‹ Poésies complètesChapitre 60 sur 115 · NOËL A BORD · texte numérisé non relu

NOËL A BORD

Car c'étaient des noyés qui s'en venaient ainsi Vers la ville à qui Dieu dénia sa merci, Ker-Is, dont bruissaient les cloches sous-marines. Trente évêques les précédaient en chapes d'or, Chantant VEcce Deus et le Conflteor,

Les mains en croix sur leurs poitrines.

Ils passèrent si près du bord qu'en nous penchant Nous aurions pu saisir chaque mot de leur chant. Hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules, Les noyés se serraient derrière eux, en troupeau, Et les frocs goémoneux qui claquaient sur leur peau Avaient trempé sept ans dans l'écume des houles.

Ils levaient tristement sur nous leurs yeux sans fond, Leurs yeux troubles, pareils à la neige qui fond, Et passaient, marmonnant d'étranges litanies. Ils disaient : « Bienheureux, quand le Sauveur est né, Ceux à qui, sur le gouffre amer, fut épargné L'effroi des lentes agonies!

I« Voici la radieuse et liliale nuit!

[O vivants fortunés qu'une étoile conduit,

C'est pour vous que l'on a dressé la sainte table

Et que luit sur l'autel le mystique ostensoir. Venez, accourez tous par les chemins du soir Vers le royal Jésus couché dans son étable.

« Il est là. Ses beaux yeux, sous ses cheveux bouclés, Sont comme des bleuets éclos parmi les blés. Entre ses frêles bras pourrait tenir le monde. O vivants fortunés qu'une étoile conduit, Voici la radieuse et liliale nuit,

La nuit en miracles féconde!

« Mais nous qui n'avons plus que nos yeux pour pleurer,

Nous qu'une fois tous les sept ans on voit errer

Sur l'abîme, perdant notre âme goutte à goutte,

Nos prières ne montent pas jusqu'à Jésus,

Et maudits sont les flancs dont nous sommes issus,

Parce qu'aucune main ne nous versa l'absoute... »

Ils disaient, et nos cœurs s'emplissaient de remords. Ah! la dure leçon que nous donnaient les morts! C'était l'heure bénie où la terre bretonne. Riant comme une aïeule à l'Enfant nouveau-né, N'est que chansons, de Plouézec à Locminé.

Job murmura : « Dieu nous pardonne!

NOËL A BORD i43

« Dieu nous pardonne! Un voile était sur notre esprit. Quand l'univers entier dans l'attente du Christ Haletait, comme un corps «épuisé par les fièvres, Oh! l'oubli révoltant! seuls parmi les humains. Nous n'avons pas baissé la tête, joint les mains. Ingrats! Aucun de nous n'a desserré les lèvres!

« Eno, Stanis, et vous, capitaine, jurons De faire un grand pavois avec nos avirons Et d'ent;ndre la messe à la prochaine escale. Nous hisserons l'Enfant Jésus sur le pavois Et nous ferons le tour de l'église trois fois Et trois fois le tour de la cale... »

Et brusquement tout disparut. L'aube avait lui.

Le vieil Eno frottait ses yeux et, près de lui.

Mes autres matelots semblaient sortir d'un rêve... I A trois heures de là nous entrions au port.

I Le vent est sud-sud-est et je signe au rapport : Pierre Mainguy, patron du sloop la Jeanne-Estève.

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