Partie de campagne
Pendant que le soleil luira sur nos deux fronts Demain, si tu le veux, nous nous embrasserons , Nous irons au hasard, o petite Laurence, En devisant gaunent, et, j'en ai l'espérance, L'air se fera plus chaud, et les vents bienheureux Annonceront au bois qu'il vient des amoureux. A"ous nous éveillerons, primevères tardives, 0 fleurs encore a naître, ô plantes maladives Dont le cruel hiver empêchait le retour, Mais qu'Avril nous rendra, puisqu'il nous rend l a mou Viens, donnons le signal aux merles, aux linottes; Demain le rossignol, éparpillant ses notes, Jettera vers le ciel son cantique éperdu, Tout honteux qiion ne l'ait pas encore attendu
Rondel. 17
Pour se tenir la main, pour s'enlacer la taille, Pour baiser doucement ta gorge oui tressaille.
Viens hâter le Printemps , qui tarde a se montrer; Peut-être dans un coin l'allons-nous rencontrer Et frais et souriant a ta figure ronde, Arrondissant, pour faire a ta jeunesse blonde Un cadre provoquant, les branches en arceaux, Et te faisant chanter par l'onde des ruisseaux !
Rondel.
Mademoiselle Valentine A les yeux clairs et le teint blanc ; Comme un calice étinçelant, Elle ouvre sa bouche enfantine.
Le rondeau, le sonnet galant, Semblent croître sous sa bottine ; Mademoiselle Valentine A les yeux clairs et le teint blanc.
Son épaule ondule, mutine
Et pareille au flot nonchalant,
Et vous l'adorez en tremblant,
0 mon cœur ! vous qu'elle piétine.
Mademoiselle Valentine
A les yeux clairs et le teint blanc !
iS Les Vignes folles.
Nuit d'été.
A Philoxèxe Boyer.
jVuit d'été ! Nuit d'été ! — La forêt des Ardennes
Va resplendir de feux ; des visions soudaines
Ont éclairé les pas de la Rosalinda,
Le cygne avec amour s approche de Léda,
Et là-bas voyez-vous ces formes incertaines
Qui s'éloignent sans bruit des murs sacrés d'Athènes?
Holà ! Démétrius ! — Ly sandre ! — Me voici ! Titan ia la blonde et Farfadet aussi.
C'est la nuit des amours qui s'égarent en route ; Bottom. ivre de joie et de bonheur , écoute La reine qui lui dit: — Mon beau fils ! cher mignon ! — Obéron rit tout bas. — Au lieu d'un champignon, C'est un sonnet galant qui vient au pied du hêtre. Tous ces gens sont heureux. — A l'aurore peut-être Tout s'évanouira : Bottom désenchanté Verra sa tête d'âne, et le père irrité Mènera nos amants devant le duc Thésée. Mais qu'importe ? la fleur frémit dans la rosée, Et la nuit sera longue et bonne pour F amour. Donc, ailliez à plein cœur, il n'est pas encor jour !
Nuit d'été ! Nuit d'été ! — La chaleur endormie Nous guette sourdement ainsi qu'une en ternie
Nuit d'été.
Qui se masque et de loin nous décoche ses traits ; Le soleil a brûlé la cime des forêts : Nuit d'été ! Nuit d'été ! tu pèses sur mon âme Comme sur l'estomac un cauchemar infâme !
Cybèle a secoué ses blonds cheveux d'épis, Et tous les vers luisants, dans la mousse tapis, Promènent lentement leurs robes de lumière ; La flûte a soupiré, la robuste fermière Danse avec ses garçons, hâlés par V air des champs!
Nuit d'été! Nuit d'été! — Des souffles desséchants Ont jauni les roseaux dans la source limpide Où venait s'abreuver le cerf au pied rapide ; Sur l'haleine du soir passe un vol de démons, Et l'haleine du soir embrase vies poumons !
