NOËL A BORD I4I
Car c'étaient des noyés qui s'en venaient ainsi Vers la ville à qui Dieu dénia sa merci, Ker-Is, dont bruissaient les cloches sous-marines. Trente évêques les précédaient en chapes d'or, Chantant VEcce Deus et le Confiteor,
Les mains en croix sur leurs poitrines.
Ils passèrent si près du bord qu'en nous penchant Nous aurions pu saisir chaque mot de leur chant.' Hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules, Les noyés se serraient derrière eux, en troupeau, Et les frocs goémoneux qui claquaient sur leur peau Avaient trempé sept ans dans l'écume des houles.
Ils levaient tristement sur nous leurs yeux sans fond, Leurs yeux troubles, pareils à la neige qui fond. Et passaient, marmonnant d'étranges litanies. Ils disaient: « Bienheureux, quand le Sauveur est né, Ceux à qui, sur le gouffre amer, fut épargné L'effroi des lentes agonies !
» Voici la radieuse et liliale nuit !
O vivants fortunes qu'une étoile conduit,
C'est pour vous que l'on a dressé la sainte table
Et que luit sur l'autel le mystique ostensoir. Venez, accourez tous par les chemins du soir Vers le royal Jésus couché dans son étable.
» Il est là. Ses beaux yeux, sous ses cheveux bouclés, Sont comme des bleuets éclos parmi les blés. Ses frêles bras ouverts voudraient tenir le monde. O vivants fortunés qu'une étoile conduit, Voici la radieuse et liliale nuit,
La nuit en miracles féconde !
» Mais nous qui n'avons plus que nos yeux pour pleurer, Nous qu'une fois tous les sept ans on voit errer Sur l'abîme, perdant notre âme goutte à goutte, Nos prières ne montent pas jusqu'à Jésus, Et maudits sont les flancs dont nous sommes issus. Parce qu'aucune main ne nous versa l'absoute... »
Ils disaient, et nos cœurs s'emplissaient de remords. Ah ! la dure leçon que nous doni]aient les morts ! C'était l'heure bénie où la terre bretonne. Riant comme une aïeule à l'Enfant nouveau né, N'est que chansons, de Plouézec à Locminé.
Job murmura : « Dieu nous pardonne !
NOKLABORD I43
» Dieu nous pardonne! Un voile était sur notre esprit. Quand l'univers entier dans l'attente du Christ Haletait, comme un corps épuisé par les fièvres, Oh ! l'oubli révoltant ! seuls parmi les humains, Nous n'avons pas baissé la tête, joint les mains. Ingrats ! Aucun de nous n a desserré les lèvres!
» Eno, Stanis, et vous, capitaine, jurons De faire un grand pavois avec nos avirons Et d'entendre la messe à la prochaine escale. Nous hisserons l'EnûintJésus sur le pavois Et nous ferons le tour de l'église trois fois Et trois fois le tour de la cale... »
Et brusquement tout disparut. L'aube avait lui. Le vieil Eno frottait ses yeux et, près de lui, Mes autres matelots semblaient sortir d'un rêve... A trois heures delà nous entrions au port. Le vent est sud sud-est et je signe au rapport : Pierre Mainguy, patron du sloop la Jeanne-Estève.
LE CŒU% ^'^ T>ÉTi IVE
A François GéJard.
Salaùn chantait sous les deux dolents : — Las de son stérile et morne veuvage, Mon cœur est parti sur la mer sauvage Avec les pluviers et les goélands.
« Prends garde ! » disaient les pluviers agiles Et les goélands disaient à leur tour:
« Prends garde! La mer est comme l'amour : N'y hasarde pas tes ailes fragiles. »
LK CŒUR EN DERIVE I/j^
Mais, insoucieux du gouffre béant.
Mon cœur est parti vers l'Ile du Rêve. Des filles rôdaient, pieds nus, sur la grève, Fanant les prés roux du glauque océan.
La jupe roulée autour de leurs hanches, L'œil hardi, le pas scandé d'un refrain, On voyait glisser dans l'herbier marin L'éclair sinueux de leurs formes blanches.
Et, sous leurs cheveux lissés en bandeau, Ce pas cadencé des blanches faneuses Avivait encor leurs chairs lumineuses Qui transparaissaient dans les flaques d'eau.
Elles étaient trois, diverses par l'âge : Guyonne au col souple, Hervine aux cils d'or, Et celle qui semble un lys du Trégor, Jossé, la plus jeune et la plus volage.
Hervine, Guyonne et Jossé, — mon cœur Savoura longtemps leur grâce divine :
Guyonne est si svelte et si blonde Hervine ! Mais ce fut le lys qui resta vainqueur.
Ah ! qu'avez-vous fait, troupe puérile, Du fol oisillon qui venait vers vous?
Ce cœur ingénu, ce cœur simple et doux. Qu'allait-il, hélas ! chercher dans votre île?
Des dragueurs passaient avec leurs chaluts. J'ai dit aux dragueurs : « Le vent d'hiver gronde. Que rapportez-vous de la mer profonde ? — Rien qu'un pauvre cœur qui ne battra plus.
» Un pauvre cœur d'homme, un cœur en dérive, Rencontré là-bas, devers Ouessant :
Les flots avaient l'air de rouler du sang; Des filles riaient, pieds nus, sur la rive.