CONSOLATION A MONSIEUR DU PÉRIER
Gentilhomme d'Aix en Provence, sur la mort de ta fille. STANCES.
J A douleur, du Péricr, sera donc étemelle,
Et les tristes discours Que te met en l'esprit l'amitié paternelle L'augmenteront toujours ?
Le malheur de ta fille, au tombeau descendue
Par un conunun trépas.
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
Ne se retrouve pas ?
Je sais de quels appas son enfance étoit pleine,
Et n'ai pas entrepris.
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.
. Mais elle étoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ; Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.
Puis quand ainsi seroit que, selon U prière.
Elle auroit obtenu D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière.
Qu'en fût-il advenu ?
Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste
Elle eût eu plus d'accueil.
Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste
Et les vers du cercueil?
Non, non, mon du Périer; aussitôt que la Parqu(
Ote Pâme du corps, L*âge s'évanouit au deçà de la barque.
Et ne suit point les morts.
Tithon n'a plus les ans qui le firent cigale ,
Et Pluton aujourd'hui.
Sans égard du passé, les mérites égale
D'Archémore et de lui.
Ne te lasse donc plus d'inutiles complaintes ;
Mais, sage à l'avenir, Aîme une ombre comme ombre, et des cendres eu
Eteins le souvenir. |
C'est bien, je le confesse, une juste coutume,
Que le cœur affligé.
Par le canal des yeux vidant son amertume.
Cherche d'être allégé.
Même quand il advient que la tombe sépare
Ce que nature a joint.
Celui qui ne s'émeut a l'âme d'un barbare.
Ou n'en a du tout point.
Mais d'être inconsolable, et dedans sa mémoire
Enfermer un ennui , N'est-ce pas se haïr pour acquérir la gloire
De bien aimer autrui ?
POisiES DE MALHERBE. 3I
^iajn,qui vit «es fils abattus par Achille,
Dénué de support £t hors de tout espoir du salut de sa ville.
Reçut du réconfort.
François, quand la Castille, inégale à ses armes,
Lui vola son Dauphin, Sembla d'un si grand coup devoir jeter des larmes
Qui n'eussent point de fin.
Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide
Contre fortune instruit.
Fit qu'à ses ennemis d'un acte si perfide
La honte fut le fruit.
Leur camp, qui la Durance avoit presque tarie
De bataillons épais.
Entendant sa constance eut peur de sa furie.
Et demanda la paix.
De moi, déjà deux fois d'une pareille foudre
Je me suis vu perclus.
Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre
Qu'il ne m'en souvient plus.
Non qu'il ne me soit grief que la terre possède
Ce qui me fut si cher ; Mais en un accident qui n'a point de remède,
D n'en faut point chercher.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles ;
On a beau la prier, La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
32 POésiES DE MALHERBE.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couv»
Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos Rois.
De murmurer contre elle et perdre patience
Il est mal à propos ; Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.
A LA REINE, MÈRE DU ROI
Sur sa bienvenue en France.
ODE PRéSENTéE A SA MAJESTÉ, A AIX, L* ANNÉE I
1 EUPLES, qu'on mette sur la tête Tout ce que la terre a de fleurs ; Peuples, que cette belle fête A jamais tarisse nos pleurs ; Qu'aux deux bouts du monde se voie Luire le feu de notre joie ; Et soient dans les coupes noyés Les soucis de tous ces orages.
Que pour nos rebelles courages Les Dieux nous avoient envoyés.
A ce coup iront en fumée Les vœux que faisoient nos mutins En leur âme encore affamée De massacres et de butins ;
Nos doutes seront éclaircies.
Et mentiront les Prophéties De tous ces visages pâlis.
Dont le vain étude s'applique A chercher l'an climatérique De l'étemelle fleur de lis.
