MARDOCHE
Voiidrlez-votts dire , comme de fait on petit loglcalemeot libérer , qne par cl-dcvant le monde eût été Ut, maintenant serait devenu sage?
(Pavtagkukl, ilv. V.)
J'ai connu , Tan dernier, un jeunô hoinnie noninié yardoche, qui vivait nuit et jour enfermé.
prodige! ii n^avait jamais lu de sa vie Le Journal de Paris , ni n'en avait envie.
Il n'avait vu ni Kean , ni Bonaparte , ni Monsieur de Malternich ; — quand il avait fini De souper, se couchait , précisément à l'heure Où ^ quand par le brouillard la chatte rôde et pleure) Monsieur Hugo va voir mourir Phébus le blond. Vous dire ses parents , cela serait trop long.
Bornez-vous eu savoir qu'il avait la Pucelle D'Orléans pour aïeule eu ligne maternelle.
D'ailleurs son compagnon , compère et confident , Était un chien anglais, bon pour l'œil et la dent. Det homme, ainsi reclus , vivait en joie* —A peine Le spleen le prenait-il quatre fois par semaine. Pour ses moments perdus , il les donnait parfois A l'art mystérieux de charmer par la voix ; Les Muses visitaient sa demeure cachée, Et quoiqu'il fit rimer idée avec; fâchée ,
On te lisait. Cé^it du reste uo esprit fort;
Il eûl£ait volontiers d^ une. tète de fiiDot ,
Un falot , et mangé sa soupe dans le'craue
De sa çrand^mère. — Au H)ud , il estimait qu\un âne ,
Pour Dieu , qui nous voit tous, est autant qu^un ânier.-
Peut-être que n^ayant pour se désennuyer
Qu^un livre (c'est le cœur humain que je veui djrQ) ,
Il avait su trop tAtel trop avant y lire :
G*est un grand mal d'avoir un esprit trop hâtif.
— Il ne dansait jamais au bal parce motif.
Je puis certifier pourtant qu'il avait Tâme
Aussi tendre en tout point qu'un autre, et' que sa femrn^
( En ne le faisant pas c — u ) n'eût pas été
Plus fort ni plus souvent battue , en vérité ,
Que celle de monsieur de C***, Bn politique ,
Son sentiment était très-aristocratique ,
Et je dois avouer qu'à consulter son -goût,
Il aimiût mieux la'Porte et le sultan Mahmoud
Que la chrétienne Smyrne , et ce bon peuple heHène
Dont les flots ont rougi la mer Hellespontienne ,
Et taché de leur sang tes marbres , ô Paros !
— Mais la chose ne fait rien à notre héros.
Bien des heures , des jours , bien des longues semaines
Passèrent , sans que rien dans les choses humaines
Le tentât d'y rentrer. — Tout à coup, un beau jour ..
Fut-ce l'ambitioD , ou bien fut-ce l'amour?
( Peut-être tous les deux , car ces folles ivrettes Viennent à tout propos déranger jios paresses) ; Quoi qu'il en soit , lecteur , voici ce quMl advint A mon ami Mardoche , ^ Tan 18âO :
Je ne vous^liraipas quelle fut la douaii^ière
Qui lui laissa son bien en s'en allant en terre,
Sur quoi de cénobile il devint élégant ,
El n'allait plus qu'en fiacre au boulevard dç Gand.
Que dorme en paît ta cendre , ô quatre fois bénie ,
Douairière , pour le jour où cette sainte envie ,
Gomme un rayon d'en haut, tè vint prendre en toussant,
De demander un prêtre et de cracher le sang!
Ta tempe fut huilée , et sous la lame neuve
Tu te laissas clouer, comme-dit Sainte-Beuve.
Vif.
Tes meubl^. furent mis, douairière, an Châlelet,
Chacun vendu le tiers de Targent qu'il valait.
De ta robe de noèeon fît un parapluie; ' »
Ton bqtidoirv 6 Vénus ! devint une écurie.
Quatre grands lévriers chassèrent du tapis
Ton chat, qui , de tout temps snr ton coussin tapi ,
S^était frotté le soir l'oreille à ta pantoufle ,
Et qui, maigre aujoui'd'hui, lapqueue au vent, s'essouffle
A courir sur les toits des repas incertains. ^
— Admirable matière à mettre en vers latins!
Vïll.