Nuit d été! Nuit d'été ! — La cuve sera pleine, Et nous pourrons rougir la face de Silène ! sEgypans et Sylvains, chantez le dieu Liber, Le dieu fort, le dieu jeune, a qui le cep est cl.e -, Le noble Lyœus, que la femme jalouse !
La pâquerette était morte dans la pelouse, Elle attendait en vain la fraîcheur de la nuit. Le temps est lourd et chaud, et la fraîcheur s'enfuit!
Nuit d'été ! Nuit d'été ! — De lumineux sillages L Ruminent le dcme assombri des feuillages ; Un immense soupir s'élève des gazons Et monte en saluant les vastes horizons : Plainte d'a/iuw, chanson joyeuse d'une fée, Par tous les rossignols du bois presque étouffée.
Nuit d'été ! Nuit d'été ! — Le silence absolu,
Les Visrnes folles.
Et la terre fumante : encor s'il avait plu !
Amour, écho du cœur ! baisers, écho des lèvres! La vierge, interrogeant le secret de ses fièvres, Lève ses grands regards par V extase éblouis Vers les astres sans nombre au ciel épanouis ; Sa chevelure blonde a des reflets d'étoiles ; Doux avenir, sa main va déchirer tes voiles !
Un jeune homme l'a vue, un cavalier hautain, Et sur ses traits la rose a caché le satin : Nappes d'azur, et toi, blanche lune au front pâle, Escarboucles; rubis des deux, neigeuse opale, Quel est ce beau jeune homme? Est-ce l'époux rêvé? Parlez-en a son cœur parmi vous soulevé.
Dans cet air dévorant pour rafraîchir mon âme, Si je voyais couler une larme de femme ! Non, je suis seul; la nuit m 'écrase comme un plomb! A monter sur son char que le soleil est long! Ll vous soulage seul, angoisses infinies, Lui seul vient terminer mes noires insomnies ; Sur ses rayons sanglants je veux voir emporté Jusqu'à ton souvenir, Nuit d'été ! Nuit d'été !
Pour une Comédienne.
Pour une Comédienne.
Vos traits hardis, mais sans rudesse, Semblent vous donner, a la fois, L'air d'une jeune druide sse Oue Von révère au fond des bois,
L'air d'une douce nonchalante Faite a manier l'éventail, Et laissant, de sa bouche lente, Tomber quelques mots en détail.
Vous avez la sauvage allure De ces filles qui, sous le ciel, Vont dénouant leur chevelure Que Rubens arrose de miel,
Et vous avez la grâce exquise D'une coquette de salon, Qui, dans sa robe de marquise, S'emprisonne jusqu'au talon .
Les sons divins de la mandore En vos rires ont un écho ; La joie ardente vous adore, Marie, Lmpéria, Marco !
Or, en ce temps de gorges plates Et de réalistes mesquins, Oii Von nous fait aimer des lattes Qui flottent dans leurs casaquins,
C'est un bonheur pour nous, Marie, Que de vous voir, vous qui pouvez Montrer a notre idolâtrie Des bras aux contours achevés.
Laissez les flemmes qui sont maigres Grimper au plus haut de leur cou Et vous suivre de leurs cris aigres Comme taie trompette d'un sou !
La beauté clémente et sereine Ar'a pas de trésors inconnus :
Comme V esclave dans V arène , Elle expose ses charmes nus.
En plein jour, comme dans L alcôve, Elle montre tout simplement Sa jambe et sa crinière fauve, Et son torse grec ou flamand.
Je sais bien que l'on nous objecte Quelques mots va gins de vertu...
Ou imperte à la forme correcte, A u profil de grâce vêtu ?
Clotilde.
La vertu n'est souvent qiiun songe Bien plus bref que les nuits d'été, Marie, et tout songe est mensonge :
Votre gorge est la vérité !
Clotilde.
Un brouillard lumineux environne son front, Le vent qui fait trembler cette fraîche auréole. Comme en ce mois si doux où les fleurs éclôront, Tout chargé de parfums , dans les jardins s envole.
Un or aérien, doux et frais et léger, Danse dans le duvet des lèvres radieuses, Si joyeux et si blond, comme pour corriger Sur les traits les blancheurs de lis impérieuses.
