LE CALVAIRE
Las d'errer sans guide, Depuis le Roudou.
Dans ce matin d'août Brumeux et languide,
Nous nous allongeons Au pied d'un Christ hTive, Pointant, morne épave, D'une mer d'ajoncs.
Mais cette marée De genêt roussi Soudain nous transit D'une horreur sacrée.
Et, brusque ferveur, La croix de détresse A nos yeux se dresse Comme un mât sauveur !
COUCHAC^T mYSTIQJJE
A Jean Àjalberi.
On entendait chanter d'invisibles psallettes.
La mer montait. Des feux luisaient sur les coteaux.
A l'horizon, baigné de vapeurs violettes,
Le soir d'automne ouvrait ses yeux sacerdotaux.
Et raidis par l'extase à l'avant des bateaux, Lougres au vol oblique et fines goélettes, Les hommes d'Enez-Veur regardaient sur Men-Thos Flamboyer dans le ciel d'étranges bandelettes.
Leurs bordages craquaient; leurs filets étaient vides; Et, ployés tout le jour au bord des eaux livides, Ils n'en avaient levé que de vains goémons.
Mais le soir frémissait sur leurs têtes heureuses.
Ils regardaient le ciel, la lumière et les monts
Et, sans parler, joignaient les mains sur leurs vareuses.
A une Parisienne.
Vous m'avez montré dans votre antichambre, Luxueux fouillis d'objets d'entrepôt, Un grand lit de Scaër aux tons de vieil ambre, Mué par votre art en porte-chapeau .
Mais les lits sculptés de Basse-Bretagne, Même les lits-clos du temps d'Henri deux, Dans ces nids de soie où l'ennui les gagne Sentent comme un deuil flotter autour d'eux.
Il6 RONDES ET CHANSONS
Ils n'étaient pas faits pour ces belles choses : Un fruste artisan dans leur bois grossier Tourna des fuseaux, évida des roses Et grava son nom sur le banc-dossier.
C'était quelque pâtre, un marin peut-être, Bloqué par l'hiver sous son toit de glui; L'outil, dans son poing, mordait en plein hêtre, Et sa mère-grand filait près de lui.
Et, tandis qu'aux doigts de la bonne femme Blondissait la laine ou le fil écru, Un rêve, il est vrai, chantait dans son âme, Mais non pas celui que vous avez cru.
Ni rêve d'argent, ni rêve de gloire.
D'autres, l'œil en feu, s'en allaient cueillir, Guidés par Coulomb aux rives de Loire, Le vert plant qui garde un nom de vieillir ;
Ou bien, se louant pour un vil salaire Chez quelque huchier du pays gallot.
Pliaient au canon d'un strict formulaire Leur art ingénu, mystique ou falot.
Lui rêvait d'offrir à sa fiancée, Pour le jour prochain qui les unirait, Ce meuble fleuri comme sa pensée, Comme elle accueillant, profond et discret.
Il l'imaginait dressé près de l'âtre, Sous ses beaux draps blancs, rugueux et cossus, Avec son buis vert et ses saints de plâtre, Madame la Vierge et iMonsieur Jésus.
Et de frais rideaux de souple percale
Coulaient de sa frise en plis onduleux :
C'était l'abri sûr et la bonne escale,
Le nid tiède où chante un chœur d'oiseaux bleus.
Ils y goûteraient une paix profonde Dans le cadre ouvré des panneaux à jour. Tous deux seraient là comme au bout du monde. Isolés, perdus dans leur grand amour.
Quand les ajoncs d'or font craquer leurs cosses, La graine autour d'eux s'éparpille au vent ; Ainsi jailliraient de ses flancs précoces Les blonds héritiers dont ils vont rêvant :
Il8 RONDES ET CHANSONS
Rudes fillots, certe, et tous de même aune, A qui sourirait, fleur de la Duché, Dans son Justin bleu soutaché de jaune, Quelque jeune sœur en béguin ruche.
Chaque an sonnerait un nouveau baptême.
O muids ! O boudins! O guadiguennous !
Mais c'est toi, bon lit, qu'après Dieu lui-même Béniraient d'abord les heureux époux.
N'est-ce pas chez toi qu'ils ont par avance Savouré le miel des premiers baisers, Et n'as-tu pas vu leur double jouvence Du même rayon dorer tes vieux ais?
Lit de leurs vingt ans, couche parfumée, Tu verrais aussi leur déclin pareil, Et c'est dans ta crypte à tout bruit fermée Qu'ils s'endormiraient du dernier sommeil.
