‹ Poésies complètesChapitre 18 sur 23 · X X XVII · texte numérisé non relu

X X XVII

A Jacques de La un av.

Donc, pour 771e ttre près du bourgeois 7norosc Un contraste frais, innocent et doux, Mariant des tons de lys et de rose, Te voilà, Bébé, venu parmi nous ?

Cher souffle d'amour, 0 bulle de joie, Te voila ! Tu ris, petit enjôleur; Sa7is savoir pourquoi, tu viens. O71 t'e7ivoie De même qu'Avril envoie une fleur.

Sois le bie7tvenu. Près de ta couchette Tu peux voir déjà des tas de papiers Sur lesquels ton père écrit, en cachette, Des récits, des vers e7i l'air épiés.

A Jacques de Launay. 339

L'ami qui t'écrit, enfant, fait de même. Il est tr es-content quand, au bout d'un jour, Dans un clair sonnet, dans un frais poème, Il a fait passer un éclair d'amour.

Ça n'a l'air de rien, petit, cette chose De jeter ainsi son cœur en des vers, De parler des champs avec qui l'on cause ? Votre vie en va toute de travers.

On souffre beaucoup quand cette folie Vous vient d'imiter tous ces gueux défaits Chez qui V auréole au carcan s'allie, Et qui du fumier tiraient des parfums.

Et pourtant, plus tard, lorsque, beau jeune homme, Tu verras s'ouvrir la vie a tes yeux ; Quand tu comprendras ces choses qu'on nomme: Amour, Foi, Vertu, mots religieux!

Si tu vois venir l'étrange Sirène Qui porte la Lyre auguste en ses bras Et vers le rocher sacré nous entraine, Suis-la, mon enfant, ne recule pas.

Et tu souffriras, et des larmes rouges Voileront tes yeux, et tu chanteras La splendeur du ciel, peut-être, en des bouges Pleins de scorpions grouillant sous tes pas.

340 Gilles et Pasquins.

Et tu seras pauvre, et la calomnie Bavera sur toi; le public haineux T'en voudra d'avoir sous son ironie Le cœur droit et pur, le front lumineux.

Tout ce mal, j'en souffre encore. Qu'importe ! L'âme en ces combats s'élève et grandit, Elle sait, et c'est ce qui la rend forte, Que, hors le méchant, rien ne fit maudit.

Puis, dans cette vie, il est des ivresses Qu'un poète seul goûte pleinement !

La beauté des bois, leurs saintes caresses, L'or de l'astre au fond du bleu firmament,

C'est pour lui. Lui seul comprend la nature. Aussi, quand rêveur il vient, les jaloux Demandent comment, malgré la torture De chaque heure, il est si calme et si doux.

Et maintenant ris, et maintenant joue, Sans te soucier encor du destin, Et tends en passant ta petite joue Au baiser ému du vieux cabotin.

Paillole, juillet 18É8.

A Cosette. 341

A Cosette.

Cosette ! le printemps nous appelle. Fuyons La chambre longtemps close et les mura/Iles sombres, Allons dans la campagne où, dissipant les ombres, Tombe la pluie arde?ite et folle des rayons.

Tristesses de l'hiver, allez-vous-en ! Rions, Puisque avril nous revient, et que dans les décombres Fleurit la giroflée, et que toutes pénombres S'ouvrent au clair soleil, père des papillons.

Je chercherai la rime aux buissons accrochée,

Et je découvrirai la dryade penchée

Sur le miroir des eaux qu' éblouissent ses yeux.

Toi cependant, Cosette, 0 ma chienne, ô ma fille! Dans les champs où la vie excessive fourmille, Tic lanceras au ciel tes aboiments joyeux.

Toulon, avril 1869.

342 Gilles et Pasquin:

Dans la rue.

Hé, Va-bas! hé! la jupe au vent!

Ohé! la petite personne, A r vêtez-vous. Mon cœur frissonne En proie a l'espoir décevant.

Oh ! le beau corsage mouvant !

Et comme l'amour déraisonne Devant ces grands yeux d'amazone Plus clairs que nul soleil levant !

Arrêtez-vous donc ! Elle trotte Sans répondre, et gardant ses bas Immaculés, vierges de crotte.

Je reviens, mes projets a bas, Mais content, car c'est gai la rue Quand Rose vous est apparue !