Et, dans le parc touffu, les hautains églantiers, Les pervenches et les vieux arbres, tout s'incline Comme pour la fêter , lorsque par les sentiers Vous précédez ses pas, frissons de mousseline !
Dans sa robe de gaze, on dirait la Péri Que porte, e7i se jouant, le souffle de la brise ; Pour elle les oiseaux ont 7cn chant favori ; Elle courbe les fleurs moins qu'elle ne les frise !
24 Les Vignes folles.
Sous toutes ces vapeurs de contours, cependant, La robuste beauté qui fait la jeune femme Se cache, et nous voyons les épaules ondant, Ainsi que dans la mer monte et baisse une lame!
Et l'air qui se respire auprès d'elle est pareil A l'air que nous rapporte Avril avec les roses, Et, comme nous buvons les rayons du soleil, Nous buvons les rayons de ses grâces écloses.
Distiques galants.
J'ai de V amour , de V amour plein mon â?ne, Moissonnez-en le meilleur, jeune femme.
Ainsi qu'un vin d'Espagne aux flots cuivrés, Blonde Louise, ainsi vous m enivrez !
Etes-vous née au pays des merveilles, Feu du matin, étoile de mes veilles f
Je vis en vous, e7i votre amour perdu, Dans votre coeur mon cœur s'est confondu.
Quelle Vénus en votre corps transmise Revit en vous, C ma terre promise?
La Bacchante apprivoisée.
Je vous adore, et vous ni éblouissez !
Des floraisons s'ouvrent quand vous passez !
N'avez-vous pas erré sur les bruyères, Reine, au milieu des Elfes pr intanière s ?
A vos rayons je réchauffe mon cœur,
Et mes chansons vous exaltent en chœur !
Quel chérubin sourit dans vos sourires Et les emplit de si charmants délires ?
L'air, en baisant votre corps velouté, Avec les fleurs, rêve de volupté !
J'ai de l'amour, de l'amour plein mon âme, Moissonnez-en le meilleur, jeune femme !
La Bacchante apprivoisée.
Antoinette, Nymphe, athlétique Aux regards lumineux, au corps Fait pour orner un temple antique, Beauté de formes et d'accords/
26 Les Vignes folles.
0 robuste fille des âges Où les dieux vivaient parmi nous, A u milieu des grands paysages, Rubens eût baisé vos genoux.
Toujours votre lèvre éloquente S'ouvre comme un fruit rouge et sain, De même quau temps où, Bacchante, Vous suiviez le cruel essaim
De ces créatures divines, Ivres de vin et de fureur , Oui bondissaient par les ravines Et les forêts pleines d'horreur.
Aujourd'hui calme et nonchalante , Loin de vos bois qui sont coupés, Votre ongle frémissant se plante Sur le velours des canapés.
La mâle tigresse est domptée ; Sa voix est douce; noies pouvons Prendre sa main fine et gantée, Qui connaît l'emploi des savons.
Mais pour éclairer les alcôves, Vos grands yeux n'en jettent pas moins
Des lueurs brûlantes et fauves Oui font reculer les témoins.
Lydia. 27
Orphée auprès de vous s'arrête Sans peur, et vos doigts mignonnets , En roulant une cigarette, Daignent chiffonner des sonnets.
Pour appareiller vers Cythere Vous êtes bien mieux maintenant, Toinette, et la peau de panthère Serait un voile inconvenant.
Donc, répandez les avalanches De vos sourires abondants, Tamisés par les perles blanches Que Von nomme, je crois, vos dents.
Couvrez des plus riches étoffes Votre corps superbe et nerveux, Et puis servez-vous de vies strophes Pour serrer le soir vos cheveux !
Lydia.
0 mon père, sous la feuillée, J ai vu Lydia qui dormait; Mon âme alors s'est éveillée Avec V amour qiïelle enfermait.
28 Les Vignes folles.
Mes yeux ri avaient jamais encore,
Sons le voile des vêtements,
Vu cette neige qui décore
Ses membres souples et charmants.
