E LIVRE EST DEDIE
Les Vignes folles.
Vignes folles , grimpez autour du monument. Vous ri irez pas bien haut, car, en courbant la tête, Un enfant passerait sous le porche aisément.
Pauvre édifice nain qu'ignore la tempête ! L'homme doit abaisser sa prunelle bien bas Afin de l'embrasser du sol jusque s au faîte.
Pourtant, Vignes, prenez a l'entour vos ébats, Montez, enlacez-voiis aux colomies fragiles Qui portent le fronton illustré de combats.
Les Vignes folles.
Pour marbres de Par os je nai que des argiles Que ne veut même pas employer le potier , Mais j'ai longtemps dessus passé mes doigts agiles.
Y ai planté sur le seuil tin vivace églantier Oui jette a tous les vents ses roses odorantes Et que Ion aperçoit au détour du sentier.
Quelques jasmins aussi, de rouges amarantes, Vignes ! se mûriront a vos belles couleurs, Que le soleil de juin fera plus apparentes.
Une fraîche Naïade arrose de ses pleurs
Vos tiges vers le ciel lestement élancées
Et mire dans les eaux ses charmantes pâleurs.
C'est l 'asile discret doù sortent mes pensées, En odes, en chansons dont l'art impérieux A pris soin d'assouplir les phrases cadencées.
La, dans un demi-jour faible et mystérieux, Elles ont essayé la force de leurs ailes, Avant de prendre enfin leur vol victorieux.
Pareilles maintenant aux vertes demoiselles Qui rasent la surface inquiète des flots, Elles vont au hasard vivre loin de chez elles.
Les Vignes folles.
0 choses de mon cœur ! â rires et sanglots ! Où vous entraîneront les brises incertaines ? Vers quelles oasis ou sur quels noirs ilôts ?
Les voila, les voila qui partent par centaines, Prolége-les, Printemps, dieu des bois reverdis, Oui te plais aux chansons sonores des fontaines !
Les voila qui s'en vont, aventuriers hardis. Hélas ! combien d'entre eux sont voués a V orage ! Combien s'arrêteront au seuil du Paradis !
Pourtant rien ne saura vaincre leur fier courage, Car toujours devant eux, toujours défileront Les merveilles sans fin d'un lumineux mirage.
Mais, puisqu'ils sont déjà bien loin, Muse au beau front, Lmpassib le figure aux ondoyantes lignes, Déesse devant qui mes genoux fléchiront,
Rentrons sous notre toit couvert de folles vignes !
Les Vignes folles.
Aurora.
Je t'aime et je t'adore, ô corps harmonieux Où vivent les contours des antiques statues, Marbre fort et serein, colosse glorieux Aux jambes de blancheur et de grâce vêtues :
Car ton front rayonnant, de cheveux embrasés Se couvre, comme un mont couronné par l aurore ; Sur tes seins, aux lueurs du soleil exposés, Ma lèvre retentit avec un bruit sonore.
Pour ton nez droit et pur et tes regards emplis De calme, pour ta bouche aux haleines de myrrhe, Pour tes bras aux combats nocturnes assouplis, Enfin pour ta beauté, je t'aime et je t'admire ;
Pour ta seule beauté, je ne veux rien de plus ! Contemplateur ravi, je m'assieds devant elle ; En elle j'ai fixé mes vœux irrésolus, Et je puise a te voir une ivresse immortelle !
Que m'importe la fleur de la virginité? Que me fait le buisson où te blanche tunique Resta, piteux lambeau, sali, déchiqueté, Épouvantait tordu par le vent ironique f
Aurora.
0 vase merveilleux, coupe où le ciseleur A fondu, réunis aux riches astragales, Les pampres où se pend le faune querelleur, Et soîis les frais gazons les agiles cigales !
Je ne veux pas savoir si tes flancs arrondis Renferment le vin pur a fonde étincelante, Ou bien le*, noirs poisons qui donnent engourdis, Comme dans un marais la fange purulente.
Victorieuse blonde, o fille de Scyllis, Souveraine, déesse, ô forme triomphante , Corps fait de pourpre vive et de neige et de lis ! Par la joie et V amour que ton aspect enfante,
Ne crains pas que jamais mon regard indiscret Poursuive tes penser s dans leur sombre retraite ; Devant moi si ton cœur de lui-même s'ouvrait, Pour ne pas regarder, je tournerais la tête !
