‹ Poésies complètes (volume 2)Chapitre 53 sur 74 · L AFFUT · texte numérisé non relu

L AFFUT

Dans l'air glacé du soir elle monte sans bruit Au-dessus des champs d'orge et des carrés d'avoine, Si rouge qu'on dirait une énorme pivoine Magiquement éclose au jardin de la Nuit.

Un chien transi, là-bas, hurle au fond d'une grange; Et nous-mêmes, chasseurs endurcis et sans foi, Nous nous défendons mal contre un obscur émoi A l'apparition de cette fleur étrange...

Paysages du ciel, si beaux et si divers, Nous habitons trop près de vos profondeurs bleues ; L'homme ne compterait ni les jours ni les lieues, S'il devait vous chercher au bout de l'univers.

Nous vous connaissonstrop, couchants, aubes fleuries: L'habitude a blasé nos yeux sur vos beautés, Et c'est en vain que sur les champs et les cités Vous déployez l'azur et Torde vos féeries;

C'est en vain que, trouant la nue à coup d'épieu, Le Jour, tel un veneur, sort du fourré nocturne Et, surl'aiguail des monts essuyant son cothurne, Se dresse et, brusquement, bondit dans l'air en feu.

Blancs cirrus qui broutez l'aérien pacage, Lune en fleur, astres d'or, il faut comme ce soir, Pour forcer nos regards à vous apercevoir, Quelque affût solitaire au bord d'un marécage.

Il faut la frissonnante immensité des nuits... Tant de magnificence est rassemblée en elle Que notre âme d antan, notre âme originelle. Remonte tout à coup dans nos yeux éblouis,

L'âme que nous avions aux premiers jours du monde,

Quand le vieil Ouranos était l'unique dieu,

Les nuages son char, le soleil son moyeu.

Et qu'au creux de Téther tonnait sa voix profonde.

L'qALGEIRAS

A Madame Herter.

Je vous envoie une branche De cet ajonc grêle et ras Qu'ici l'on nomme algeiras, Dont la fleur est presque blanche.

Plante ingrate au teint roussi Par l'ardente canicule, Chez nous le vent la bouscule, Le soleil la brûle ici.

2l6 AILLEURS

Mais c'est bien la même plante, Le même air déshérité Et, fût-ce au cœur de Tété, La même âme violente.

Rien en elle n'a changé, Sauf la couleur des pétales.

Et, loin des landes natales.

L'ajonc reste un insurgé.

(Saint-Julien-lès-Marseille.)

eMATELOTS

A Jean des, CogneU .

[C'est sur un vieux cahier d'école déchiré Que j'ai trouvé cet âpre et lourd miserere. Confession d'un cœur défaillant sous la honte. L'auteur — paix à sa cendre ! — habitait Roscané. Je ne sais ni son nom ni s'il fut pardonné, Ni comment, au milieu des chutes qu'il raconte, Son cœur, son faible cœur de Celte et de marin, Oublieux de la douce femme au front serein Qui l'attendait, filant sa laine à la chandelle, Pouvait, en la trompant, se croire encor fidèle,]

2l8 AILLEURS

Tout corrodés d'affreux genièvres Et gardant sur leurs matelas, Dans le pli tourmenté des lèvres, Un sourire idiot et las,

On voit au Havre, dans les bouges Du triste quartier Saint-François, Des matelots aux faces rouges Qui sont couchés les bras en croix.

Pauvres gens qui n'ont pas d'histoire, Pas même de foyer souvent.

Dont la vie est un purgatoire Dans l'embrun, la houle et le vent !

Comment, au sortir de ces geôles, Eussent-ils pu, seuls, sans appui, Flageolant sur leurs jambes molles, Parer les pièges de la nuit?

Soutiers, chauffeurs, que la consigne Bloquait depuis six mois à bord.

Tels arrivaient en droite ligne D'Iquique ou de la Corne d'or ;

Barbes fauves, prunelles claires, Couleur desfiords trop contemplés, D'autres, vieux baleiniers polaires, Débarquaient d'ultimes Thulés ;

Et d'autres, au masque de lie, Émergeaient de l'enfer banquais...

Ah ! ce vent, ce vent de folie Qui souffleici le long des quais !...

Des filles rôdaient sur les berges ; L'air était lourd d'acres senteurs; Aux devantures des auberges Flambaient les alcools tentateurs.

Et ce fut la grande bordée, La ronde ivre qui chaque soir, Avec des cris de possédée, Roule de comptoir en comptoir,

Jusqu'à l'heure tardive où l'aube Monte, virginale et sans bruit, Essuyer aux pans de sa robe Le front profané de la nuit...

J'aurais beau dire le contraire.

Chère femme aux yeux indulgents, Tu sens bien que je suis leur frère Malgré tout à ces pauvres gens.

J'ai comme eux sur des mers amies, En de nonchalants Hellesponts, Connu les longues accalmies, Les sommeils lourds des entreponts;

Les mêmes vents gonflaient mes voiles Du même souffle âpre ou joyeux Et la paix blanche des étoiles Coulait pareille dans mes yeux...

