IV PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
Jamais, on peut le dire, la science du vers ne s'est enrichie à ce point du son et de la couleur, n'eut un tel emploi des éléments propres à l'évocation romantique.
Veut-on se faire une idée précise des vertus qui transformèrent ce simple interprète des aspirations humaines en intercesseur de la Divinité ? Qu'on lise, alors, les préfaces d'Alfred de Vigny. Il n'en est pas de plus significatives. Dans l'une d'elles, publiée en 1822, le poète notant le charme qu'on éprouve à remonter par la pensée, jusqu'aux temps antiques, observe que c'est là un plaisir comparable à celui qui entraîne le vieillard à se rappeler ses premières années d'abord, puis le cours de sa vie. Faisant allusion, ensuite, à la beauté poétique : " J'ai tenté dans notre langue, conclut-il, quelques-unes de ses couleurs, en suivant son " évolution " vers nos jours. »
Il ajoutait, non sans fierté, au début d'une édition de ses œuvres, en 1829 : « Ces poèmes portent chacun une date ; cette date peut être à la fois un titre pour tous et une excuse pour plusieurs ; car, dans cette route d'innovations, l'auteur se mit en marche bien jeune, mais le premier. » A entendre ces mots, rien ne peut nous échapper désormais des intentions de l'écrivain. Ses thèmes sont connus, et, ce n'est point trop dire qu'en' renouvelant des sources d'inspiration à demi taries, il
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permettait à ses contemporains de prendre contact avec une sensibilité et des forces supérieures. On n'a peutêtre pas assez observé que les pièces des Poèmes Antiques et Modernes — l'unique recueil publié de son vivant, — forment comme un premier état de la Légende des Siècles. Victor Hugo s'en inspira et donna à ces esquisses de maître un développement que Vigny n'avait sans doute pas prévu, ou qu'il avait négligé de prévoir. Singulier mélange d'idéalisme chrétien, de classisisme régénéré, voire même de réalisme, rien ne manque à l'œuvre, point même l'esprit des anciens mystères et le goût de l'extase mystique, imités de Byron et de Thomas Moore, tant vulgarisés depuis.
Rechercher les influences qui s'en dégagent serait ici chose superflue. Bien qu'il n'ait pas daté avec exactitude ses poésies, leur prêtant, au surplus, des lieux d'origine qu'elles n'eurent pas toujours, Vigny ne fit rien pour dissimuler les périodes actives de sa vie. De la création de ce poème de jeunesse : Héléna, qu'il ne trouva pas digne d'être réimprimé dans ses œuvres — et que, respectueux de sa volonté, nous nous sommes gardés de reproduire, — à la publication des Amants de Montmorency, qui clôt, au moins chronologiquement, la série des pièces destinées à prendre place dans les Poèmes Antiques