Kice, mars 1869.

A Sully Prudhomme. 343

A Sully Prudhomme.

Rien n est plus ennuyeux que ces villes banales Débitant le soleil a faux poids , ou des eauz Oui doivent aciérer nos muscles et nos os, Pays d'albums usés, stations hivernales.

Des princes vagabonds illustrent leurs annales; Les hôteliers hargneux combinent des réseaux, Et Von voit fuir au loin la joie et les oiseaux Devant de laids bourgeois livrés aux saturnales.

Mais qu'un jour , le hasard, généreux quelquefois, Fasse se rencontrer dans ces hôtelleries Deux amoureux de vers et de rimes fleuries,

Tout s égayé aussitôt : on voit gei'tner des bois

Sur le trottoir fangeux, et les Muses fidèles

Font taire tous les bruits épars a grands coups d'ailes.

Nice, mars 1869.

344 Gilles et Pasquins.

A Alexandre de Bernay.

Mon vieux compatriote, on f oublie. On déterre

Chaque jour, dans le fond de quelque monastère,

Un rimeur enfoui sous l'herbe et les plâtras ;

On ressoude ses vers mutilés par les rats,

On leur remet des pieds; on les commente; on glose

Un savant les encadre au milieu de sa prose;

Puis, un matin, Jean Tournebrousche retiaît !

On en parle, on le cite, et son moindre sonnet

S'enfonce comme un coin dans toutes les mémoires.

Et toi, 7)io n Alexandre, hélas ! quelles armoires

Dérobent tes chefs-d'œuvre à l'admiration

D ' Asselineau chagrin? 0 sombre question!

Tous les morts oubliés s'en viennent à la file

Réclamer leur soleil chez le bibliophile.

Et toi, brave homme, toi, couché tranquillement

Sous le gazon épais du bon pays normand,

Tu laisses en avril croître la violette

Et les frais liserons auprès de ton squelette,

Sans jamais de??iander si monsieur Taschereau

Prit soin de te coller au dos un numéro !

C'est trop de modestie, et je veux, Alexandre,

Moi qui suis ton pays, glorifier ta cendre

A Alexandre de Bernay. 345

Sur ce mètre pompeux, de tous le souverain, Et que nous te. devons, le large alexandrin. Car ce vers souple et fier aux belles rêsonnances, Où l'idée est à l'aise et prend les contenances Qu'il lui plaît, ce grand vers majestueux et doux, Et qtie Pierre Corneille, un autre de chez nous, A fait vibrer si clair et si haut, c'est ton œuvre; Œuvre solide et bonne, et que nulle couleuvre N'attaquera jamais sans y laisser ses dents!

Notre sol plantureux, qui pour tous les Adams Fait mûrir au soleil la belle pomme ronde, A l'heur incontesté de t' avoir mis ait monde. Sous les arbres touffus de Bouffey, lu grandis Au milieu de forts gars, tous fiers, joyeux, hardis, Robustes paysans dont la blouse rustique Rappelle des Gaulois le vêtement antique, Gens faits pour la charrue et faits pour la chanson ! Sifflant avec le merle, écoutant le pinson, Regardant le ciel pur rire a travers ton verre, Tu chantais, A lexandre, en libre et franc trouvère, Tes amours, tes gaités, comme nous faisons tous; Les rimes s' échappaient bruyantes par les trous De ton cerveau fêlé.

Certes, plus d'un notable, Le soir, haussait l'épaule en se mettant à table, Lorsque tu revenais, par la porte d'Or bec, Maigre comme un héron qui n'a pâture au bec, Le nez rouge, les yeux ouverts sur les étoiles,

34^ Gilles et Pasquins.

Dans un oubli prof oyid des fabricants de toiles, De rêver dans les champs aux gestes et hauts faits D' Alexandre et Porus, ces chevaliers parfaits Oui combattaient sous l'œil de madame la Vierge. Que t'importait cela? Dans ton mante aie de serge, Tu passais indulgent, et scandant sur tes doigts Les syllabes d'un vers entendît dans les bois.

Mais les mètres anciens te gênaient. Ta pensée Gaillarde en leurs anneaux étroits était froissée. Au cidre généreux il faut un vaste fût; Tu crias : « De l'audace ! » et l'alexandrin fut.