Et voilà que Ton criait « Terre ! »

Voilà qu'à ce cri fascinant Sortaient tout à coup du mystère Les villes chaudes du Ponant :

Le Havre plein de bruits d'enclumes, Nantes d'odeurs de caroubiers, Et Brest, la Suburre des brumes, Pâmée aux bras de ses gabiers.

Elles se levaient frissonnantes Sur l'eau morne de mon ennui.

Etait-ce au Havre, à Brest, à Nantes ? Ailleurs ou là, c'était la nuit...

Et, sous l'or de ta toison fauve.

Immobile comme un bouddha, Je t'évoque au fond d'une alcôve, Monstrueuse et blanche Amanda ;

D'autres, d'autres, des faces peintes.

Hâves et dont l'œil charbonnait Parmi les chopes et les pintes De quelque ignoble estaminet ;

Tout un tas de chairs anonymes, Brunes, rousses, les seins pendants, Des yeux où stagnaient de vieux crimes, Des nez ous' qu'il pleuvait dedans...

O dérisoire litanie !

Et comment croiras-tu jamais, Toi la sage, toi la bénie.

Chère femme, que je t'aimais ?

Ne me dis pas que je blasphème Et tourne tes yeux vers les flots :

Je t'aimais, hélas ! comme on aime Chez mes frères les matelots...

j'ai jeté l'ancre dans ta rade, Sagesse, Paix, Sérénité.

Accueille-le, ce cœur nomade, Que les courants t'ont rapporté.

Ce n'est plus la folle gabare Qui cinglait sur les flots légers, Avec l'Espérance à sa barre Et mes vingt ans pour passagers.

Sa voile en loque où le vent gronde.

Ses flancs meurtris par tantd'écueils Disent assez aux yeux du monde La défaite de ses orgueils.

Mais la rade est profonde et sûre Où s'est ancré le vieux ponton Et, pour étancher sa blessure, Voici le soir, le soir breton,

Le soir qui se penche à sa poupe, Inspecte son flanc démoli Et le calfate avec l'étoupe, La grise étoupe de l'oubli...

A Eugène de Ribier.

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A Edouard Beaufils.

On raconte qu'à Rome, au temps de Léon dix, Treize cents ans après que la fille de Claude,

Julia, comparable aux lis, Eut sous un marbre blanc clos ses yeux d'émeraude, La pioche par hasard découvrit son tombeau, Et nul corps virginal n'apparut aussi beau. Si clair était son teint qu'on l'eût dite endormie. Sa bouche allait s'ouvrir, ses bras se décroiser, Et la mystérieuse et charmante momie Pour renaître semblait n'attendre qu'un baiser... Rûn-Rouz, mélancolique et sauvage domaine, Ma jeunesse, pareille à la vierge romaine,

Déclôt ses yeux fanés et renaît lentement

A ton nom triste et doux comme un roucoulement.

Elle aussi semblait morte et n'était qu'endormie.

Vois: la pourpre reflue à sa lèvre blêmie.

il a suffi qu'un soir ton nom fût prononcé

Pour qu'elle se levât du fond de mon passé

Dans sa grâce ondoyante et pensive de Celte,

Avec ses cheveux blonds, ses yeux verts, son cou svelte

Et ce rythme léger, ce verbe sobre et clair,

Qu'un gondolier perdu sur les rives du Guer

Lui transmit autrefois de Fiume ou de Ravennes,

Mêlés au sang latin qui coulait dans ses veines...

Elle approche, et son cœur bat plus fort sous sa main

Aux effluves d'amour qui montent du chemin.

Bien des ans ont passé, bien des nuits, bien des aubes,

Et l'ardent souvenir parfume encorses robes.

C'est que rien n'a changé : paysage, horizon.

Gens et choses, autour de toi, chère maison.

Tout a gardé sa grâce austère et primitive.

Voici tes humbles rnurs quadrillés de chaux vive.

Le puits et l'échalier, le balcon sous l'auvent,

Et la grêle saulaie au feuillage mouvant

Et, dans l'étroit courtil cerné d'épines blanches,

Les paresseux asters et les souples pervenches.

O sapins que j'ai vu planter, est-ce bien vous ?

Est-ce vous,Landrellec,Guern, Roc'h-Pic,Coztankous,

RUN-ROUZ 229

Vieux noms toutimprégnés d'une saveur bretonne?... Landiers que vêtaient d'or les fuseaux de l'automne Et que poudrait d'argent la houppe des avrils, Roseaux qui palpitiez au vent comme des cils, Stellaire qui frangeais, dans un pli de la dune, La mare où les troupeaux viennent boire à la brune, Tels je vous ai quittés et tels je vous revois : C'est bien vous,c'estbien vous, vieuxamis d'autrefois! Un air plus vif déjà fouette mon épiderme. De l'est à l'ouest, la mer est là qui vous enferme Dans un cercle éternel de sourds gémissements; Mais sa plainte, où des glas sanglotent par moments. Nostalgiques appels des cités sous-marines. Dont l'écho retentit au fond de nos poitrines Et fait pleurer en nous des morts mystérieux, Sa plainte, sous le vide exaspérant des cieux, Peut s'enfler : de tiédeur et d'ombre enveloppée, Elle expire à vos bords en vague mélopée...

