‹ Poésies complètes de Alfred de MussetChapitre 27 sur 110 · MARDOCHE · texte numérisé non relu

MARDOCHE

Voiidrlez-votts dire , comme de fait on petit loglcalemeot libérer , qne par cl-dcvant le monde eût été Ut, maintenant serait devenu sage?

(Pavtagkukl, ilv. V.)

J'ai connu , Tan dernier, un jeunô hoinnie noninié yardoche, qui vivait nuit et jour enfermé.

prodige! ii n^avait jamais lu de sa vie Le Journal de Paris , ni n'en avait envie.

Il n'avait vu ni Kean , ni Bonaparte , ni Monsieur de Malternich ; — quand il avait fini De souper, se couchait , précisément à l'heure Où ^ quand par le brouillard la chatte rôde et pleure) Monsieur Hugo va voir mourir Phébus le blond. Vous dire ses parents , cela serait trop long.

Bornez-vous eu savoir qu'il avait la Pucelle D'Orléans pour aïeule eu ligne maternelle.

D'ailleurs son compagnon , compère et confident , Était un chien anglais, bon pour l'œil et la dent. Det homme, ainsi reclus , vivait en joie* —A peine Le spleen le prenait-il quatre fois par semaine. Pour ses moments perdus , il les donnait parfois A l'art mystérieux de charmer par la voix ; Les Muses visitaient sa demeure cachée, Et quoiqu'il fit rimer idée avec; fâchée ,

On te lisait. Cé^it du reste uo esprit fort;

Il eûl£ait volontiers d^ une. tète de fiiDot ,

Un falot , et mangé sa soupe dans le'craue

De sa çrand^mère. — Au H)ud , il estimait qu\un âne ,

Pour Dieu , qui nous voit tous, est autant qu^un ânier.-

Peut-être que n^ayant pour se désennuyer

Qu^un livre (c'est le cœur humain que je veui djrQ) ,

Il avait su trop tAtel trop avant y lire :

G*est un grand mal d'avoir un esprit trop hâtif.

— Il ne dansait jamais au bal parce motif.

Je puis certifier pourtant qu'il avait Tâme

Aussi tendre en tout point qu'un autre, et' que sa femrn^

( En ne le faisant pas c — u ) n'eût pas été

Plus fort ni plus souvent battue , en vérité ,

Que celle de monsieur de C***, Bn politique ,

Son sentiment était très-aristocratique ,

Et je dois avouer qu'à consulter son -goût,

Il aimiût mieux la'Porte et le sultan Mahmoud

Que la chrétienne Smyrne , et ce bon peuple heHène

Dont les flots ont rougi la mer Hellespontienne ,

Et taché de leur sang tes marbres , ô Paros !

— Mais la chose ne fait rien à notre héros.

Bien des heures , des jours , bien des longues semaines

Passèrent , sans que rien dans les choses humaines

Le tentât d'y rentrer. — Tout à coup, un beau jour ..

Fut-ce l'ambitioD , ou bien fut-ce l'amour?

( Peut-être tous les deux , car ces folles ivrettes Viennent à tout propos déranger jios paresses) ; Quoi qu'il en soit , lecteur , voici ce quMl advint A mon ami Mardoche , ^ Tan 18âO :

Je ne vous^liraipas quelle fut la douaii^ière

Qui lui laissa son bien en s'en allant en terre,

Sur quoi de cénobile il devint élégant ,

El n'allait plus qu'en fiacre au boulevard dç Gand.

Que dorme en paît ta cendre , ô quatre fois bénie ,

Douairière , pour le jour où cette sainte envie ,

Gomme un rayon d'en haut, tè vint prendre en toussant,

De demander un prêtre et de cracher le sang!

Ta tempe fut huilée , et sous la lame neuve

Tu te laissas clouer, comme-dit Sainte-Beuve.

Vif.

Tes meubl^. furent mis, douairière, an Châlelet,

Chacun vendu le tiers de Targent qu'il valait.

De ta robe de noèeon fît un parapluie; ' »

Ton bqtidoirv 6 Vénus ! devint une écurie.

Quatre grands lévriers chassèrent du tapis

Ton chat, qui , de tout temps snr ton coussin tapi ,

S^était frotté le soir l'oreille à ta pantoufle ,

Et qui, maigre aujoui'd'hui, lapqueue au vent, s'essouffle

A courir sur les toits des repas incertains. ^

— Admirable matière à mettre en vers latins!