Que Lydia me semble belle !
Laissant flotter leur or vermeil, Ses cheveux, dont l'onde ruisselle, Lui font un manteau de soleil.
Sa poitrine, comme la mienne, Ne va pas en s' aplanissant, Et sa gorge marmoréenne Monte, monte en s arrondissant :
C'est comme une double colline, C'est comme un arc aventureux Qu'un double bouton illumine, Rose, a la bouche savoureux :
Et, sur son ventre dur qui brille, Satyre ai/né de Pan, je vois Encor Lombre qui s'éparpille Comme la mousse au pied des bois !
Lydia s'éveilla confuse ;
Moi, je m 'enfuis, le trouble au cœur ,
Depuis, le sommeil me refuse
Ses dons, et je tombe en langueur.
L'attente.
L'attente.
0 Cythère mélancolique ,
Dont les ombrages profanés
Ont un charme qîie rien n'explique,
Toujours, toujours vous m'entraînez
Vers les rives de fleurs où celles Qui portent les beaux lis aux mains, Avec leurs yeux pleins d'étincelles, Cherchent le calme des chemins.
Mon rêve amoureux s'extasie Sous les arbres du grand Watteau ; Je vois marcher ma poésie Sur les pentes du vert coteau.
Hélas ! dans les eaux murmurantes Les Nymphes ne se baignent plus.
On ne voit que des figurantes Dans le décor où je me plus.
Je sais bien que ces filles vaines, Sans grâce pure, sans douceur, Boivent le meilleur de mes veines 3 Pourtant, Cidalise, ô ma sœur !
3° Les Vignes iolles.
Beauté superbe, souveraine Par le rhythme des 7>ioiivements , Victorieuse dans l'arène Des mots et des rires charmants !
Puisque parmi ce troupeau lâche Les dieux contraires mont jeté, J'y veux mourir, et, sans relâche, En proie a leur voracité,
Sous les ongles de ces furies Mon cœur triste et doux saignera, Ainsi que mes lèvres flétries, Que nul vin ne désaltéra.
Mais la vision qui m'attire Sur mon front, dans les vastes deux, Pendant les douleurs du martyre, Viendra, spectre silencieux,
Et j'irai vers cette maîtresse, Esclave oublieux de mes fers, Lui dire l'ennui qui m'oppresse, Mettre a ses pieds les maux soufferts.
Chanson. 31
Chanson.
Veux-tu, mon cœur, parler de cette aimée Qui m enchanta pendant une saison ?
— Ah ! par un autre elle est ainsi no77imée, Chante plutôt la nouvelle chanson.
Chante plutôt la nouvelle maîtresse Aux rires frais, aux yeux souvent baises.
— Cette chanson est un cri de détresse, C est le regret de mes espoirs brisés !
— L'espoir toujours refleurit dans nos âmes. Laisse au passé tous les baisers perdus, D'autres encor sur les lèvres des fem?nes Tiendront longtemps tes désirs suspendus.
— Non, non ! je veux voir si les vieilles roses Ont bien laissé perdre tous leurs parfums.
— Seuls les vieillards ont droit, têtes moroses, De se cloîtrer parmi les jours défunts :
Car devant eux toute porte est fermée, La terre manque a leur pas incertain : Laisse-les donc contempler la fumée Lnsaisissable et vaine du matin.
52 Les Vignes folles.
Vt 'en s- t'en chercher la belle aux cheveux fauves, Dont le beau corps bondira sous tes doigts ;
Viens-t'en chercher dans les chaudes alcôves Les mots charmants que Von dit a mi-voix.
Mais si déjà, fuyant V heure présente Et les plaisirs nouveaux que je t'offrais, Tu veux laisser ton âme languissante Marcher en pleurs dans le champ des cyprès,
Lorsque viendra f instant mélancolique Où Von se doit souvenir, tu n'auras Plus rien de neuf sous ton regard oblique, Plus de fantôme à qui tendre les bras !
