VERS FUNÈBRES
Sur la mort de Henri le Grand.
t NRN Pire du ciel, et sa fatale envie.
Dont j'avois repoussé tant d'injustes efforts', Ont détruit ma fortune, et sans m'ôter la vie M'ont mis entre les morts.
Henri, ce grand Henri, que les soins de nature Avoient fait un miracle aux yeux de l'univers, Comme un homme vulgaire est dans la sépulture A la merci des vers.
Belle âme, beau patron des célestes ouvrages. Qui fus de mon espoir l'infaillible recours.
Quelle nuit fut pareille aux funestes ombrages Où tu laisses mes jours ?
C'est bien à tout le monde une commune plaie. Et le malheur que j'ai chacun l'estime sien; Mais en quel autre cœur est la douleur si vraie, Conrnie elle est dans le mien ?
Ta fidèle compagne, aspirant à la gloire Que son afHiction ne se puisse imiter.
Seule de cet ennui me débat la victoire.
Et me la fait quitter.
L'image de ses pleurs, dont la source féconde Jamais depuis ta mort ses vaisseaux n'a taris.
POésiES DE MALHERBE. II5
K^'est la Seine en fureur qui déborde son onde Sur les quais de Paris.
Nulle heure de beau temps ses orages n'essuie,. Et sa grâce divine endure en ce tourment Ce qu'endure une fleur que la bise ou la pluie Bat excessivement.
Quiconque approche d'elle a part à son martyre, Et par contagion prend sa triste douleur; Car pour la consoler que lui sauroit-on dire En si juste douleur-?
Reviens la voir, grande âme, ôte-lui cette nue Dont la sombre épaisseur aveugle sa raison.
Et fais du même lieu d'où sa peine est venue Venir sa guérison.
Bien que tout réconfort lui soit une amertume. Avec quelque douceur qu'il lui soit présenté, Elle prendra le tien, et selon sa coutume Suivra ta volonté.
'uelque soir en sa chambre apparois devant elle, on le sang en la bouche et le visage blanc.
Comme tu demeuras sous l'atteinte mortelle Qui te perça le flanc;
Viens-y tel que tu fus quand aux monts de Savoie Hymen en robe d'or te la vint amener.
Ou tel qu'à Saint-Denis entre nos cris de joie Tu la fis couronner.
Après cet essai fait, s'il demeure inutile.
Je ne connois plus rien qui la puisse toucher;
Il6 POésiES DE MALHERBE.
Et sans doute la France aura, comme Sipyle, Quelque fameux rocher.
Pour moi, dont la foiblesse à Forage succombe, Ouand mon heur abattu pourroit se redresser, J'ai mis avecque toi mes desseins en la tombe, Je les y veux laisser.
Quoi que pour m'obliger fasse la destinée, Et quelque heureux succès qui me puisse arriver, Je n'attends mon repos qu'en l'heureuse journée Où je t'irai trouver.
Ainsi de cette cour l'honneur et la merveille, Alcippe, soupiroit, prêt à s'évanouir.
On l'auroit consolé ; mais il ferme l'oreille. De peur de rien ouïr.
A LA REINE, MÈRE DU ROI
Sur les heureux succès de sa régence.
ODE
IN YMPHE qui jamais ne sommeilles.
Et dont les messagers divers En un moment sont aux oreilles Des peuples de tout l'univers.
Vole vite, et de la contrée Par où le jour fait son entrée Jusqu'au rivage de Calis, Conte sur la terre et sur l'onde
eue l'honneur unique du monde 'est la Reine des fleurs de lis.
POésiES DE MALHERBE. II7
Quand son Henri, de qui la gloire Fut une merveille à nos yeux, Loin des hommes s'en alla boire Le nectar avecque les Dieux, En cette aventure effroyable, A qui ne sembloit-il croyable Qu on alloit voir une saison Où nos brutales perfidies Feroient naître des maladies Qui n*auroient jamais guérison?
Qui ne pensoit que les Furies Viendroient des abîmes d'enfer En de nouvelles barbaries Employer la flamme et le fer?
Qu un débordement de licence Feroit souflrir à Pinnocence Toute sorte de cruautés , Et que nos malheurs seroient pires Que naguères sous les Busires Que cet Hercule avoit domptés ?