Amis, je veux vieillir et mourir parmi vous. L'hiver même et ses dards cruels me seront doux. Si je puis abriter ici mon dernier songe. Gloire, fortune, honneurs, beaux oiseaux de mensonge, Dont la quête stérile a déçu maint chasseur! Seule, tu ne mens pas, Nature aux yeux de sœur... O véridique, ô salutaire, ô consolante, Par tes soins s'élabore un baume en chaque plante.

Et n'es-tu pas aussi celle de qui les doigts Guidaient sur leurs pipeaux les chevriers andois ? D'un Tityre breton me prêtant l'âme heureuse, Tandis que je ferai chanter l'avoine creuse, Déroule sur le plan large et pur de mes vers Le spectacle ordonné du mobile univers : Exalte au fond des soirs les feux des écobues ; Dis les poulains cabrés et les chèvres barbues ; Ramène les troupeaux des pâtis où descend Le crépuscule d'or, d'améthyste et de sang ; Sur les routes du ciel, d'escales en escales, Rappelle au clocher blanc des légendes pascales Les angélus bénits par l'Anneau du Pêcheur ; Verse en nous ta bonté, ton calme, ta fraîcheur Et, de tout vain désir afin qu'elle s'abstienne, Accorde notre vie au rythme de la tienne.

LES 'BIGOU'DENS

A Euffène Le Mou'èl.

« On les croit d'origine asiatique. Leur coifiure tripartite tient à la fois de la mitre, du casque et du serre-tête, et se termine par une pointe déforme priapique. D'après certains auteurs, les spirales des disques brodés sur leurs plastrons auraient une signification religieuse et symboliseraient la création du monde. »

{Les Ethnographes.^

A Plomeur, raides sous leur mitre, En plastrons d'or vert, jaune ou roux,

Les Bigoudens, sur le placitre, Tournent au son des binious.

D'où viennent-elles, ainsi faites, Avec leur face sans méplats Et les disques qu'aux jours de fêtes Elles collent sur leurs seins plats?

L'immobilité de leur masque Fait paraître encor plus lointains.

Dans l'aigre et sonore bourrasque.

Leurs yeux vaguement thibétains.

Peut-être qu'au temps où la Gaule Châtiait l'orgueil d'Attila, Un débris de tribu mongole Vint à la nuit s'échouer là.

C'était un plateau solitaire, Un grand cap triste du Ponant, Perdu tout au bout de la terre, Sous un ciel bas et frissonnant.

LES BIGOUDENS 233

Quand l'œil des fuyards, dans la brume, Put l'explorer le lendemain, Un mur circulaire d'écume Partout leur barrait le chemin.

Partout la mer, la mer sans borne !

Son sel corrodait l'eau des puits.

Et, campés sur leur grand cap morne.

Ils n'en ont pas bougé depuis.

Ils vivent dans cette ouate blême Les bras croisés sous leurs mentons, Chrétiens, au moins par le baptême.

Et, parla langue, Bas-Bretons.

Mais l'âme ancestrale persiste Et c'est toujours comme autrefois Le vieil Orient fataliste Qui stagne en leurs crânes étroits.

C'est lui qui charge leurs corps frustes D'or jaune ou vert ou cramoisi Et qui déroule sur leurs bustes Une Genèse en raccourci ;

Et lui qui, sur le front de nacre Des vierges encor dans l'avril, Plante l'obscène simulacre D'un minuscule nerf viril...

O filles des hordes camuses Qui meurtrirent les champs latins, Bigoudens, en vos cornemuses Hennissent des poneys lointains.

Vous plongez au profond des âges ; Dans votre Orient fabuleux Vous aviez déjà ces visages Ronds et ces crins aux reflets bleus;

Sous destoits portés par des hampes Et taillés dans des peaux d'élans, Vos yeux retroussés vers les tempes S'ouvrirent voici deux mille ans;

LES BIGOUDF. NS 23S

Et, près des flots lourds endormies, Vous avez l'air, dans vos draps d'or, D'une peuplade de momies Terrée aux confins de l'Armor.

éMFMBRA DEl

A Louis Le Cardonnel.

Jésus est parmi vous, chrétiens, je vous le dis. Ne levez plus les yeux si haut : le paradis, Où vous croyez qu'il trône à la droite du Père, Lui plaît moins que notre humble et misérable sphère. Nuit et jour, à la ville, aux champs, Jésus est là. Tout à l'heure une voix doucement vous héla Dans l'ombre, une voix sourde et comme agonisante: C'était lui, mais non point comme on le représente D'ordinaire, nimbé de gloire et de clarté. Peut-être, à votre insu, l'avez-vous rebuté. Il est celui qu'on raille et celui qu'on malmène Et, dans l'immensité de la misère humaine,

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