‹ Poésies complètes de Alfred de MussetChapitre 103 sur 110 · NT · texte numérisé non relu

NT

Je ne puis; — malgré moi Tinfini me tourmente.

Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir ;

Et, quoi qu'on en ait dit , ma raison s^épouvantc

De ne pas le comprendre , et pourtant de le Voir.

Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire,»

Si,- pour qu'on vive en paix , il faut voiler les cieux?

Passer comme un troupeau les yeux fixés à t^rre,

Et renier le reste, est-ce donc être heureux?

Non., c'est cesser d'être homme , et dégrader son S\ne.

Dans la création le hasard m'a jeté;

Heureux ou malheureux, je suis né d'une femme,

Et je ne.puis m'enfuir hors de l'humanité.

^Que faire donc? —Jouis, dit la raison païenne; Jouis et meurs; les dieux ne songent qu'à dormir. — Espère seulement, répond la Ibi chrétienne; 1^ ciel veille sans cesse , et tu nre peux niourir. Entre ces deux chemins j'hésite et jetn'arrête. Je voudrais, à l'écart , Suivre uii plus doux sentier. Il n'en existe pas, dit nne voix secrète'; En présence du citât, il faut croire ou nfer. Je le pense en effet ; les émes tourmentées

380 POÉSIES N0UVELLB3,

* Dans Tun et Tautre excès se jettent tour a tour. Mais les indineren((|[|^e sont que des athées ; lis ne dormiiliienl |)Uis s^ils doutaient un seul jour. Je me résigne d(fhc, et puisque la nHilière Me Jaisse^ans le cœur un désir plein d'effroi , Mes genoux fléchiront; je veux croire , et j'esgère. Que vaîs-je devenir, et que veuUon.de moi?

Me voilà dans les mains d'un dieu plus redoutable

Que ne sont à la fois tous les maux d'îci-bas;

Me voilàseul, errant, fragile et misérable,

Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas.

Il m-observe, il me suit*. Si mon cœur bat trop vite,

J'oironse sa grandeur et ssl divinité.

Un gou fifre est sous mes pas; si je m'y précipite.

Pour expier une heure il faut réternité.

Mon^juge est un bourreau qui trompe sa victime.

Pour moi tout devient piège , et tout change de nom.

Uamour est un péché, le bonheur est un crime,

Bt l'œuvre des sept jours n'est que tentation.

Je ne gar^e plus rien de la nature humaine;

11 n'existe pour moi ni vertu ni remord.

J'attends la récompense, et j'évite là peine:

Mon seul guide est la peur, et mon ^ul but, Ta mort.

On me dit cependant qu'une joie infinie Attend quelques élus. — Où sont-ils , ces heureux? Si vous m'avez trompé , me rendreï-vous la vie? Si vQus m'avez dit vrai , m'ouvrirez-^ous les cieux? Hélas l ce beau pays dejit parlaient vos prophètes , S'^l existe là-haut, ce doit être un désert.

Vou^ les voulez trop purs,, les heureux que vous faites, ^ Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert. Je Suis seui^ment homme, et ne veux pas moins être , Ni tenter davantage.' — A quoi donc. «l'arrêter? Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre, Est-ce l'indifférent quç je vais consulté!'?

Si mon ccnir, ruligui'itn rêve qui l'obsède, A la rèalilû re\ ieiit |>our s'a^uvir , Au fond des vaius plaisirs que appelle à mon aide Je trouve un le\ d^oùt que je me seus mourir. Aux joura inêmt où parfnis la péiisée est impie ', Où l'on voi^drait nier pour cesser de douter, fjuBiidje posséderaU tout ce qu'en cette vie Dans ses vastes désirs rhouiine peut convoiter , Donnez-moi le pouvoir, la sant^, la richesse. L'amour même , l'amour , le seul bien d'ici-bas ! Que la blonde Astarté , qu'idolâtrait la (irèce , De ses Iles d'azur sorte en m'ouvraut les bras ; 'Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre Les secrets éléments de sa fécondité ^ Transformer à mon gré la vivace matière, "

Et créer pour moi seul une unique beauté; *

Quand Horace , LucrCcc, et le vieil Epicurc, Assis h mes calés , m'appelleraient beureui , * .>

EL quand ces grands amants de l'antique nature He chanteraient la joie et le mépris des dieux; Je leur dirais » tous : — Quoi que nous puissions faire , Je souffre , il est trop tard ; le inonde s'est fal Une immense espérance a traversé la (erre; M'algrë nous vers le cîel il faut lever les jeu) Que me rèste-l-il donc? Ma raison révoltée Essaie en vain'de croire , et mSii cŒur de di Le chrétien m'épouvante, et ce que dit l'atlm , En dépit de mes sens, je ne puis l'écouler.