Aujourd'hui nous est amenée Cette Princesse, que la foi D'Amour ensemble et d'Hvménée Destine au lit de notre Roi ; La voici, la belle Marie, Belle merveille d'Etrurie, Qui fait confesser au soleil.
Quoi que l'âge passé raconte, '|ue du ciel, depuis qu'il y monte, vint jamais rien de pareil.
Qu<
.Ne
Telle n'est point la Cythérée, Quand, un nouveau feu s'allumant.
Elle sort pompeuse et parée Pour la conquête d'un amant ; Telle ne luit en sa carrière Des mois l'iftégale courrière ; Et telle dessus l'horizon L'Aurore au matin ne s'étale.
Quand les yeux mêmes de Céphale En feroient la comparaison.
Le Sceptre que porte sa race.
Où l'heur aux mérites est joint.
Lui met le respect en la face.
Mais il ne l'enorgueillit point; Nulle vanité ne la touche ; Les Grâces parlent par sa bouche ;
Malherbe, i.
34 POESIES DE V.ALHBRBE.
Et son front, témoin assuré
§u*au vice elle est inaccessible, e peut que d'un cœur insensH>lc Etre vu sans être adoré.
Quantes fois, lorsque sur les ondes Ce nouveau miracle Hottoît, Neptune en ses cavos profondes Plaignit-il le feu qu'il sentoit !
Et quantes fois en sa pensée.
De vives atteintes blessée.
Sans l'honneur de la royauté Qui lui fit celer son martyre.
Eût-il voulu de son empire Faire échange à cette beauté !
Dix jours, ne pouvant se distraire Du plaisir de la regarder.
Il a par un effort contraire Essayé de la retarder ; Mais à la fin, soit que l'audace Au meilleur avis ait fait place.
Soit qu'un autre démon plus fort Aux vents ait imposé silence.
Elle est hors de sa violence, Et la voici dans notre port.
La voici, peuples, qui nous montre Tout ce que la gloire a de prix ; Les fleurs naissent à sa rencontre Dans les cœurs et dans les esprits; Et la présence des merveilles Qu'en oyoient dire nos oreilles Accuse la témérité De ceux qui nous l'avoiént décrite.
POÉSIES DB MALHERBE. ff
l^avoir figuré son mérite ]i4oindre que n'est la vérité.
O toute parfaite Princesse, L'étonnement de l'univers.
Astre par qui vont avoir cesse Nos ténèbres et nos hivers ; Exemple sans autres exemples.
Future image de nos temples,
guoi que notre foible pouvoir a votre accueil ose entreprendre.
Peut-il espérer de vous rendre Ce que nous vous allons devoir?
Ce sera vous qui de nos villes Ferez la beauté refleurir; Vous qui de nos haines civiles Ferez la racine mourir ; £t par vous la paix assurée N'aura pas la courte durée
8u*espèrent infidèlement, on lassés de notre soufirance, Ces François qui n'ont de la France Qixc la langue et l'habillement.
Par vous un Dauphin nous va naître.
Que vous-même verrez un jour De la terre entière le maître, Ou par armes ou par amour ; Et ne tarderont ses conquêtes, Dans les oracles déjà prêtes, Qu'autant que le premier coton Qui de jeunesse est le message Tardera d'être en son visage Et de faire ombre à son menton.
36 POésiÊS DB kf ALHBRBS.
Oh ! combien lors aura de veuve La gent qui porte le turban !
Que de sang rougira les fleuves Qui lavent les pieds du Liban !
Que Ir Bosphore en ses deux rives Aura de Sultanes captives !
Et que de mères à Memphis, £n pleurant diront la vaillance De son courage et de sa lance.
Aux funérailles de leurs fils !
Cependant notre grand Alcide,
Amolli parmi vos appas.
Perdra la fureur qui sans bride
L'emporte à chercher le trépas ;
£t cette valeur indomptée.
De qui l'honneur est TEurysthée,
Puisque rien n'a su l'obliger
A ne nous donner plus d'alarmes.