Vïll.

Je ne vous dirai pas non plus à quelle dame «

Mardoche ayant d'abord laissé prendre son âme,

Une lèvre à la turque, et, sous un col de cygne, ^ Un sein vierge et doré comme la jeune vigne; Telle que par instant Giorgione en devina , Ou que dans cette histoire était la Rosina.

Il en est de Tamour comme des litanies

De la Vierge. — Jamais on ne les a flnies ;

Mais une fois qu^on les commence, on ne peut plus

S^arrêter. — C^est un mal pro{^e aux fruits défendus.

C^est pourquoi chaque soir la nuit était bien proche

Et le soleil bien loin , quand mon ami Mardoche

Quittait la jalousie écartée«à demi,

D'où rindrscret lorgnon plongeait sur Tennemi.

— Même , quand il faisait clair de lune, Taurore

À son poste souvent le retrouvait encore.

Philosophes du jour, je vous arrête ici.

sages demi-dieux , expliquez-moi cecL '

On ne volerait pas à coup sûr une obole

A son voisin; pourtant, quand on peut on lui vole...

Sa femme 1 — Car il faut , ô lecteur bien appris ,

Voué dire que Rosine, entre tons les maris,

Avait reçu du ciel , par les inains d^un notaire,

liC meilleur qu'à Dijon avait trouvé son père.* *

On pense, avec raison , que la mère, en partant,

N'avait rien oublié sur le point important.

Rien n!.estplusamusantqu'un premier jour de noce; Au déboil^ d'ailleui's on avait pris carrosse.

CONTES D'ESPAGNE ET D ITALIE. Jl5

Le reste à revenant. — Saiis compter les chapeaux D'Herbeau , rien n^ mauquait. — (Test un méchant propos De dire qu'à six atas une poupée amuse Autant qu'à dix-neuf ans^un mari. -—Mais tout s'use. Une lune de miel n'a pas trente quartiers Gomme un baron Saxon. — Et gare les derniers ! L'amour (hélas I l'étrange et la fausse naturef ) Vît d'inanition , et meurt de nourriture.

Et puis, que faire ? — Un jour , c'est bien long. —Et demain?

Et toujours?^— L'ennui gagne. — A quoi rêver au bain?

— Hélas I l'Oisiveté s'endort , laissaifi sa porte

Ouverte. — Entre l'Amour. — Pour que la Raison sorte ,

Il ne faut pas longtemps. La vie en un moment

Se remplit; — on se trouve avoir pris un amant.

— L'un attaque en hussard la déesse qu'il aime ,

L'autre fait l'éco^er; chacun a son système.

Hier un de mes amis, se trouvant à souper

Auprès d'une duchesse , eut soin de se tromper

XVUI.

De verre, — Mais vraiment^ dit la dame en colère, Êtes- vous fou , monsieur? vous buvez'dans mon verre. — rhomme peu galant , qui ne répondit rien , Si ce n'est : — Faites-en y madame , autant du mien. Assurément , lecteur , le tour était perfide , Gar, l'ayant pris tout plein , il le replaça vide. [^ dame avpit du blanc, et pourtant en rougit. Qu'j faire? On chuchota. Dieu sut ce qu'on en dit. Mon Dieu , qui peut savoir lequel on récompense Le mieux , ou du respect — jau de certaine offense?

il6 POÉSIES.

Je a^ài dessein , lecteur , de faire aucunement

Ici ce qu^à Paris Ton appelle un roman.

Peu s^en faut qu'un auteur, qui pas à pas chemine ,

Ne vous fasse coucher avec son héroïne.

Ce n'est pas ma manière , et , si vous permettez ,

Ce sera quinze jours que nous aurofts sautés.

— Un dimanche (observez qu'un dimanche la rue

Vivienne est tout à fait vide, et que la cohue

Est aux Panoramas, ou bien au boulevard) ,

Un dimanche matin , une heure, une heure un quart,

Mardoche , habit marrou , en landau de louage , . Par-devant Tortoni passait en {;rand tapage. Gare l criait le groom. — Quoi l Mardoche en landau ? —Oui.— La grisette à pied, trottant comme un perdreau, Ma plus d'une fois sans doute à la portière Du jeune gentleman l'œillade meurtrière. , Mais il n'y prit pas garde; un important projet A SOS réflexions semblait donner sujet.

Son regard était rorde, et j.amais diplomate ;Ne parut plus guindé, ni plus hauteur cravate.