Eh bien, parmi tous ceux, faiseurs de tragédies, De drames, de sonnets, de strophes engourdies, Qui te prennent ton vers journellement, pas un, Illustres, igjwrés, gras, bien repus, à jeun, Pas un, mon vieux ami, qui de toi se souvienne/ La gloire de ce vers cepe?idant est la tienne. Ton poeme est mortel comme ennui, j'y consens, Mais tu créas le moule où des fondeurs puissants Ont versé le métal du Cid et des Burgraves. Tu saisis le vieux vers et brisas ses entraves ; Bon ouvrier moaeste, auquel, en ce moment, J'apporte mon tribut de barde et de Normand !

Propriano, septembre 1869.

Carte de visite.

XLI1 Carte de visite.

Arous montions alors de gais hippogriffes A u sabot d'azur, à l'aile de feu, Nous escaladions tous les Ténériffes Oui dressent le front dans le pays bleu.

Les heures passaient, folles, inégales, Mais sonnant la joie et chantant l'espoir. Etions-nous heureux, ferveurs de cigales, De vivre en plein jour les rêves du soir!

0 jours bourdonnants tout remplis d'abeilles, Comme l 'air flambait ! Comme l'horizon Foisonnait de fletirs aux astres pareilles. . Et l'amour chantait si haut sa chanson !

Quand Margot venait, c'était Cydalise, Et sa gorge au vent et ses cheveux fous Faisaient oublier qu'on voit a l'église Des gens réclamer le titre d'époux.

348 Gilles et Pasquins.

Nous battions les champs, même quand décembre Soufflait sur nos doigts et cachait avril ; Le nuage noir semblait être d'ambre ; Nous portions au front un nimbe subtil.

Douze ans ont passé depuis cette époque, Appesantissant chaque jour leur pas :

Ami, qu'as-tu fait de notre défroque De riant satin et de taffetas ?

Ta femme, en voyant ces choses fantasques, Souvenirs joyeux du printemps dernier, Dirait que « c'est bon pour courir les masques, » Et les jetterait au fond du grenier.

Où diable as-tu pris cette puritaine Oui pince la lèvre en parlant ? Hélas ! Peur avoir suivi la route incertaine Chère aux vagabonds, tu t'es senti las !

C'est une commune et fatale histoire, Au licol qui s'offre on dit : « Eh bien! oui! » Le notariat a chanté victoire :

Un artiste encor s'est évanoui.

Carte de visite. 349

J'ai vu ta maison et j'ai vu tes roses. La maison est gaie et les roses ont Toujours le parfum des aimables choses, Et mon cœur en est triste jusqu'au fond.

Oui! c'est le repos, le calme, le rêve D' indolence qui parfois traversa Notre tête atix mois bruyants de la sève, L'eau vive, l'enclos, mais ça n'est pas ça!

Car les paradis qu'on voit sur la terre, Touffus de lilas et pleins d'églantiers, Prennent tout a coup un aspect austère, Quand ces paradis ont des guichetiers,

Quand, ait lieu des voix que Pon veut entendre Dans le demi-jour , frais, mystérieux, Un gros monsieur vient qui vous dit : « Mon gendre, Ll faut devenir enfin sérieux ! »

C'est pourquoi je pars encore, et me livre Aux sentiers tournants, inconnus et verts,

Gilles et Pasquins.

Sentant que jamais je ne pourrais vivre Exilé des chants, du rire et des vers.

Bien que des fils gris argentent mes tempes, Mon cœur bat toujours fier, insoucieux, Je veux conserver ardentes les lafnpes Du cher sanctuaire où trônent mes dieux !

0 Jeunesse ! Amour! Liberté féconde !

Vous que les poltrons ne connaissent pas, Guidez a travers l'infini du monde Votre vieil ami qui vous tend les bras !

Si ! Jious cueillerons encor des étoiles Dans les vastes deux frissonnants et clairs, Nous verrons encor, terrible, sans voiles, La grande Vénus aux yeux pleins d'éclairs !

Donc, adieu, mon pauvre enterré! Sois sage, Puisque la sagesse, à ce qu'il paraît, Consiste a cloîtrer l'oiseau de passage Qu'effrayait le vent froid de la forêt.

Pour moi, dont la peau tannée et roussie Par tous les soleils ne redoute rien, Je suis ma chimère et ma fantaisie , Poète lyrique et comédien !

Page 1