Mais d'autres viendraient après eux, puis d'autres, Surgeons vigoureux du vieux tronc penchant, Pâtres sur leurs glés, marins sur leurs cotres, Aucun d'eux tailleur, commis ou marchand.
La foi leur serait un sûr viatique, Et Ton entendrait ainsi qu'un essaim, Dans les longues nuits de l'hiver celtique, Leur peuple futur frémir en ton sein.
Toi près du foyer, comme un patriarche. Tu verrais passer ces fils d'un moment : De tes flancs brunis, profonds comme l'arche, Ils ruisselleraient éternellement.
Telle était, du moins,ta ferme espérance. Et féal aux tiens, les jugeant féaux, Tu ne pensais pas qu'aux bourgeois de France Ils te céderaient pour quelques réauxV
C'est fait. Nos lits-clos de Scaër et de Vanne S'en sont allés tous du pays breton :
Bétail douloureux, morne caravane.
Vers quel abattoir les conduisait-on ?
1. Les Bretons, on le sait, dans l'usage courant, comptent encore par féaux, appellation qu'ils ont empruntée à leur long commerce avec l'Espagne.
Hélas ! Plût à Dieu qu'une main grossière, Jonchant de leurs blocs le pavé voisin, Les eût d'un seul coup réduits en poussière L'abattoir vaut mieux que le magasin.
Il leur a fallu prendre une autre forme. De lourds brocanteurs sans style et sans goût Les ont rapiécés de mélèze ou d'orme Et d'un brou menteur ont enduit le tout.
Mais, ô vieux débris, j'entends comme un râle Dans le craquement de vos ais disjoints : Pieux confidents de l'âme ancestrale, Nous perdons en vous ses derniers témoins.
oAli %OC'H-ALLAZ
Da Yaiin ar Fustek.
Etal ar Co^^-Stankou a^o eur garrek gla^, Eurgarrekgla:{ ha krenn, hanvet ar Roc'h Alla^.
Ha, war ar garrek-:{e, neb a ra he diskwi^ E choni 'vit he bue^ disjoaus ha langui^.
A lies 'meus gwelet nijal tre:{eh ar stank, Gwelet-ive tec'hel meur ' dur^unel yaouank :
A Jean Le Fustec.
Près des Vieux-Étangs il y a une roche bleue, — Une roche bleue et ronde appelée la Pierre de THélas.
Et sur cette roche-là qui se repose un moment — En reste pour toute sa vie déjoyeux et languissant.
En he sae archant-flam laouen pa errue, Melconms meurbed, alas! pa ^istroe.
JVarmean an Tonkadur chomeV oa eur pennad ; Hag aboë ar glac'har tewale hi lagad . .
Ar mean-^e,siouai d'in, ' rog gou^out hi doare, Am meus n'am yaouankiipaoset war hic' bore...
Ha sethu, Yanik ker, sethu eno peno^ Ar joa pella dious ma ene dei^ ha no^ .
Maintes fois j'ai vu voler vers l'étang, — J'ai vu maintes fois s'en venir une jeune tourterelle:
Toute frisquette, dans sa robe d'argent clair, quand elle arrivait; — Pleine de mélancolie, hélas! quand elle s'en retournait.
Sur la pierre de la Destinée elle s'était posée un moment, — Et depuis le deuil assombrissait ses prunelles.
Cette pierre-là, pour mon malheur, avant de connaître son influence, — J'ai dans ma jeunesse reposé sur sa face. . .
Et voilà, mon cher Jean, voilà comment — La joie a déserté mon âme jour et nuit.
A José-Maria de Heiedia.
LES TIIOIS <^ATELOTS "DE GI^OIX
A Charles Maiirras.
C'étaient trois matelots de Groix.
Ils étaient partis tous les trois
Pêcher la sole :
Les pauvres garçons n'avaient pas Plus de sextant que de compas
Et de boussole.
— Ah ! disait lun, voici l'hiver !
Les hirondelles ont ouvert Leurs ailes souples,
Et bientôt, dans le ciel changeant, On verra les pluviers d'argent Filer par couples.
— L'hiver ! dit l'autre, hélas ! à nous ! Si je vous montrais mes genoux,
C'est une plaie.
iMon pauvre corps est tout perclus, Et du coup je ne pourrai plus
Tenir la baie.
Et le troisième repartit :
— Notre navire est bien petit,
O bonne Vierge, Maïs à votre église d'Auray, Sitôt débarqué, je ferai
Cadeau d'un cierge.
Ainsi causaient parmi les flots, Debout au vent, les matelots,
Quand une lame Emporta le premier des trois.
Il fit le signe de la croix
Et rendit l'âme.