Je ne vous dirai pas non plus à quelle dame «
Mardoche ayant d'abord laissé prendre son âme,
Une lèvre à la turque, et, sous un col de cygne, ^ Un sein vierge et doré comme la jeune vigne; Telle que par instant Giorgione en devina , Ou que dans cette histoire était la Rosina.
Il en est de Tamour comme des litanies
De la Vierge. — Jamais on ne les a flnies ;
Mais une fois qu^on les commence, on ne peut plus
S^arrêter. — C^est un mal pro{^e aux fruits défendus.
C^est pourquoi chaque soir la nuit était bien proche
Et le soleil bien loin , quand mon ami Mardoche
Quittait la jalousie écartée«à demi,
D'où rindrscret lorgnon plongeait sur Tennemi.
— Même , quand il faisait clair de lune, Taurore
À son poste souvent le retrouvait encore.
Philosophes du jour, je vous arrête ici.
sages demi-dieux , expliquez-moi cecL '
On ne volerait pas à coup sûr une obole
A son voisin; pourtant, quand on peut on lui vole...
Sa femme 1 — Car il faut , ô lecteur bien appris ,
Voué dire que Rosine, entre tons les maris,
Avait reçu du ciel , par les inains d^un notaire,
liC meilleur qu'à Dijon avait trouvé son père.* *
On pense, avec raison , que la mère, en partant,
N'avait rien oublié sur le point important.
Rien n!.estplusamusantqu'un premier jour de noce; Au déboil^ d'ailleui's on avait pris carrosse.
CONTES D'ESPAGNE ET D ITALIE. Jl5
Le reste à revenant. — Saiis compter les chapeaux D'Herbeau , rien n^ mauquait. — (Test un méchant propos De dire qu'à six atas une poupée amuse Autant qu'à dix-neuf ans^un mari. -—Mais tout s'use. Une lune de miel n'a pas trente quartiers Gomme un baron Saxon. — Et gare les derniers ! L'amour (hélas I l'étrange et la fausse naturef ) Vît d'inanition , et meurt de nourriture.
Et puis, que faire ? — Un jour , c'est bien long. —Et demain?
Et toujours?^— L'ennui gagne. — A quoi rêver au bain?
— Hélas I l'Oisiveté s'endort , laissaifi sa porte
Ouverte. — Entre l'Amour. — Pour que la Raison sorte ,
Il ne faut pas longtemps. La vie en un moment
Se remplit; — on se trouve avoir pris un amant.
— L'un attaque en hussard la déesse qu'il aime ,
L'autre fait l'éco^er; chacun a son système.
Hier un de mes amis, se trouvant à souper
Auprès d'une duchesse , eut soin de se tromper
XVUI.
De verre, — Mais vraiment^ dit la dame en colère, Êtes- vous fou , monsieur? vous buvez'dans mon verre. — rhomme peu galant , qui ne répondit rien , Si ce n'est : — Faites-en y madame , autant du mien. Assurément , lecteur , le tour était perfide , Gar, l'ayant pris tout plein , il le replaça vide. [^ dame avpit du blanc, et pourtant en rougit. Qu'j faire? On chuchota. Dieu sut ce qu'on en dit. Mon Dieu , qui peut savoir lequel on récompense Le mieux , ou du respect — jau de certaine offense?
il6 POÉSIES.
Je a^ài dessein , lecteur , de faire aucunement
Ici ce qu^à Paris Ton appelle un roman.
Peu s^en faut qu'un auteur, qui pas à pas chemine ,
Ne vous fasse coucher avec son héroïne.
Ce n'est pas ma manière , et , si vous permettez ,
Ce sera quinze jours que nous aurofts sautés.
— Un dimanche (observez qu'un dimanche la rue
Vivienne est tout à fait vide, et que la cohue
Est aux Panoramas, ou bien au boulevard) ,
Un dimanche matin , une heure, une heure un quart,
Mardoche , habit marrou , en landau de louage , . Par-devant Tortoni passait en {;rand tapage. Gare l criait le groom. — Quoi l Mardoche en landau ? —Oui.— La grisette à pied, trottant comme un perdreau, Ma plus d'une fois sans doute à la portière Du jeune gentleman l'œillade meurtrière. , Mais il n'y prit pas garde; un important projet A SOS réflexions semblait donner sujet.
Son regard était rorde, et j.amais diplomate ;Ne parut plus guindé, ni plus hauteur cravate.
