‹ Poésies complètesChapitre 3 sur 23 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

s'aime ! et comme il est vrai que les plus grandes amours sont composées, minute par minute, de petites aventures pareilles à celle du plat d'étain.

La lettre suivante exprime la même joie, mais réfléchie et méditée, ou, pour dire plus justement, remâchée et savourée :

« Beaumesnil, 7 janvier 1871.

« Nous attendions votre lettre avec impatience, afin de savoir où vous écrire. Ici nous allons tous bien. La joie a fait pour moi plus qu'une année de remèdes. Emma boit de l'eau de goudron comme un ange et ça lui fait un bien dont elle se ressent... »

Je m'arrête et le lecteur s'arrêtera avec moi pour sentir tout ce qu'il y a de charmant et de pénible dans l'illusion de ces deux êtres excellents qui s'aiment, qui vont mourir, atteints du même mal , et qui , heureux l'un par l'autre, se croient l'un et l'autre sauvés. Mais se trompaient-ils tant, après tout? Est-ce que les heures d'amour ne sont pas les seules qui comptent dans la vie? Qu'importe que

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le temps nous soit mesuré, si l'amour ne nous l'est pas! Souhaitons pour chacun de nous que le songe de la vie soit, non pas long et traînant, mais affectueux et consumé de tendresse.

Je ne reprendrai pas la lettre où je l'ai laissée : j'y trouverais en chemin trop de colères civiques, trop d'amertumes. Il faudrait, pour les excuser, rappeler les affres de l'année terrible et prouver qu'en fait d'imprécations tout alors était permis aux vaincus. Je m'en tiens aux choses intimes :

«... Quant à ma chère Emma, je vous réponds de son bonheur. Je ne l'aime pas comme je l'aurais aimée à vingt ans. J'ai trente et un ans sonnés et je ne suis plus attiré par l'inconnu de la femme. Mon amour est doux et réfléchi, presque austère. Il a poussé ses racines lentement, à mon insu. J'en avais peur. C'est parce que je le sentais croître, et que je n'osais pas espérer qu'Emma me le rendrait que je m'étais sauvé à Serquigny et que je voulais partir de nouveau. Enfin! ce doux être a bien voulu m'aimer. Quelle reconnaissance je lui dois! Ce qu'elle m'apporte ce n'est pas seulement une mignonne et charmante femme, c'est le calme, c'est la vie honorable et longue, c'est

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l'avenir... Elle va être ma femme, elle m'aime; elle me l'a dit devant les êtres chers qui font l'amour sacré et le changent en devoir. Ma mère l'appelle sa fille et j'ose à peine la regarder. Je suis heureux d'avoir été malade ; cela me fait comme une seconde existence qui est tout à elle. »

Je suis heureux d'avoir été malade. J'ai retrouvé tantôt cette pensée exprimée avec une force bien douce par un grand écrivain qui eut ses âpretés et ses rigueurs, mais aussi ses chaudes effusions , et qui sentit bien profondément, lui aussi, l'amour dans le mariage. Michelet, malade à Nervi, écrivait dans des pages récemment publiées par sa veuve :

« J'ai soupçonné toujours que ce qu'on nomme maladie ou dérangement des fonctions, cela même est une fonction. La maladie apporte avec elle bien des sentiments, des idées, qu'on n'eût jamais eus en santé; elle nous fait mieux voir bien des choses que l'entraînement de la vie, le cours rapide de l'action et l'éblouissement où elle nous jette, nous empêchaient de distinguer*. »

* Le Banquet.

Albert Glati çn y.

Oui, nous devons à nos infirmités et à nos misères ce qu'il y a de meilleur dans la vie, le besoin d'aimer. Je me rappellerai toujours cette parole d'un grand vieux médecin : « Il n'y a de bon dans l'homme que sa faiblesse. »

« Ah, la belle et bonne chose qu'un amour honnête! Je vois tout sous un jour nouveau. Comme je vais travailler pour que ma chère petite femme soit hère de moi! A présent, il me faut un nom pour elle. Le temps des chansons en l'air est passé. Je sens que je peux faire des œuvres sérieusement belles, et je les ferai. Je lui dois cela pour la remercier de m'avoir régénéré... »

Après deux lettres qui témoignent d'une bonne et grosse joie et qu'on devine écrites au milieu d'une épaisse gaieté, qu'il avait l'esprit de rendre bien bête pour qu'elle restât sourde et aveugle et ne se déconcertât de rien, après ces deux lettres je trouve un billet patriotique d'un accent âpre et fier. Pendant ce temps, les papiers nécessaires au mariage arrivèrent; le mariage fut célébré, sans cérémonie, comme vous pensez, non à l'église ni à la maison commune de Beaumesnil, mais

