‹ Poésies complètes (volume 2)Chapitre 72 sur 74 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

J'ai voulu résister, mais ta grâce est plus forte : Voici mon cœur que je t'apporte, Mon hiclie cœur à l'abandon...

HÉNORA, à part.

Ciel ! Que dit-il ?

HERVÉ, continuant.

Ecrase-le, fais-en ta proie.

Qu'importe le feu des maudits ?

Un seul de tes baisers vaut tout le Paradis : Ton rire, sur la mer, c'est l'éternelle joie.. .

HÉNORA, à part.

C'est pour cela qu'il tardait tant !... Quelque mauvaise femme est ici qui l'attend. Mais où donc?...

{Elle cherche de tous côtés.)

Mon cœur ploie Sous l'angoisse... La gueuse! Ah ! je saurai son nom !

(Haut à Hervé et très doucement.)

Viens ! ne me connais-tu pas?

^OO I.A M A K Y - MO R G ANH

HERVÉ, l'air effaré.

Non !

Femme, qui que tu sois, va-t'en ! La voix s'est tue Qiii m'ensorcelle et qui me tue. .

Que me fait le reste à présent ?

HÉNORA, très tendre.

Laisse-moi soutenir, ami, ton front pe?ant. Sommes-nous pas unis pour la joie et la peine?

Résiste au flot qui t'entraîne

Et reprends un cœur joyeux.

Des roses d'autrefois j'ai la main toujours pleine; Un baiser séchera les larmes de tes yeux.

HERVÉ, comme sortant d'un songe.

Hénora !

HÉNORA

'Viens !

{h lie l'emmène doucement. Lui, prostré^ incapable d'aucun effort, se laisse faire et marche, appuyé sur elle, vers la maison. Soudain, il se dégage violemment. Le chant de la fée a repris.)

HERVÉ

L'cntends-tu? L'entends-tu? C'est elle...

SCKNK VI 301

HÉNORA

Et qui donc, mon Dieu ?

HERVÉ

L immortelle, Qui règne sur la mer, à qui tout obéit :

Mary-Morgane !

HÉNORA. pâlissant.

Ah ! qu'as-tu dit?

Mary-Morgane ?

HERVÉ

Elle m'appelle.

Voilà déjà sept ans, je lui jurai ma foi . . . Je ne suis plus à toi... je ne suis plus à moi . .

HÉNORA, comprer'ant fout à coup.

Malheureux, cette bague...

HERVÉ

Etait la sienne.

Cet or qui me brûlait, la mer me l'a rendu. Hénora, laisse-moi. Je suis perdu, perdu i...

302 l.A MAKY-MOKGANE

HÉNORA

C'est ta damnation que veut cette païenne !

HERVÉ, secouant la tête.

On ne rachète pas le cœur qui s'est vendu.

HÉNORA

Attends encore, attends, pauvre âme.

Ce rebut de Satan ta jeté quelque sort... Lequel ?... Si je savais, peut-être Notre-Dame M'aiderait à rompre sa trame.

HERVÉ

Il a trois noms : l'amour, la mer, la mort.

HÉNORA, avec force.

Je suis la vie. et tout le reste n'est que leurre... (Elle tombe à ses pieds.)

Hervé, je t'en conjure à deux genoux, demeure. Prends pitié de l'enfant qui pleure...

HERVÉ

je n'ai plus d'enfant.

SCHNE VI 3()1

HÉNORA, se relevant.

Plus d'enfant! Et moi, demain, Faudra-t-il aller en guenille Tendre la main?

HERVÉ

Les damnés n'ont pas de famille.

(A ce moment une cloche s'ébranle a la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours. Les longs tintements de l'angélus traînent sur la grève et sur la mer. La nuit descend. Hervé pousse un cri de rage.)

Enfin, enfin, elle a sonné L'heure maudite !

Comme ma vie a passé vite !

Comme en peu de moments mon bonheur s'est fané! J'arrive, ô mon cruel amour. . .

HÉNORA, avec passion.

Non> reste encore !

304 lA MARY-MORGAN F.

HERVÉ

(// court vers la mer. Hénora s attache à ses pas.) Cette nuit de printemps, c'est l'infernale aurore.

HÉNORA

Reste!...

HERVÉ

Je vois déjà rougir le ciel...

{La lune se lève. Dans sa lueur douce, les cheveux dénoués, pendant sur les vagues, Mary-Morgane se révèle, resplendissante.)

HÉNORA, sans voir l'apparition.

Reste !

HERVÉ

C'est elle. Oh ! ces cheveux couleur de miel, Ruisselants comme une eau de source, sons le peigne î Et cette gorge au vent, cette bouche qui saigne, Cette émeraude aux feux mystérieux !

Tout l'infini tient dans ses yeux...

HÉNORA, presque à bout de force.

Reste encor...

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