Toutefois, depuis l'infortune De cet abominable jour A peine la quatrième lune Achève de faire son tour.
Et la France a les destinées Pour elle tellement tournées Contre les vents séditieux, Qu'au lieu de craindre la tempête.
Il semble que jamais sa tête Ne fut plus voisine des cieux.
Au delà des bords de la Meuse L'Allemagne a vu nos guerriers
Il8 POésiES DE MALHERBE.
Par une conquête fameuse Se couvrir le front de lauriers.
Tout a fléchi sous leur menace ; L'Aigle même leur a fait place»
£t, les regardant approcher Comme lions à qui tout cède.
N'a point eu de meilleur remède.
Que de fuir, et se cacher.
O Reine, qui, pleine de charmes Pour toute sorte d'accidents. As borné le flux de nos larmes En ces miracles évidents.
Que peut la fortune publique Te vouer d'assez magnifique.
Si, mise au rang des immortels Dont ta vertu suit les exemples, Tu n'as avec eux dans nos temples Des images et des autels ?
Que sauroit enseigner aux princes Le grand Démon qui les instruit, Dont ta sagesse en nos provinces Chaque jour n'épande le fruit ?
Et qui justement ne peut dire, A te voir régir cet empire, Que si ton heur étoit pareil A tes admirables mérites, Tu ferois dedans ses limites Lever et coucher le soleil ?
Le soin qui reste à nos pensées, O bel astre, c'est que toujours Nos félicités commencées Puissent continuer leur cours
paésiES DE Malherbe. 119
Tout nous rit, et notre navire A la bonace qu'il désire ; Mais si quelque injure du sort Provoquoit Pire de Neptune, Quel excès d'heureuse fortune Nous garantiroit de la mort ?
Assez de funestes batailles £t de carnages inhumains Ont fait en nos propres entrailles Rougir nos déloyales mains; Donne ordre que sous ton génie Se termine cette manie , Et que, las de perpétuer Une si longue malveillance.
Nous employions notre vaillance Ailleurs qu'à nous entre-tuer.
La discorde aux crins de couleuvres.
Peste fatale aux potentats.
Ne finit ses tragiques œuvres Qu'en la fin même des États ; D'elle naquit la frénésie De la Grèce contre l'Asie, Et d'elle prirent le flambeau Dont ils désolèrent leur terre Les deux frères de qui la guerre Ne cessa point dans le tombeau.
C'est en la paix que toutes choses
Succèdent selon nos désirs ;
Comme au printemps naissent les roses^
En la paix naissent les plaisirs ;
Elle met les pompes aux villes.
Donne aux champs les moissons fertiles»
I20 POésiBS DB MALHBRBE.
Et de la majesté des lois Appuyant les pouvoirs suprêmes, Fait demeurer les diadèmes Fermes sur la tête des rois.
Ce sera dessous cette égide Qu'invincible de tous côtés, Tu verras ces peuples sans bride Obéir à tes volontés , Et, surmontant leur espérance.
Remettras en telle assurance Leur salut qui fut déploré, Que vivre au siècle de Marie, Sans mensonge et sans flatterie.
Sera vivre au siècle doré.
Les Muses, les neuf belles fées Dont les bois suivent les chansons.
Rempliront de nouveaux Orphées La troupe de leurs nourrissons ; Tous leurs vœux seront de te plaire.
Et si ta faveur tutélaire Fait signe de les avouer, Jamais ne partit de leurs veilles Rien qui se compare aux merveilles Qu'elles feront pour te louer.
En cette hautaine entreprise.
Commune à tous les beaux esprits, Plus ardent qu'un athlète à Pise, Je me ferai quitter le prix ; Et quand j'aurai peint ton image.
Quiconque verra mon ouvrage Avoûra que Fontainebleau, Le Louvre ni les Tuileries,
POisiBS DE MALHERBE. 121
En leurs superbes galeries N'ont point un si riche tableau.
Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir ; Mais Tart d'en faire les couronnes N'est pas su de toutes personnes.
Et trois ou quatre seulement.
Au nombre desquels on me range, Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.