I^ea vraisireligieux me trouveront impie, Et les indifTérenls me croiront insensé.

A qui m'adrcsserai-je , el quellevoix amie Consolera ce vteur que le doule a blessé) *

Il existe , dit-on , une philosophie , ^^

Qui nous explique tout sans révélation ,

ElquLpeut nous guider à IraM'i-s «cite vie. '

finlre rindiiïérouoe et la religion.

J'y consens. — Où «onUits, ces faiseurs de syslèin es

Qui savent , -sans la foi , fi-ouver la vérité ?

Sophistes impuissants qui ne croient qu'en nii-mémte ^^elssnnt leurs arguments et leur aulorîlé?

Caa me montre ici-bas deui principes en gusrre

Qui, vatncus^tour â lotir, sont tous deux immortels ■; .

Vautre découvre an loin , dans le ciel solilaire , '

Va inutile dieu qui ne veut pas d'autels '.

Je vois rêver Platon cl penser Aristole ; . J'écoule , j'applauflia , el poursuis mon chemin.

Sous les rois absolus je trouve an Dieu despote;

pn nous parle aujourd'hui d'un dieu républicain. , Pvthagore et Lelbnil; Iranstigurenl mon être.

descarles j n'abandonne au sein des tourbillons.

Ho [fia igné s'eia mine , et ne peut seeonnatlre.

Pascal Tuil en tremblant ^es propres visions.

Pjrrlon me rend aveugle, et Zenon insensible;

Voltaire jette i bus tout ce qu'il voit debout. [aligné de tenter l'impossible, i en vain son dieu., croit le trouver partout. phisCe anglais l'homme est une machine '.

tdes brouillards un rhéteur allelvand'j hilosophisme achevant la ruine, ciel vide , et cotj^clut au néauL

; les débris dé l'humaine science !

Et depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté , Après lant de fatigue et de peisévéïancc, '

C'est là le dernier mot qui nous en est resté ! Ail pauvres insensés, misérables cervelles, Quite tant de façons avei tout eipliquc,

Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes;

Vous aviez le désir, la for vous a manqué.

Je vous plains; votre orgueil part d'une âme blessée.

Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli ,

Et vous la connaissiez , cette amère pensée

Qui fait frissonner Thomme eu voyant rinfîui.

Eh bien I prions ensemble , — abjurons la misère .

De vos calculs d'eufant%, de tant de vains travaux.

Maintenant que vos corps sont réduits en poussière,

JMrai m'agonouiller pour vous sur vos tombeaux. ^

Venez , rhéteurs païens , maîtres de la scieqce , *

Chi^liens des temps passés et rêveurs d'aujourd^hui ;

Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance !

Poi|r que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui.

Il est juste, il est bon; sims doute il vous pardonne.

Tous vous avez souffert, le reste est oublié.

Si le ciel est désert, nous n'offensons personne;

Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié!

toi que nul n'a pu connaître^ Et n'a renié sans mentir, , Héponds-moi , toi qui m'as fait naUre , Et demain me feras mourir t

Puisque tu te laisses comprendre , Pourquoi fais-tu douter de toi?

Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi?

Dès que Thomme lève la tête.

Il croit t'entrevoir dans lestieMx; La Création, sa conquête,' N'est qu'un vaste temple à ses yeux.

Dès qu'il redescend en lui-même , • Il t'y trouve; tu vis en lui.

SMI souffre, s^il pleure, s^il aime, G^estsou Dieu qui le Teut ainsi.

De la plus noble intelligenoç La plus sublime ambition Est de prouver ton existence , . Et de faire épeler (on nom.

De quelque façon qu'on t'appelle , Brama h , Jupiter ou Jésus ,~ * Vérité, Justice éternelle,

Vers toi tous les bras sont tendus. '

Le dernier des fils de la. terre Te rend grâce du fond du cœur.