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dans la chambre où Glatigny était retenu par des douleurs lombaires qui n'avaient que trop de connexité avec sa maladie de poitrine. Des tubercules se développaient dans ses reins comme dans ses poumons. Effroyable et lente désorganisation, dont le patient n'a conscience que par la souffrance, qui n'est nullement d'ailleurs en proportion du désordre interne ! Dans le cas présent (notre poète est, hélas! un cas pathologique), une sorte de bravoure naïve faisait mieux encore que l'ignorance et donnait du cœur au malade. Quand on songe que cette douce et héroïque jeune fille, qui se donnait au poète malade, était malade elle-même, et travaillée, moins cruellement mais non moins sûrement, par la même affection, on éprouve, je crois, un sentiment qui, tout en étant plus désolé, est moins amer. On se dit : ils ne vivront ni l'un ni l'autre; ils mourront ensemble.

« 24 janvier.

« Mon cher frère,

« C'est fait. Avant-hier soir, le bon monsieur Benard m'a condamné au bonheur à perpétuité.

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Une atroce douleur de reins, qui m'empêchait de marcher, a fait célébrer le mariage dans ma chambre. C'est M. Delaplace et Vannier qui servaient de témoins à Emma; M. Degousy et son beaupère étaient les miens. Mon cœur déborde de joie. Hier nous avons été assez égoïstes pour ne pas avoir le temps de vous écrire. Que le même bonheur vous arrive bientôt. Attendez-moi d'un moment à l'autre. Encore trois ou quatre jours de repos et nous allons vous sauter au cou. Chez nous on désire la paix et je crois que la guerre ne serait que la continuation des désastres. Que cette horrible épreuve soit vite terminée! Je cède la place à Emma. Nous vous embrassons de toutes nos forces.

« Votre frère,

« Albert Glatigny. »

Je pourrais transcrire ici la lettre de Mme Glatigny. Mais est-il besoin de nouveaux témoignages pour montrer au vif l'âme de cette généreuse créature? Malade, elle se fit guérisseuse. Son amour alla droit au poète souffrant, pour cela même qu'il était poète et qu'il se mourait. Il faut le dire, cette envie, cet engouement de sacrifice n'est pas

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rare chez les femmes. Le dévouement les tente.

La lettre qui suit est datée de Trouville, le 20 février 1871. Glatigny y parle gaiement de ses douleurs de reins qui n'ont pas cédé :

« ... Je jouis d'une chose qu'on appelle un zona. Ce n'est pas gai. Je ne sais rien d'atroce comme cette douleur qui a le privilège de vous rompre les reins. Ça n'attaque en rien les organes, c'est purement extérieur, mais extérieur à la façon d'une forte dégelée de coups de bâton. Enfin ça va passer. Dussiez-vous en être indigné, je vous avouerai que plus je vais, plus je me sens amoureux d'Emma, et ça prend la tournure de continuer toujours comme ça. Quel trésor ! Je suis obligé de me pincer pour me persuader que je ne dors pas quand je me dis que c'est ma femme. Cosette devient d'une exigence incroyable, par exemple! C'est la personne la plus importante du ménage. On ne peut rien faire sans sa permission...

« Nous vous embrassons bien fort,

« Albert Glatigny. »

Glatigny écrivait constamment pendant sa maladie. Outre les odes et les drames qui lui tenaient en tête, il fit pour le Rappel des satires

xxxviij Albert Glatigny.

politiques fort imitées des Châtiments. Un petit acte de lui, le Bois, avait été joué et applaudi à YOdèon. Sa maladie, plus avancée, était moins douloureuse. Dans l'espoir de guérir, il partit pour Bayonne dans l'automne de 1872.

« 11 septembre 1872.

« Mon cher Victor, e Xous sons sur notre départ. »

« 15 septembre (même année).

« Mardi, 17, nous nous mettons en route pour la ville de Bayonne. J'emmène Javotte, Emma et Cosette. Cosette ira dans la cage ; Javotte a un panier spécial. Quant à Emma, je crois qu'on pourra la laisser libre dans le wagon. Mes affaires sont à peu près arrangées à l'Odéon et je crois que nous pourrons passer l'hiver tranquillement. Depuis une dizaine de jours, je ne souffre plus ou du moins si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. J'ai hâte d'être en chemin de fer. Nous comptons rester à Bayonne jusqu'à la fin de mars. Si je pouvais en revenir complètement rétabli ! J'emporte de la besogne à faire. Emma, à qui je demande si

Albert Glatigny.

elle a quelque chose à faire dire, manifeste son mépris pour la manière dont je traduirais sa pensée, en me répondant qu'elle vous écrira ellemême! Voilà.

« Je vous serre la main à tous deux.

