SCENE PREMIERE
Ah ! ça fera plus tard un pêcheur premier brin !
Quels crocs, Norette, et quels mollets! Regarde S'il n'a pas l'air déjà d'un petit mathurin...
HÉNORA. sans entendre.
Hélas !
NAic. même jeu.
Et ça n'a pas dix-huit mois !
HÉNORA, toujours satis entendre.
Comme il tarde !
NAïc, relevant la tête.
Mais de qui parles-tu, ma fille ? Je ne sais Ce qui t'occupe ainsi depuis cinq jours passés. Tu réponds de travers à toutes les demandes; Tu soupires sans cesse et tu pleures parfois, Ou bien, te détournant pour fuir mes réprimandes, Tu fais le signe de la croix . . .
(Elle s'approche d'Hénora et la regarde attentivement.)
Je tremble, plus je t'examine.
Qu'as-tu, NoraPQuel mal mystérieux te mine?
HÉNORA
Je ne sais pas.
NAïc, insistant.
Si fait !
HÉNORA
Non.
NAIC
Si !
En vain tu caches ton souci :
Tu ne peux pas tenir en place ; La fièvre fait danser la navette en tes doigts, Et, laissant le filet glisser de ta main lasse, Tu cours comme une folle en parlant à mi-voix...
HÉNORA, se décidant.
Eh bien I c'est vrai, je suis triste, abattue. . . Serait-ce?.. . Mais non ! ...
Le mal qui me tue Ne porte aucun nom.
C'est un pressentiment plus qu'un mal véritable ; Mais comment se tromper aux menaces du Sort ?
L'autre soir, en rentrant du port.
J'ai vu trois pleurs de sangqui tombaient sur ma table Et les chiens ont hurlé, sentant passer la mort. .
NAïc, effrayée.
Que Dieu détourne ces présages!
SCHNE P REMIH RE 2/^
HÉNORA, à voix basse.
Ma mère, j'ai peur pour Hervé...
NAic. même jeu.
O ma fille Hénory, mon Yannic, chers visages !
HÉNORA, d'une voix plus forte.
Ma mère, j'ai peur pour Hervé...
NAïc, avec assurance.
Non, ton mari sera sauvé.
Sa gabare n'est plus très jeune, je l'accorde ; Mais Dieu voudra la prendre en sa miséricorde.
HÉNORA
Ah ! tu n'as pas tout entendu ! . . .
Des soudiers de l'Aber-lldut
Hier ont aperçu la sirène,
Entre Béniguet et Molène,
Dans le chenal de Castcl-Dû.
C'est la princesse dis, c'est Morganela blonde,
Qui, sourde à toutes les pitiés,
Habite sous la mer profonde Un palais d'ossements bâti par les noyés.
Ahès était le nom que lui donnaient les hommes De son vivant, alors que les chants et les jeux, Dans cette Is, pire, hélas ! que les pires Sodomes,
Etouffaient la voix des psaumes Et qu'Ahès à la danse arquait son corps neigeux.
Ahès !... Ahès !... Qu'il te souvienne. Ma mère !... La païenne.
Pour narguer Dieu, s'est fait une cour de damnés.
En vain le vieux Gralon, son père,
Gronde, prie et se désespère : Les sept péchés mortels sont déchaînés.
Et voici que le prince au manteau d'écarlate Est entré vers le soir dans le château maudit.
Il entonne un affreux bardit :
L'orgie éclate!...
O ciel, comment peux-tu souffrir ce que tu vois? Autour des piliers d'or quels cercles diaboliques !
On foule aux pieds ciboires et reliques ; On crache, en blasphémant, sur le Dieu mort en croix. Tout à coup le sol tremble et le palais chancelle, De la nuit effrayante un éclair a jailli ; Une flamme d'enfer sur la mer étincelle: La mer! La mer! La mer! Elle a tout envahi...
Elle engloutit Ker-ls la belle!...
Au milieu des débris du palais écroulé, Ahès erre au hasard, pleurante et presque nue...