SCÈNE
HERVÉ . éclatant soudain .
Que personne n'y touche !
Cet anneau, cet anneau maudit, C'est ..
LES DRAGLIEURS
Eh bien ?
HERVÉ, déplus en plus troublé.
Ah ! Les mots s'étranglent dans ma bouche. . . Quel jour est-ce?
PREMIER DRAGUEUR
Pardi !
Chacun sait ça : vendredi treize.
HERVÉ, même jeu.
Vendredi !
Oui, c'est la date, c'est la date !...
{Poussant les dragueurs vers le cabaret.)
Mes amis, mes amis, laissez-moi, par pitié ! Mon sang brûle, nra tête éclate...
PREMIER DRAGUEUR
Hé ! viens la rafraîchir dans un demi-setier.
286 la' m a r y - m o r g a n e
HERVÉ, même jeu.
Plus tard !
PREMIER DRAGUEUR
Tu nous dois bien une tournée Pour ta chance...
HERVÉ, même jeu.
C'est dit. J'en paierai deux, s'il faut. Mais laissez-moi !
UN DES DRAGUEURS, à Gub.
Que diable a-t-il ?
GAB, touchant sa tête.
Quelque araignée !
PREMIER DRAGUEUR, haussaut les épaules.
Allons l'attendre chez Coatfô !...
{Ils entrent dans l'auberge en chantant; les derniers vers de la chanson se perdent à la cantonade, tandis que la porte se referme.)
A la deuxième plonge,
Lan li, lan la, A la deuxième plonge,
Il a touché les clefs.
A la troisième plonge, Il n'est pas remonté.
Vogue, beau marinier!,
SCEC^(lE III
HERVÉ, HÉNORA
HERVÉ, à part, contemplant Vanneau
C'est l'anneau de Mary-Morgane, L'anneau d'or où luit un feu vert, Une émeraude diaphane Comme ses yeux, comme la mer.
Sur un lit d'algue satinée.
Dans son château d'Enez-Heussa, Un soir de ma seizième année, Morgane à mon doigt le passa.
Je n'étais alors qu'un novice Et je lui dis en soupirant :
« Pour entrer à votre service 11 me faudrait être plus grand.
» Je voudrais embrasser ma mère ; Laissez-moi vivre encore un peu.
Ma peine serait trop amère, Si je mourais sans son adieu.
» — Retourne-t'en donc, me dit-elle.
Joli garçon, j'ai bien le temps.
Mary-Morgane est immortelle :
Tu me reviendras dans sept ans.
» — Madame, dis je, n'ayez crainte :
Je reviendrai quand vous voudrez, Foi de novice, sans contrainte, Pour baiser vos cheveux dorés... »
Ah ! promesse odieuse et qui me désespère ! Je rejetai l'anneau dès que j'eus touché terre : Les mauvais souvenirs furent bientôt chassés. Un foyer, une femme, un enfant: ma tendresse Se flattait d'oublier près d'eux l'enchanteresse... Et les sept ans se sont passés î...
HÉNORA, s' approchant et jetant ses bras autour du cou d'Hervé.
Mon Hervé !...
HERVÉ, dun air é(faré.
Qui me parle ?
scÈNK m 289
HÉNORA, tendrement.
Cher homme, As-tu donc oublié le nom dont on me nomme ? C'est moi, ton Hénora... J'étais là, près de toi, Tandis qu'on partageait le poisson de la drague.
Et j'ai vu s'échapper la bague...
Si tu m'aimes, donne-la-moi.
HERVÉ, même jeu.
Que dis tu ? Te donner la bague ?
HÉNORA
Je t'en prie î...
HERVÉ
La bague ?...
HÉNORA
Oui. cet anneau qui tremble dansta main Et que je veux porter demain Pour aller à la filerie...
HERVÉ
Impossible !...
HÉNORA, s' enfuyant, perdue dans ses sanglots.
Ah! c'est donc que tu nemaimesplus!,..
HERVÉ, courant après elle et la faisant asseoir près de lui.
Si ! si ! Je t'aime encore et t'ai toujours aimée, Mon Hénora ! Quelle autre ai-je jamais nommée ?... Ah ! reprends près de moi ta place accoutumée. C'est l'heure où les troupeaux reviennent des palus Et ta robe, ce soir, sera tout embaumée Par les myrtilles des talus...
HÉNORA. se levant et avec force.
La bague alors ! je veux la bague !
HERVÉ, luttant contre lui-même.
Demande-moi tout, sauf cela.
HÉNORA, s'emportant.
Trop longtemps mon cœur s'aveugla.
Ton amour est comme la vague :
Fragile, incertain et changeant.
Mets-le dans un foulard, cet amour outrageant, Et va le porter à ta belle Avec l'anneau que tu gardais pour elle !...
HERVÉ
Tu le veux donc ? Eh bien, regarde !