Dés qu'il se mêle à sa misère .

Une apparence de bonheur.

Le monde entier te glorifie ; L'oiseau te chante sur son nid ; Et pour une goutte de pluie Des milliers d'êtres t'ont béni.

Tu n'as rien fait^u'on ne l'admire; Rien de toi n'est pec^ pour nous.; Tout prié, et tu ne peux sourire Que nous ne. tombions à^genoux.

Pourquoi donc , ô maître suprême , As-tu créé le mal si grand ; Que la raison , la vertu même , S'épouvantent eu le voyant?

Lorsque tant de choses sur terre Proclaftientla Divinité , Et semblent attester d'un père L'amour , la force et la bonté ,

Goo) ment, "sous la sainlc lumière ,.^ ^

Voit-pp des ^es si hideux ,

Qu'ils fo^ expirer ki prière

Siir les lèvres du malheureux? *

Pourquoi , dans ton œuvre célosk^ , . Tant d^éléments si peu d'accord?

A quoi bon le crime et la peste? •*• . ^ Bîûu juste, pourquoi la mort? .

Ta pitié dut être profonde ,

Lorsqu'avec ses biens et ses maux , ^

Cet admirable et pauvre monde "*

Sdrtit en pleurant du chaos 1

Puisque tu voulais le somneltre '"^

Aux douleurs dont il est rempli, Tu n'aiji^ais pas di]k lui permettre De fentrevoir dans Finfitti.

Pourquoi lafteer notre misère •

Rêver et deviner un Dieu ?

Le dolpte a désol^la terre; , ,

Nous^n voyons trop ou trop pevi. ^

Si ta chétive créature

Est indigne de Rapprocher ,

Il fallait laisser la nature . ^

T'envelopper et te» cacher. i..

Il te restait ta puissance, #

Et nous en sentirions les coups ;

Mais le repos et l'ignorance .^

Auraient rendu nos maux pj^is doux. '•|^'

Si la souffraq^^e et ta prière • N'atteignent pas ta majesté,

• ^ ^ÉSIES NOUVELLES.

Sftrde, ta grandcîir sulilaire, Ferm^ A jamais l'immenailé^

JA^is si DOS angoissrà mnrlellet) '' JiiÀqu'fi toiipciiïenl parvenir; ^

-Si, dans les plaÎDes ëtcrhelles,^ Parrots tu aous entends {^niir;

BrL»e celiè voûte profonde i-

Qui couvre la Créalion ; '

Soiili've t«3 voiles du monde , « El monlre-loi , Diou jusle el bon \

as sur la terre umoiir de la foi, lou| entière ' ■ L devant toi.

i t'ont épuisée *

entlle ses yeux , Cbmme une légère' rosée t S'évanouiroilt dans les cieuK ;

Ju n'entendras que tes lo^pange», •>

Qu'un concert de joie et d'amour , ,

Pareil à celui dont les anges a Hemplissent l'éleruel séjour ;

Et , dans cet hosanna suprême , Tu Verras, au bruit de ofis chanls, S'enfuir le doi]^ et le blasphèm*, ' Tandis qbe^ Mort elle-même 'y joindra ses demie» acceals-

A LA MI-CARÉME.

Le carnaval s'en va , les roses vont ëclore.

Sup les flancs des coteaux déjà court le gazon ; Cependant du plaisir la frileuse saison -Sous ses grelots légers rit et voltige encore , ' Tandis que, soulevant les voiles de l'aurore , ^^

Le Printennps inquiet parait à rhorizon.

Du pauvre moii de mars R ne faut paK médire;

Bien que le laboureur le^raigne justement,

I^univef^ y renaît ; il est vrai que le vent ,

Ita plui^ et le soleil s'y dtspifttent Tempire.

Qu^y faillie? AXt temps des fleura le uionde est un enfant ;

C'est sa première larme et son.|îfemier sourire.

C'est dans le mois de mars, que tente de s'ouvrir L'anémone sauvage aux corolles tremblaiites.

Les femmes et lef fleurs appellept le zéphyr; gfli , du fonddes boudoirs, les btUos indolentes , B^alançant mollement leurs tailles nonchalantes, Sous les vieux marï'onniers commencent à venir.' f

Page 1