Est vivant et non pas en cire l »

Sur un signe du maître alors Prével venait, Agitant les grelots d'argent de son bonnet,

Prenant les Price pour modèles, Faisait deux sauts de carpe, en arrière, en avant, Avec l'agilité d'un papion savant,

Et Magnard mouchait les chandelles.

On tirait le rideau lentement. Le plafond Etait garni de ces voiles roses qui font

Comme une lueur de féerie, Et l'on apercevait Scholl et Wolff enlacés, Immobiles, semblant inertes et glacés,

Au fond d'une niche fleurie.

Ce n'était pas joli, mais c'était curieux. On comprenait fort bien qu'on eût soustrait aux yeux Des dames U7i pareil spectacle,

332 Gilles et Pasquins.

Mais c était curieux. On les eût dit fondus L'un dans l'autre. C'était bien deux individus, Mais n'en formant qu'un par miracle !

Ces nouveaux Siamois différaient cependant De visage : bouclé, moustachu, l'œil ardent,

Wo/ff avait l'air d'un matamore ; Un lorgnon insolent le faisait grimacer ; Il avait l'air d'un brave en train de tout casser;

Sa voix était pleine et sonore.

Scholl, plus mélancolique , avait le front penché, Et certe ! aucun rasoir ne s'était ébréchê

Sur les roses de sa figure ; Sa voix d'enfant de chœur étonnait, et Flaubert Avait dû copier sur cet ami d'Albert,

Schahabarim, son vieil augure.

Mais si leurs traits n'avaient aucun rapport entre < Si leurs voix produisaient un effet désastreux

Pour nos lamentables oreilles, Leurs proses, qu'on montrait en dépit des chaleurs Dans un vase arrondi peint de folles couleurs,

Leurs deux proses étaient pareilles.

« Prenez garde ! criait Villemessant. Ces deux Jumeaux sont tr es-méchants. Je n'ose approchera?

Même s'ils ont pris leur j>âture.

Les Jumeaux. 33-

Car le fameux dompteur Mirecourt, qui les a Élevés, m'a dit que Wolff un jour le laissa Pour mort dans la cage-voiture.

Ils sont très-carnassiers. La réputation D'une femme leur fait une digestion

Plus agréable et plus facile ; Les lettres, les secrets, ils n'en font qti'un repas. Et moi-même, messieurs, oui, moi! ne m' ont-ils pas

Osé traiter de vieux Bazile ! »

On sortait au plus vite, en se bouchant le nez. Ce que sont devenus ces jumeaux façonnés

D'une manière si cocasse, On ne sait. Il se sont séparés, me dit-on, S' étant fait opérer d'abord par Nélaton,

Chacun emportant sa carcasse.

Wolff, disent les journaux, est i?iarié. Pour Se ho II, Il doit être rentré brusquement sous le sol

Ou filé vers tin hémisphère Quelconque. Apres cela, qu'on le montre au Pérou Comme objet singulier ou comme loup-garou,

Mon Dieu ! pour ce que j'en veux faire ! ...

Beaumesnil, juillet 1870.

Gilles et Pa:

qui

Halte de Comédiens.

La route est gaie. On est descendu. Les chevaux Soufflent devant l'auberge. On voit stir la voiture Des objets singuliers jetés a l'aventure: Des loques, 7tne pique avec de vieux chapeaux.

SI

Une femme, en riant, écoute les propos Amoureux d'un grand drôle a la maigre structure Le père noble boit et le conducteur jure. Le village s'émeut de ces profils nouveaux.

En route ! et ton repart. L'un sur l'impériale Laisse pendre une jambe exagérée. A u loin Le soleil luit, et l'air est plein d'odeurs de foin.

Destin rêve, a demi couché sur une malle, Et le Roman comique au coin de la forêt Tourne un chemin rapide et creux, et disparaît.

Mont-de-Marsan, février 1868.

Roman comique.

Roman comique.

C'était dans un pays perdu de la Champagne , Une bourgade pauvre assise a mi-coteau, Mais souriante a l'œil, gaie, et jamais campagne De verdure et de fleurs n'eut plus riche manteau.

En entrant : le bouchon avec la branche d'arbre, Des toits rouges, l'église où nichent des pigeons, La maison du notaire et sa plaque de marbre, Puis la mare commune où poussent de grands joncs,

C'était en plein été, dans la saison superbe Où les blés verts encor commencent a jaunir, Quand le soleil, ainsi que ses brins une gerbe, Disperse ses rayons et semble nous bénir.

Nous vivions la. Chacun te guettait au passage, Et ta grâce, pareille a l'aube, étincelait, Reine, et c'était pour toi que ce frais paysage, Au tomber de la nuit, chaque soir s'étoilait.

Gilles et iJasquins.

Notre présence était un scandale, une joie, Dans ce bourg ignoré qui cachait nos baisers. Derrière les maisons blanches a claire-voie, Les vignerons sur nous braquaient leurs yeux ruse.

« C'est des comédiens ! » disait-on, et sonore Ton beau rire éclatait et nous passions gahnent, Allant où va F oiseau qui s'éveille a l'aurore, Vivant au jour le jour, sans trop savoir comment!

Quand tes pieds, où mes yeux voyaient des ailes blai Tes pieds mignons chaussés de souliers pailletés Caressaient le théâtre, il semblait que ces planches S'ouvrissent a l'essaim de toutes les gaîtés.

Je me grisais de toi, caché dans la coulisse, Tendant le cou, riant, fou d'amour, te buvant Des yeux quand tu chantais, o douceur! ô délice f Et j'oubliais ainsi ma réplique souvent.

J' entrais en scène avec l'air de sortir d'un rêve. De l'huile a quinquet sur mon habit de gala; Le régisseur faisait entendre sa voix brève : J'avais maudit trop tard ma fille ce soir -la.

Roman comique.

Jamais tu ne savais un seul mot de tes rôles ; J,uaud je te reprochais de ne pas travailler, Tu me riais au nez en haussant les épaules, E7 convaincu jp te regardais babiller.

orsque nous revenions, par les belles nuits claires ^ue font les jours d'été, d'un théâtre voisin, 7e prenais dans mes mains tes mains pâles et chères,

'en dan t que tu cachais ta tête dans mon sein.

1 souvenirs lointains ! C est dans les grandes villes D.ue tu vas à présent, digne, froide, riant Rarement, oubliant ces doux bonheurs faciles Dont notre vie allait, autrefois, s' égayant.

lélimhie, veux-tu quitter ces nobles planches, 57, ton bras a mon bras, revenir un matin iux tréteaux ingénus enfouis sous les branches Tt que je sois encor ton cavalier Destin ?

Veux-tu recommencer ce rêve d'aventure ur les monts, par les bois ? Hélas ! voici l'hiver ; Et la froide saison qui fait la terre dure, ^ait aussi dur et froid ton œil jadis si clair.

33s Gilles et Pasquins.

Le velours t'a gâtée. Hélas ! tu ne regrettes Rien de ce passé tendre a l'éclat argentin, Et si tu 7ne voyais sur nos vieilles charrettes, Tu dirais en passant : « Quel est ce cabotin ? »

Orléans, mars 1864.

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