« Albert Glatigny. »

Il écrivit de Bayonne :

« Mon cher Victor,

« Que devenez- vous? Depuis dix jours, nous attendons la lettre que vous nous avez annoncée. Bonnes ou mauvaises, donnez-nous de vos nouvelles... Chez nous, rien de neuf. Il pleut toujours averse. Emma en profite pour laisser Cosette une demi-heure dehors tous les matins ; après quoi elle s'écrie : Pauvre bête ! Mais ça n'empêche pas Cosette d'être trempée. Je vais un peu mieux. Après tout, il ne fait pas froid. Berton ne m'a pas encore écrit. Je vais retirer mon manuscrit et le faire imprimer. Je vois bien que Duquesnel n'en veut pas et qu'il ne reprendra point le Bois ainsi qu'il me l'avait promis... Tâchez de voir Dumaine. Ça vous sera facile en allant au Châtelet, un soir. Vous lui direz qui vous êtes et lui demanderez des nouvelles de Bri-acier. Il ne peut le prendre qu'à la condition d'avoir une pièce en trois actes pour marcher avec, aussi je n'y compte pas trop.

xl Albert Glatîgny.

Je vais lui proposer une traduction de Cymbeline. Ça aurait plus de chance... Emma vous embrasse ainsi que Modeste. Elle a retrouvé les romans de Mme de Montalieu chez un loueur de livres nommé Mocochain, et se grise avec cette littérature. h Je vous serre la main.

« Albert Glatîgny,

« 19, rue des Faures.

« P. S. Dites à Lemerre de m'envo}-er le livre de Silvestre et ce qu'il y a de réjouissant en nouveautés. »

A cette lettre était joint le billet que voici :

« Cher monsieur Salvador,

« Voulez-vous avoir l'obligeance de remettre le manuscrit de mon drame : l'Illustre Bri^acier, que j'ai déposé à l'Odéon il y a cinq mois, à M. Victor Garien, qui vous portera ce billet. Je vois bien que M. Duquesnel n'aura jamais le temps de le lire ; il est donc inutile qu'il encombre ses cartons plus longtemps.

« Je vous serre bien cordialement la main.

n Albert Glatîgny. »

L'Illustre Brisacier, qu'il ne devait pas voir jouer et qui ne fut représenté qu'après

Albert Glatigny.

sa mort dans une petite salle introuvable du faubourg Saint-Honoré, était son œuvre de prédilection, et on comprendra ce goût quand on saura que le héros de la pièce, cet illustre Brisacier, est un vieux comédien vagabond, sans talent, mais amoureux du théâtre comme Don Quichotte de la chevalerie. En un mot, c'est Glatigny.

Glatigny avait composé dès 1868 un Testament de V illustre Brisacier, qui me touche beaucoup plus, je l'avouerai, que la pièce de théâtre. Le ton en est franc, le style âpre, le sentiment vrai*. Je ne retrouve ni cette âpreté ni cette franchise dans les tirades empanachées de la comédie.

Je vis Glatigny quelques jours avant sa mort, dans la petite maison située au pied du coteau de Sèvres, sur le bord d'un chemin en pente, raviné par les pluies, où il recevait les soins assidus de sa mère et de sa femme. Faible âne pouvoir bouger, secoué par des accès de toux dans lesquels il pensait

'Voir le livre de M. Job-Lazare, p. 78 et suiv.

xlij Albert Glatigny.

rendre l'âme, certain enfin de ne pas guérir, il imaginait de grosses plaisanteries pour égayer sa jeune femme. Je le trouvai qui faisait avec un soin minutieux un théâtre de carton pour un enfant. Il y avait de deux côtés de sa chambre des bibliothèques qui étaient en même temps, par un agencement ingénieux, des caisses pour le vovage et des tablettes pour le séjour. Dans ces demeures de bois habitaient des poètes vêtus honorablement. Tel recueil de Théodore de Banville était relié en maroquin bleu; tel livre de Victor Hugo était habillé de vélin blanc. Ces reliures si délicates, si craintives, avaient gardé leur fraîcheur à travers les plus étranges aventures. Ce témoignage manifeste de soin et de fidélité acheva de me gagner au pauvre bohème, revenu, hélas ! de toutes ses courses. Albert Glatigny mourut le 16 avril 1873, dans sa trente-cinquième année. Il avait écrit:

...Que l'on m'enterre un matin De soleil, pour que nul n'essuie, Suivant mon cortège incertain, De vent, de bourrasque ou de pluie. Car n'ayant jamais fait de mal

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A quiconque ici, je désire,

Quand mon cadavre sépulcral

Aura la pâleur de la cire,

Ne pas, en m'en allant, occire

Des suites d'un rhume fâcheux

Quelque pauvre dévoué sire

Qui suivra mon corps de faucheux.

Ses amis le conduisirent au cimetière du village par une de ces matinées de printemps, mêlées de pluie et de soleil , qui ressemblent à un sourire dans des larmes.

Sa veuve lui survécut de peu de mois.

Anatole France.

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