Donc, vers l'enfant dont la bouche t'appelle Cours a grands pas , cours et même au hasard, Pour prof ter de l'heure où l'aube est belle, Pour jnieux encor te souvenir plus tard.
— Oui, tu dis vrai, mais la chère amoureuse
De l'an passé m'attire sur ses pas,
Et je revois sa poitrine, où je creuse
Un nid profond, pour ne m' endormir pas !
A Mademoiselle Primerose. 33
A Mademoiselle Primerose.
Bien avant les prés ta joue a des roses, Mignonne, et je t'aime, et nous sommes deux i Viens, laissons dehors, sur les toits moroses, Le vent murmurer ses chants hasardeux.
Le feu flamboyait dans la cheminée, Si vif et si clair que nous avons cru Revoir le soleil cette matinée, Et que le Printemps nous est apparu.
Le ciel était bleu, sec était V asphalte, Et tu t'habillas pour aller au bois ; Avril a V Hiver avait crié : — Halte ! Monsieur Babinet était aux abois.
Cela na duré tout au plus qu'une heure, Et de ce Printemps qui s'est fait chez nous Il ne reste rien que moi, qui demeure La main dans ta main, serrant tes genoux :
Car on peut s'aimer au mois de la pluie, Loin des gazons verts, près des matelas, Et sur tes beaux yeux les pleurs que j'essuie Me sont aussi doux qu'au mois des lilas !
Les Vignes folles.
Laissons-nous bercer par notre folie ; A présent du moins, chère, aimons-nous bien, Car peut-être, un jour, ô mélancolie !
Xous ne serons plus l'un à l'autre rien.
Beaucoup de baisers viendront sur tes lèvres ; Pour qui seront-ils ? — Je ne le sais pas. Mais, hélas ! je sais qu'auprès des orfèvres On te voit souvent ralentir le pas.
Puis il est un dieu qu'on nomme Caprice, Qui prend pour domaine un coin de nos cœurs, Un dieu féminin ; il faut qu'il meurtrisse Des morceaux d'amour en ses jeux moqueurs.
Ah! ne hâtons pas la saison nouvelle ! Ce dieu, quelque jour , j'en ai grande peur , Viendra mettre en l'air ta jeune cervelle: Ton amour alors, à toute vapeur,
Ira vers celui qui le sollicite.
Veux-tu le connaître ? — // en est qui font
Vu parfois venir dans la réussite
Que l'on fait le soir, soit brun ou soit blond.
Viens plus près encor , viens que je t'embrasse; Restons en Hiver : quand viendra l'Été, De mes longs baisers où trouver la trace Sur ton front joyeux, si tu m'as quitté?
A Mademoiselle Primerose. 35
Que deviendrons-nous , ma petite amie, Lorsque nos deux cœurs seront sans parfum ? Alors je serai de V Académie, Alors tu seras au bras de quelqu'un.
Je dirai : — J'aimais une qui fut blonde. Ses yeux étaient bleus et ses sourcils noirs, Son bras était blanc, sa gorge était ronde, J'aimais a rester près d'elle les soirs.
Un matin l'oiseau , déployant ses ailes, A, comme en un rêve, emporté l'amour ; Ensuite, j'aimai d'autres demoiselles, Et ces autres m'ont qtiitté tour à tour !
Quand je serai bien perdît dans mes rêves, Quand j'évoquerai ton fantôme aimé, Si je te revois, perle de nos Eves, Que fera mon cœur alors ranimé?
Que me diras-tu ? moi, que te dirai-je ? — Tu fus mon bonheur ! — Je fus ton amant, Quand autour de nous s'amassait la neige ! — Saurons-nous encor nos noms seulement ?
Donc aimons-nous bien a l'heure où l'on aime Celle que l'on presse entre ses deux bras ; Fuyons l'avenir qui s'avance, et même Dis-moi que toujours tic m'adoreras,
Les Vignes folles.
Peut-être, qui sait ? — la vie est si drôle ! — Nous aimerons-nous, en effet, toujours, Et noublirons-nous jamais notre rôle, Dans le drame a deux nommé les Amours !
