‹ Poésies complètesChapitre 3 sur 44 · DERNIER CONTE ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

DERNIER CONTE ROMANTIQUE

. ..WWJV*

RENEZ garde, marquise Aux portes de l'église Le diable vous attend ; Prenez garde, madame, Car c'est un voleur d'âme Comme l'on en voit tant.

Sa mine n'est point fière ; Il n'a point de rapière Qui batte ses talons ;

Point de folles dentelles Qui traînent après elles Les parfums des salons.

Un pourpoint qui se fane, Noir comme une soutane, L'habit d'un bachelier; Et son livre de messe Qu'il tient avec tristesse Auprès du bénitier.

Sur ses tempes d'ivoire, Sa chevelure noire Se déroule sans art ; Un genou s,ur la pierre, Comme un ange en prière, Il lève son regard.

Rien ne peut le distraire D'auprès du baptistère.

Ni les fleurs du plafond.

Ni le chant des cantiques,

Ni les douces musiques Que les sœurs blanches font.

Pourtant, à votre entrée Bruyante et préparée, Madame, il s'interrompt ; En frôlant votre frange, Une rougeur étrange Monte jusqu'à son front.

Pour vous donner l'eau sainte Il se lève avec crainte.

Gracieux, incertain ; Il sourit, veut et n'ose, Et d'un bout de doigt rose Effleure votre main.

Madame, il est une heure Où, dans votre demeure Qui s'ouvre pour le bal, Lorsque la valse ondoie Avec un bruit de soie Incessamment égal ;

Il est une heure, dis-je.

Où votre œil se dirige Vers le balcon désert ; Où, fuyant l'air qui brûle, Vous cherchez la pendule Au milieu du concert.

TU1£ POUR UXL: ROSh ^3

Cette atmosphère ardente, Cette flamme abondante, Cet éclat dans la nuit, Ces fleurs que l'on prodigue, Tout cela vous fatigue Et vous remplit d'ennui.

Et vous prêtez l'oreille, Car — soudaine merveille — On entend au lointain Comme un bruit de guitare, Qui passe et qui s'égare, Et dont le chant s'éteint...

Alors, à la croisée Nonchalamment posée, — Le voile soulevé, — De votre main gantée Une rose jetée Tombe sur le pavé.

Au détour de la rue, Vision apparue.

Tout à coup et sans bruit, Du pilier qui le cache Un homme se détache, La ramasse et s'enfuit.

« Holà! mon jeune maître, « Vous plairait-il peut-être « De me faire l'honneur « De croiser la rapière, « Si vous n'avez à faire « Qu'à baiser cette fleur?

« Près l'hôtel de ma femme « J'ai pour vous une lame, « Vrai joujou de muguet, « Qui s'usait sur les pierres, (( Depuis trois nuits entières « Qu'ici je fais le guet.

« Mon jeune maître, en garde !

« La lune nous regarde

« Avec des yeux tremblants... »

Mais l'amoureux s'arrête

Et détourne la tête :

« Horreur ! des cheveux blancs ! »

« — Est-ce le réverbère (( Qui vous jette en arrière « Et fait votre stupeur?

« Ah ! dit-il, je devine :

« Visez à la poitrine, « Si le front vous fait peur ! »

Et le combat s'engage

Furieux, plein de rage ;

Et l'on ne voit bientôt

Que deux éclairs, — deux lames.

Deux prunelles, — deux flammes,

Deux souffles, — pas un mot ;

Deux masses qui s'évitent, Deux poignets qui s'agitent,

TUÉPOURUKEROSL 47

Dont l'un plonge — et revient !

Puis une chute lourde,

Une prière sourde,

Du sang, — un cri, — puis rien...

Seul, au coin d'une borne, Don Juan, pâle et morne, Demeure jusqu'au jour.

Son jeune cœur se navre :

C'est son premier cadavre, C'est son premier amour.

Page 1