Où donc s'en altaft-il? — Il allait à Meudon.

—Quoi! si matin, si loin , si vite? Et pourquoi donc?

—Le voici.— D'où sait-on, s'il vous plaît, qu'on approche

D'un village , sinon qu'on en entend la cloche?

Ôr la cloche suppose un dciNier , — le clncher

Un curé. — Le curé , quan^ c'est jour de prêcher , A besoin d'un bedeau. — - Lé bedeau , d'ordinaire, Est en même temps cuistie à l'école primaire. Or le cuistre du lieu, lecteur, était l'ancien Allié des parents de Mardoche, et le sien.

Ayant donc débarqué , notre héros fit mettre • Sa voiture en un lieu sûr , qu'il pât reconnaître , Puis s'éloigna , sans trop regarder son chemin , D'un pus plus mesuré qu'un sénateur romain.

Longtemps et lentement , comme un bâilleur aux gruts , 11 ri^areba , coudoyant le monde par les rues. Il savait dès longtemps que le bon magister, Les dimanches matin , sortait pour prendre l'air; C'est pourquoi , sans l'aller demander à sa porte , Il détouraa d'abord le coin du bois , eu sorte

Qu'au bout de trente pas il était devant lui :

« And how do you do, mon bon père, aujourd'hui? »

Le vieillard, à vrai dire, un peu surpris , et comme

Distrait d'iin rêve , ôta de ses lèvres la pomme

De sa canne. — Mon fils , tout va bien y Dieu merci , •

Dit-il; et quel sujet vous fait venir ici?

— Sujet , reprit Mardoche , excessivement sage ,

Tïès-moral , un sujet très-logique. Je gage

Ma barbe et. mon bonnet qu'on pourrait vous donner

Dix-sept éternilés pour nous le devine^.

* Cfs vers, jusqu'à la strophe XL, avaient été retrauchén à la f*

édition.

1 18 POÉvSlES.

La nialiuéeélailbclLe; les alouettes

Goininençaient À chanter; quelques lourdes charrettes .

Soulevaient ^k et là la poussière. C'étbit

Un de ces beaux matins un peu froids, comme il fiiit <

En octobre. Le ciel secouait de sa robdT

Les brouillards vaporeux sur le terrestre globe.

— Asseyez-vous, mon fils, dit le prêtre; toilà

L'un des plus beaux instants du jour.— Pour ce venl-là , Je le crois usurier , mon père, dit Mardoche , Can il vous niet la main malgré vous à la poche.

^ xxv.

— Ij^undes plus beaux instants, mon fils, où les humains Puissent à TÉternel tendre leurs faibles mains; L^âme s^y se^t ouverte, et la prière aisée.

— Oui , mais nous avon^à les pieds dans la rosée, ' * Bon père; autant vaudrait prier en plus Imis lieu.

— Les monts , dit le vieillard , sont plus proches de Dieu, Ce sont ses vrais autels ; et si le saint prophète

Moïse le put voir, ce fut au plus haut faite.

— Hélas I reprit Mardoche , un homme sur le haut . Du plus poiâtu des monts , serait-ce la Jung-Frau ,

Me fait le même effet justement qu'une mouche Au bout d'un pain de sucre. Ah '. bon pé|*e, la bouchfi^ Des hommes , à coup sûr , les met haut , mais leurs pii>ds l^s, mettent bas. — Mon fils, dit le docteur, voyez

Que \o& cheveux sont d'or et les miens sont de neige». Attendez que le temps vienne. — ^Et qu'en apprend rai- je? Prit Tautre , souriant de son méchant souris ; Science des humain^ n'esl-elle pas mépris? — Il s'assit à ce mot. — Laissons cela , mon père , Dit-il , je suis venu pour vous parler d'affaire.

XX Vil.

Gomme vous le disiez tout à L'heure , je suis

Jeune , par conséquent amoureux. Je ue puis

Toir m» maîtresse'; elle a son mai^i. La fenêtre

Est haute, à parler franc, et... — Je vous ai vu naître ,

Mah ami , dit le prêtre , et je vous ai tenu •

Sur les fonts baptismaux. Quand vous êtes venu

Au monde , votre père (et que Dieu lui pardonne ,

Gar il est mort) vous prit des bras de votre bonne ,

El me dit : Je le mets sous la protection

Dif oiel ; qu'il soit sauvé de la corruption \

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