Pantoum.
Par les soirs où le ciel est pur et transparent, Que tes flots sont amers, noire mélancolie ! Mon cœur est un lutteur fatigué qui se rend, Limage du bonheur flotte au loin avilie.
Que tes flots sont amers, noire mélancolie !
Oh ! qu'il 7ne fait de mal ton charme pénétrant !
Limage du bonheur flotte au loin avilie,
P espoir qui me berçait râle ainsi qu'un mourant.
Oh ! qu'il me fait de mal ton charme pénétrant ! Morne tristesse, effroi voisin de la folie ! P espoir qui me berçait râle ainsi qu'un mourant; Tout en moi, hors la peine effroyable, s'oublie.
Morne tristesse, effroi voisin de la folie, Pleuves sombres, mon œil plonge en votre courant; Tout en moi, hors la peine effroyable, s'oublie, La peine, gouffre avide et toujours m 'attirant !
Les Roses et le Vin. 37
Les Roses et le Vin.
A Louis Péricaud.
Verson ces roses en ce vin , En ce bon vin verson ces roses...
Ronsard.
Rose trois fois sacrée, amante des pourpris
Où j'adore en tremblant le sang pur de Cypris !
0 Vin ! grande liqueur où la pourpre ruisselle, Soleil captif, magique et superbe étincelle !
Le Printemps te respire, honneur des floraisons, Sur les hauts églantiers, dans l'ombre des gazons;
La Bacchante me tend ses lèvres dans tes ondes, Vin, qui mets du corail parmi ses tresses blondes;
Tu ramenés le chœur de nos jeunes espoirs, Bercés dans les parfums de tes beaux encensoirs;
Tu donnes le courage et la force clémente,
Et dans tes flots divins l'âme d'un dieu fermente!
Par toi le rossignol, que blesse le grand jour , Dans les bois ténébreux s'en va mourir d'amour;
Rouge consolateur, cest toi qui nous apportes Dans la coupe la joie et les croyances mortes ;
Afin de rafraîchir ses sens inapaisés, Zéphire, le matin, te couvre de baisers ;
Les vénérables ceps, tortillés en spirales, Laissent couler a nous tes larmes libérales;
L'aurore, pour orner tes pétales charmants, Transforme la rosée en mille diamants;
Lyœus nous appelle, et les noires panthères Communiquent livresse aux antres solitaires ;
0 Rose ! souveraine éclatante, le Vin Colore ton calice adorable et divin !
Noble Vin, le cristal que ta lumière arrose A la coquetterie exquise de la Rose !
Mariez vos parfums, mariez vos couleurs, Rose et Vin qui dornptez les cruelles douleurs ;
Unissez-vous toujours, chantez V épithalame ,
0 feuilles ! flots pourprés ! de la for me et de l'âr.ie !
Confession. 39
Confession.
Je n'avais pas encor de barbe dans ce tetiips,
Et j'emplissais les airs de rires éclatants ;
De bhîides visions florissaient dans mon âme,
Et je rêvais d'amour a vos genoux, Madame.
Mais vous n'en saviez rien, et moi-même ?... J avais
Le cœur a vos côtés tout joyeux ; je rêvais,
Mais sans but, animé d'une extase sereine.
Le page Chérubin que berce sa marraine
Et qui dit sa romance enfermant ses beaux yeux
Me paraissait alors un grand audacieux.
Vous aimais-je ? A présent que votre voix m'enivre, Que votre seul aspect m enchante et méfait vivre, 0 Madame, je n'ose encore le penser.
Non, ce 11 est pas a vous que pouvaient s'adresser Ces aspirations étranges, ces vertiges Sans fin, illusions, miraculeux prestiges, Orages précurseurs des orages du soir !
Non! j'aimais a venir auprès de vous ni asseoir , Sans me dire pourquoi, sans le pouvoir comprendre; A voir vos longs regards tout étoiles répandre D'humides diamants où brillaient des clartés; A sentir doucement tous mes sens agités, Quand votre voix chantait, pure comme les brises Qui baisent, en jouant, la fleur et l'onde éprises!