Au moins pour épargner vos larmes
Aura peur de nous afHiger.
Si l'espoir qu'aux bouches des hommes
Nos beaux faits seront récités
Est l'aiguillon par qui nous sommes
Dans les hasards précipités,
Lui, de qui la gloire, semée
Par les voix de la renommée.
En tant de parts s'est fait ouïr
Sue tout le siècle en est un livre, 'est-il pas indigne de vivre, Sll ne vit pour se réjouir?
^u'il lui suffise que l'Espagne, Réduite par tant de combats
POésiES DE MALHERBE. 37
A ne Poser voir en campagne^ A mis l'ire et les armes bas ; Qu'il ne provoque point l'envie Du mauvais sort contre sa vie ; Et puisque, selon son dessein, Il a rendu nos troubles calmes.
S'il veut davantage de palmes, Qu'il les acquière en votre sein.
C'est là qu'il faut qu'à son génie.
Seul arbitre de ses plaisirs.
Quoi qu'il demande, il ne dénie Bien qu'ima^ent ses désirs ; Cest là qu'il faut que les années Lui coulent comme des journées.
Et qu'il ait de quoi se vanter Que la douceur qui tout excède N'est point ce que sert Ganimède A la table de Jupiter.
Mais d'aller plus à ces batailles Où tonnent les foudres d'enfer, - Et lutter contre des murailles D'où pleuvent la flamme et le fer.
Puisqu'il sait qu'en ses destinées Les nôtres seront terminées.
Et qu'après lui notre discord N'aura plus qui dompte sa rage.
N'est-ce pas nous rendre au naufrage Après nous avoir mis à bord?
Cet Achille, de qui la pique Faisoit aux braves d'Ilion La terreur que fait en Afrique Aux troupeaux l'assaut d'un lion.
POésiES DB MALHER.BB.
Bien que sa mère eût à ses annes Ajouté la force des charmes.
Quand les Destins l'eurent permis.
N'eut-il pas sa trame coupée De la moins redoutable épée Qui fut parmi ses ennemis?
Les Parques d'une même soie Ne dévident pas tous nos jours.
Ni toujours par semblable voie Ne font les planètes leur cours ; Quoi que promette la fortune, A la fin, quand on l'importune.
Ce qu'elle avoit fait prospérer Tombe du faîte au précipice ; Et pour l'avoir toujours propice Il la faut toujours révérer.
Je sais bien que sa Carmagnole, Devant lui se représentant Telle qu'une plaintive idole.
Va son courroux sollicitant, Et l'invite à prendre pour elle Une légitime querelle ; Mais doit-il vouloir que pour lui Nous ayons toujours le teint blême. Cependant qu'il tente lui-même Ce qu'il peut faire par autrui ?
Si vos yeux sont toute sa braise.
Et vous la fin de tous ses vœux.
Peut-il pas languir à son aise En la prison de vos cheveux.
Et commettre aux dures corvées Toutes ces âmes relevées.
POésiKS DE MALHERBE. * 39
Que d'un conseil ambitieux La faim de gloire persuade D'aller sur les pas d'Encelade Porter des échelles aux cieux ?
Apollon n'a point de mystère.
Et sont prohmes ses chansons.
Ou, devant que le Sagittaire Deux fois ramène les glaçons.
Le succès'de leurs entreprises.
De qui deux provinces conquises Ont déjà fait preuve à leur dan.
Favorisé de la victoire.
Changera la fable en histoire De Phaéton en l'Eridan.
Nice, payant avecque honte Un siège autrefois repoussé.
Cessera de nous mettre en compte ' Barberousse qu'elle a chassé :
Guise en ses murailles forcées Remettra les bornes passées Qu'avoit notre empire marin ; Et Soissons, fatal aux superbes.
Fera chercher parmi les herbes En quelle place fut Turin.
j^O POÉSIES DE MALHERBE.