Où donc s'en altaft-il? — Il allait à Meudon.
—Quoi! si matin, si loin , si vite? Et pourquoi donc?
—Le voici.— D'où sait-on, s'il vous plaît, qu'on approche
D'un village , sinon qu'on en entend la cloche?
Ôr la cloche suppose un dciNier , — le clncher
Un curé. — Le curé , quan^ c'est jour de prêcher , A besoin d'un bedeau. — - Lé bedeau , d'ordinaire, Est en même temps cuistie à l'école primaire. Or le cuistre du lieu, lecteur, était l'ancien Allié des parents de Mardoche, et le sien.
Ayant donc débarqué , notre héros fit mettre • Sa voiture en un lieu sûr , qu'il pât reconnaître , Puis s'éloigna , sans trop regarder son chemin , D'un pus plus mesuré qu'un sénateur romain.
Longtemps et lentement , comme un bâilleur aux gruts , 11 ri^areba , coudoyant le monde par les rues. Il savait dès longtemps que le bon magister, Les dimanches matin , sortait pour prendre l'air; C'est pourquoi , sans l'aller demander à sa porte , Il détouraa d'abord le coin du bois , eu sorte
Qu'au bout de trente pas il était devant lui :
« And how do you do, mon bon père, aujourd'hui? »
Le vieillard, à vrai dire, un peu surpris , et comme
Distrait d'iin rêve , ôta de ses lèvres la pomme
De sa canne. — Mon fils , tout va bien y Dieu merci , •
Dit-il; et quel sujet vous fait venir ici?
— Sujet , reprit Mardoche , excessivement sage ,
Tïès-moral , un sujet très-logique. Je gage
Ma barbe et. mon bonnet qu'on pourrait vous donner
Dix-sept éternilés pour nous le devine^.
* Cfs vers, jusqu'à la strophe XL, avaient été retrauchén à la f*
édition.
1 18 POÉvSlES.
La nialiuéeélailbclLe; les alouettes
Goininençaient À chanter; quelques lourdes charrettes .
Soulevaient ^k et là la poussière. C'étbit
Un de ces beaux matins un peu froids, comme il fiiit <
En octobre. Le ciel secouait de sa robdT
Les brouillards vaporeux sur le terrestre globe.
— Asseyez-vous, mon fils, dit le prêtre; toilà
L'un des plus beaux instants du jour.— Pour ce venl-là , Je le crois usurier , mon père, dit Mardoche , Can il vous niet la main malgré vous à la poche.
^ xxv.
— Ij^undes plus beaux instants, mon fils, où les humains Puissent à TÉternel tendre leurs faibles mains; L^âme s^y se^t ouverte, et la prière aisée.
— Oui , mais nous avon^à les pieds dans la rosée, ' * Bon père; autant vaudrait prier en plus Imis lieu.
— Les monts , dit le vieillard , sont plus proches de Dieu, Ce sont ses vrais autels ; et si le saint prophète
Moïse le put voir, ce fut au plus haut faite.
— Hélas I reprit Mardoche , un homme sur le haut . Du plus poiâtu des monts , serait-ce la Jung-Frau ,
Me fait le même effet justement qu'une mouche Au bout d'un pain de sucre. Ah '. bon pé|*e, la bouchfi^ Des hommes , à coup sûr , les met haut , mais leurs pii>ds l^s, mettent bas. — Mon fils, dit le docteur, voyez
Que \o& cheveux sont d'or et les miens sont de neige». Attendez que le temps vienne. — ^Et qu'en apprend rai- je? Prit Tautre , souriant de son méchant souris ; Science des humain^ n'esl-elle pas mépris? — Il s'assit à ce mot. — Laissons cela , mon père , Dit-il , je suis venu pour vous parler d'affaire.
XX Vil.
Gomme vous le disiez tout à L'heure , je suis
Jeune , par conséquent amoureux. Je ue puis
Toir m» maîtresse'; elle a son mai^i. La fenêtre
Est haute, à parler franc, et... — Je vous ai vu naître ,
Mah ami , dit le prêtre , et je vous ai tenu •
Sur les fonts baptismaux. Quand vous êtes venu
Au monde , votre père (et que Dieu lui pardonne ,
Gar il est mort) vous prit des bras de votre bonne ,
El me dit : Je le mets sous la protection
Dif oiel ; qu'il soit sauvé de la corruption \