Poésies complètes
E testament d'Alfred de Vigny renferme deux phrases que les éditeurs devraient sans cesse méditer avant d'entreprendre la publication de ses œuvres.
' L'expérience a démontré, — écrivait-il, en 1863, — que pour exciter et renouveler la curiosité du public, les éditeurs souillent par des préfaces et des annotations douteuses, quand elles ne sont pas perfides, les éditions posthumes des œuvres célèbres. C'est pour mettre à tout jamais mon nom à l'abri de ces insinuations littéraires flétrissantes et dangereuses, que mon ami, M. Louis Ratisbonne, veut bien adopter ce modeste legs... "
n PRÉFACE DE L'EDITEUR
Il s'agissait, on l'a compris, de garder intacte et pure l'œuvre du génie. Nous n'avons pas, certes, à chercher comment le regretté Louis Ratisbonne, élu entre tous les intimes de l'auteur d'Eloa, et chargé par celui-ci de garder un magnifique patrimoine spirituel, s'acquitta de sa périlleuse mission. Notre but est autre. Il ne s'agit pas de faire précéder ici d'un morceau oratoire ou d'une glose, une œuvre universellement connue, mais en étudiant succintement l'évolution d'un poète, d'exposer la méthode que nous avons été contraints d'employer, et de justifier de la sincérité de nos moyens.
Plus qu'aucun autre, peut-être, des écrivains de cette illustre pléiade qui, dans les premières années du XIX^ siècle, résolurent de rénover la poésie française, Vigny apparaît comme un initiateur. Chez lui, s'expriment à la fois les accents du passé et la voix de l'avenir. Il touche aux deux pôles de l'art, mais il garde un juste équilibre entre des concepts nettement opposés. Héritier dans une certaine mesure d'André Chénier, qu'il complète, il s'apparente, de plus, aux poètes de la Renaissance et à leurs descendants directs, montrant dans le domaine de l'idéal un penchant traditionnel équivalent à celui qui le rattache orgueilleusement à d'anciennes familles, dont il est issu. Chez ce novateur,
PREFACE DE LEDITEUR m
les hardiesses de l'invention ne vont pas sans un sens de la mesure qui le distingue de ses émules, sans un tact parfait qui rend plus sensible et plus durable le labeur de la pensée, soit qu'il se ressente de la conception théologique du XVIF siècle, soit qu'il adopte l'esprit du siècle suivant. Il s'est qualifié un jour de moraliste épique. Le mot, sous sa plume, a une valeur peu commune. Nul homme ne fut plus complet et plus complexe à la fois ; nul ne posséda en effet, comme lui, les dons libéralement départis aux esprits d'élite ; enfin, nul n'exprima une vision plus intense du lyrisme. « Perpétuelle hallucination séraphique ", s'écriait dédaigneusement l'auteur de Volupté, parlant de l'inspiration du poète d\ÉIoa. Il ne croyait pas si bien dire. Dans cette œuvre, où les accents les plus divers se confondent avec la voix des prophéties et les images de la Bible, où passent et repassent, sans cesse, les grandes fresques et les figures représentatives de l'histoire des peuples, on voit, pour ainsi dire, la Poésie en marche. Tantôt, c'est le pas cadencé d'une multitude, où le nombre se rythme à la rime, tantôt c'est la mélopée des sommets, puis c'est encore l'écho des montagnes, le grondement des cascades et le tonnerre des ouragans ; c'est, enfin, l'hallali et le son mélancolique du cor,,.