40 Les Vignes folles.
Mais ce ri était pas vous quen vous-même j'aimais.
Comment dire ceci? Ce ri était pas vous, mais Vous étiez une femme , et ma future amante Vivait dans votre corps, adorable et charmante!
Oui, pensais-je, elle aura, celle que j'aimerai, Le front par ces regards limpides éclairé, Cette lèvre d'enfant où la rose sommeille, Cette gorge flexible a la neige pareille, Cette taille semblable au serpent engourdi Qui se ranime et joue alors que vient midi, Et surtout, et surtout cette crinière blonde, Nid de parfums où l'or étincelant abonde !
Vous 7ne parliez alors, et, comme dans l'encens, Mes rêves s'élevaient bercés par vos accents ; Presque mort et noyé d'ineffables ivresses, Je sentais sur mon front d'invisibles caresses, Et mon âme, que rien ne pouvait contenir, Vivait en toi d'avance, amoureux avenir !
Tel l'arbre dont la nuit a rafraîchi la sève Accueille avec bonheur le soleil qui se lève, Sans penser que bientôt ses feuilles se tordront Sous des feux dévorants, que l'écorce du tronc S'écartera brûlée et qu'il restera sombre, Désolé, sans verdure éclatante et sans ombre, Ainsi je saluais cette aube de l Amour Qui se levait en vous, sans songer à ce jour De sanglots effrayants et d'angoisses amères Que vous deviez m' offrir, ô pâles victimaires/ Euménides du cœur, amantes qui deviez
Confession. 41
Faire pleurer pour moi les douloureux claviers ) Où donc est-il ce temps de candeur et d'aurore?...
Enfin, après trois ans, je vous revois encore, Madame, et je comprends les souffrances qui font Plonger dans l'infini votre regard profond. 0 ma sœur en amour ! nos deux âmes blessées L'une a Vautre pourront confier leurs pensées ; De notre long manteau de douleur recotcverts, Aimons-nous, aimons -nous , pour tous les maux soufferts !
Aujourd'hui je comprends, 0 femme jeune et douce, Ce qui vous fait sourire et ce qui vous courrouce, Je sais pourquoi je viens auprès de vous, pourquoi Je vous vois frissonner souvent auprès de moi ; Pourquoi vous retirez votre main de la mienne, Et pourquoi, comme au jour de V ignorance ancienne, Je ne puis regarder, sans en être ébloui, Votre beau front pareil au lis épanoui.
Orna terre promise ! aujourd'hui ce que j'aime En vous, ce ne sont plus des ombres, mais vous-même. Le passé dans mon cœur est tout enseveli ; J'ai courbé sous l'amour mon front déjà pâli; Je connais le néant de la première flamme ; Je sais ce que je fais ; — je vous aime, Madame!
Aimons-nous, aimons-nous, et ne songeons a rien ; Aimons-nous maintenant, et les dieux pourront bien, Au gré de leur caprice et de leur fantaisie , A nos cœurs altérés arracher l'ambroisie, Nous séparer encor : qu'importe ? N'eussions-nous Respiré qu'un instant les parfums purs et doux
42 Les Vignes folles.
De la coupe céleste où fer 771 en te l'extase,
Cet Î7ista7it suffira pour épuiser le vase,
Pour e77ibaii77ie7- lo7igte77ips 71 os souvenirs, et pour
Nous faire au 7710171s bê7iir toute inie heure FAmouà
Madame, je vous parle, et c'est de la folie ; Sa7is doute, vous allez 771e repousser ; j'oublie Que vous 771 avez ai77iê 00771771e 071 ai77ie un e7ifant, Et qiiun tel souvenir peut-être, vous défe7id A prése7it cet amour que de vous je récla77ie : L'amour impérieux et qui ravage rame.