Qu'importe ce qui vit derrière le rideau, Quand dans ses larges plis Y or éclate et foisonne ? N arrachez pas encore h mes yeux leur bandeau, Rien ne saurait valoir tout ce qu'il emprisonne.
L'idéal, c'est ta lèvre et ses joyeux carmins, Tes regards aveuglants qu'un soleil incendie ; La vertu, c'est ton bras si flexible et tes mains ; La pudeur, c est ta gorge insolente et hardie !
Epuise, s il te plaît, toutes les voluptés; Fais, en levant ton front a la foudre rebelle, Fuir au loin dans le ciel les dieux épouvantés ; Sois Messaline, sois Locuste, mais sois belle !
Sois longtemps belle, afin que je t'aime longtemps, Sinon, quand la vieillesse a la dent vipérine A ura bien racorni tes genoux tremblotants Et creusé des sillons dans ta noble poitrine ;
Quand ton bras sera maigre, et lorsque, répandu En longs filets, V argent teindra ta chevelure ; Lorsque tu marcheras comme un vaisseau perdu Oui vogue a tous les vents sans rame et sans voilure,
A peine si ton nom me parlera de toi,
Et je te frôlerai, toi maintenant sifière,
Ainsi que le passant côtoie avec effroi
Un temple dont l'idole est tombée en poussière !
A Ronsard.
Afin d'oublier cette prose Dont notre siècle nous arrose, Mon âme, courons au hasard
ARonsard. 13
Dans le jardin où s'extasie
La vive et jeune poésie
De notre vieux maître Ronsard !
Père de la savante escrime Qui préside au duel de la rime, Salut ! Nous avons soif de vers ; La Muse française engourdie Se débat sous la maladie Qui gangrène les pampres verts.
Tu fis passer la fraîche haleine De ta blonde maîtresse Hélène Dans tes Odes, comme un parfum, Et tu jetas les pierreries Qui constellaient tes rêveries Avec faste, aux yeux de chacun !
Que t'importaient les bruits du monde f Que t'importait la terre immonde, Chantre éternellement ravi?
Pourvu que ta mignonne rose A liât voir sa sœur fraîche éclose, Ton désir était assouvi.
Comme tout est changé, vieux maître !
Le rimeur ne s ose permettre Le moindre virelai d'amour ;
Les Y ignés folles.
La fantaisie a dû se taire ;
Le poëte est utilitaire
De Molinchard a Yisapour !
il n'est plus de stances ailées, Pnébus marche, dans les allées Des bois, en bonnet de coton, Ainsi qu'un vieillard asthmatique !
Voici le règne fantastique Du monstre roman-feuilleton.
On fait un drame au pas de course.
Dans l'intervalle de la Bourse, Et le bourgeois qu'on porte au ciel, Le bourgeois au nez écarlate, Graisse la main a qui le flatte :
De l argent, c'est l'essentiel !
Au lieu de l 'extase féerique
Dont vibrait la corde lyrique,
On n entend plus que de grands mots
Via es de sens et pleins d'enflure;
A ai eu la fine dentelure
Des vers élincelants d'émaux !
Pourvu que l'on rime en patrie, En école, en idolâtrie, Et que de l'avenir lointain
A Ronsard.
On viole le péristyle ;
Que, dans les dédales d'un style
Obscur, on trébuche incertain,
Tout est parfait ! Joseph Prud homme Approuve avec sa canne a pomme!
Pauvre Muse ! on t'a fait parler De tout, o triste apostasie!
Excepté de la poésie !
On t'a forcée à t' envoler !
Moi, que tout ce pathos ennuie A l'égal de la froide pluie, Je vetix, rimeur aventureux , Lire encor, Muse inviolée, Quelque belle strophe étoilée Ati rhythme doux et savoureux ;
Un fer sonnet, rubis, topaze,
Ciselé de même qu'un vase
De Benvenuto Cellini;
Des chansons que l'amour enivre,
Des refrains qui nous fassent vivre
Bien loin, bien loin dans l'infini !
Des vers où l'extase déborde, Des vers où le caprice torde Comme il veut les mètres divers ;
l6 Les Vignes folles.
Des vers où le poëte oublie
Tout, hormis la sainte folie :
Des vers, enfin, qui soient des vers !
Viens donc, Ronsard, jnattre, et me livre Tontes les splendeurs de ton livre Radieux comme un ostensoir ; Dans tes bras je me réfugie, Et veux, divine et noble orgie, Être ivre de rimes ce soir !