CONSOLATION A MONSIEUR LE PREMIER PRÉSIDENT
Sur la mort de Madame sa femme.
Dacré ministre de Thémis,
Verdun, en qui le ciel a mis
Une sagesse non commune ; Sera-ce pour jamais que ton cœur abattu
Laissera sous une infortune Au mépris de ta gloire accabler ta vertu?
Toi de qui les avis prudents
En toute sorte d'accidents
Sont loués même de Penvie, Perdras-tu la raison jusqu'à te figurer
Que les morts reviennent en vie.
Et qu'on leur rende l'âme à force de pleurer ?
Tel qu'au soir on voit le soleil Se jeter aux bras du sommeil.
Tel au matin il sort de l'onde.
Les affaires de l'homme ont un autre destin ;
l68 POésiBS DE MALHERBE.
Après qu'il est parti du monde, La nuit qui lui survient n'a jamais de matin.
{upiter, ami des mortels, ie rejette de ses autels Ni requêtes ni sacrifices; Il reçoit en ses bras ceux qu'il a menacés.
Et qui s'est nettoyé de vices Ne lui fait point de vœux qui ne soient exaucés.
Neptune, en la fureur des flots, Invoqué par les matelots.
Remet l'espoir en leurs courages; . Et ce pouvoir si grand dont'il est renommé
N'est connu que par les naufrages Dont il a garanti ceux qui l'ont réclamé.
Pluton est seul entre les Dieux
Dénué d'oreilles et d'yeux
A quiconque le sollicite; Il dévore sa proie aussitôt qu'il la prend;
Et quoi qu'on lise d'Hippolyte Ce qu'une fois il tient, jamais il ne le rend. ♦
S'il étoit vrai que la pitié
De voir un excès d'amitié
Lui fît faire ce qu'on désire.
Qui devoit le fléchir avec plus de couleur
Que ce fameux joueur de lyre Qui fut jusqu'aux enfers lui montrer sa douleur ?
Cependant il eut beau chanter.
Beau prier, presser et flatter.
Il s'en revint sans Eurydice, Et la vaine faveur dont il fut obligé
POésiES DE MALHERBE. 169
Fut une si noire malice, Qu'un absolu refus Pauroit moins afHigé.
Mais quand tu pourrois obtenir
Que la mort laissât revenir
Celle dont tu pleures Pabsence, La voudrois-tu remettre en un siècle effronté.
Qui, plein d'une extrême licence. Ne feroit que troubler son extrême bonté?
Que voyons-nous que des Titans,
]5e bras et de jambes luttans
Contre les pouvoirs légitimes ?
Infâmes rejetons de ces audacieux
Qui, dédaignant les petits crimes.
Pour en faire un illustre attaquèrent les cieux?
Suelle horreur de flamme et de fer *est éparsc comme en enfer Aux plus beaux lieux de cet empire ?
Et les moins travaillés des injures du sort
Peuvent-ils pas justement dire Qu'un homme dans la tombe est un navire au port ?
Crois-moi, ton deuil a trop duré;
Tes plaintes ont trop murmuré;
Chasse l'ennui qui te possède.
Sans t'irriter en vain contre une adversité
Que tu sais bien qui n'a remède Autre que d'obéir à la nécessité.
Rends à ton âme le repos Qu'elle s'ôte mal à propos Jusqu'à te dégoûter de vivre; Et si tu n'as l'amour que chacun a pour soi.
170 POésiBS DE MALHERBE.
Aime ton prince, et le délivre Du regret qu'il aura s'il est privé de toi.
Quelque jour ce jeune lion
Choquera la rébellion.
En sorte qu'il en sera maître; Mais quiconque voit clair ne connoit-il pas bien
Que pour l'empêcher de renaître Il faut que ton labeur accompagne le sien ?
La Justice, le glaive en main.
Est un pouvoir autre qu'humain
Contre les révoltes civiles; Elle seule fait l'ordre, et les sceptres des rois
N'ont que des pompes inutiles S'ils ne sont appuyés de la force des lois.