Mais potcrtant cet e7ifmt vous aime et 71 a plus De ses désirs co7ifus, et vous le savez bie7i, Puisque vous refusez vos lèvres a mes lèvres Et que vous rougissez, et que les 77ie77ies fièvres Nous brûle7it ; que toujours 710s rêves hasardeux, A insi que deux ra77iiers épris, V07it deux a deux; Que 7H071 regard se voile, et que tu t'es pâ77iêe L 'autre jour da7is 77ies bras, ô chère bie7i-ai77iée!
L'Impassible. 43
L'Impassible.
A Charles Baudelaire.
Je suis belle, ô vivants ! comme un rêve de pierre. Les Fleurs du Mal.
Je suis la courtisane aux majestés cruelles! Ce n est pas moi qui vais offrir dans les ruelles Mes appas que recouvre un chiffon de velours ; A V immobilité , calme, je m habitue ; Mes yeux, comme les yeux mornes d'une statue, Ont des regards pesants et lourds !
Je trône sur les cœurs, moi dont le cœur est vide; L'écheveau de mes jours lentement se dévide, Et je ne veux savoir rie?i, jamais rien, sinon Qu'on ne peut égaler ma beauté sidérale, Et qitavec mes cheveux, blonde et fauve spirahj J'embraserais le Parthénon !
Ce qui soulève seul ma gorge régulière, C'est T air que je respire, et comme on voit le lierre Couvrir le marbre froid de ses plis tortueux, Sans que je fasse rien, la pourpre éblouissante Se drape, d'elle-même, heureuse et fré>nissante, Près de mon corps voluptueux.
44 Les Vignes folles.
Regardez, ivre d'or, tomber ma chevelure Aux parfums énervants sur ma riche encolure; Je ne daigne rien voir avec mes yeux divins, Oui, sous mes noirs sourcils, ont un éclat farouche, Et même les baisers ne froissent pas ma bouche, Qu'arrose la rougeur des vins.
Pour activer en vous l'aiguillon qui fustige Les désirs effrénés et donne le vertige, Je n'ai parlé jamais, jamais je n'ai chanté, Comme la Pandémie, une ode provoquante, Car tes cris, tes fureurs pâlissent, ô Bacchante.' Devant la muette Beauté !
Mais, pour dompter les sens, j'ai l 'étrange mystère De la ligne et du rhythme égal que rien n'altère; J'ai mes deux bras croisés qui s'ouvrent quand je ve\ Etreindre l'idéal sur ma poitrine ferme ; J'ai mon buste que nul corset hideux n'enferme, La lumière de mes cheveux!
L'orgueil anime seul mes traits inaltérables, .Vais ils n'ont pas compris, mes amants misérables, Ces grandes voluptés et leur charme vainqueur ! Lis m'ont voulu donner leurs ridicules fièvres ; Toujours inassouvis et penchés sur mes lèvres, Lis ont questionné mon cœur !
L'Impassible. 45
Insensés ! croyez-moi, jamais vos plaintes vaines Ne hâteront le cours du sang pur dans mes veines , Je ne pleurerai pas : je ne veux pas souffrir ; Je veux toujours rester belle, mais insensible; Et regarder toujours de mon air impassible Ce que le destin vient m offrir.
Puisqu'ils ne savent pas les terribles ivresses Que peuvent enfanter mes inertes caresses, Puisqu'ils ne savent pas ce que les Océans Ont d'orage dans leurs sérénités divines, Qu'il leur faut les sanglots babillards des ravines Au lieu dis flots aux bonds géants,
Qu'ils aillent loin de moi, ces lâches ! oh ! qu'ils aillent Se faire déchirer par celles qui les raillent; Que toujours, que toujours leur front soit souffleté Par les femmes sans nom qui vivent d'impostures, Qui portent mon cœur vide, et, fausses créatures, N'en ont pas la sonorité/
Alors, pour remplacer et mes formes hautaines, Et ma démarche grave, apprise dans A thènes, Ils créeront la beauté nouvelle ; ils aimeront Des filles qui, du moins, auront cela pour elles, Qu'elles sauront cacher leurs membres laids et grêles Sous les robes qui les suivront.