XX VIII
— Le malheur, dit Mardoche, est que tes demoiselles Sont tautes, par nature ou par mode , cruelles;
Car je vous entends bien , et je sais que c'est mal. Mais que voud riez-vous, monsieur, qu'oaUt au bal?
— Oui ! vous avez raison , dit le bedeau , le monde Est un lieu de misère et de pitié profonde.
— Donc, dit Mardoche , avec votre consentement ,
Je reprends mon récit et mon raisonnement. -
Or je ne puis pas voir ma maîtresse; hier même J'ai failli m'y casser le cou. — Boulé suprêmel
120 PoÉsii:s.
Dit le bedeau , c'est Dieu qui vous aurait frappé.
Quel est le malheureux que vous avez trompé?
— Malheureux? dit Mardoche; il n'en sait yen, mon père.
— Il n'en jiait rien , mon fils ! Nul secret sur la terre N'est seeret bien longtemps. — Bon , dit Mar4och^, mais Je ne bavarde guère , et je n'écris jamais.
-r- Et quand cola serait, mon fils, je le demande , Une injure cacBée en est-elle moins grande? En aurez-vous donc moins desséché , désuni Un lien que la main d'un prêtçe avait béni?
En aurez-vous moins fait le plus coupable outrage A la socié^, dans sa foi la plus sage?
Ce secret , qu'à jamais la terre ignorera , Pensez- vous que le ciel, qui le sait, l'oublira? Songez à ce que c'est qu'un monde, et que le nôtre A quatre pas de long, et^' pour l'horizon , l'autre.
— Quiltofjs ce sujet-ci , dit Mardoche , je vois jQuc vous avez le crâne autrement fait que moi. Je vous racontais donc comme quoi ma Ynaitresse Était gardée à vue : on la promène en lesse.
— Et Ton a , dit le prêtre , éminemment raison. Âh !, qu'elle pense donc à garder sa maison ,
A- vouer au Seigneur un cœur exempt de feinte ,
A dfipner à ses fils uii lait pur, et la crainte
6u ciel. — Mon révérend , dit l'autre , les oiseaux
Qui sont les plus charmants sont ceux qui chantent faux. Ne Vbus parait-il pas simple et tout ordinaire QuVn rossignol soit laid , honteux , lorsqu'au oonlrairi? Le paon , ce mal-appris , porte an manteau doré , Gomme un diacre à Noël à càté du curé?
Ne vous étonnez donc aucunement, bon père , Que le plus bel oiseau que nous ayons sur terre , La femme, «hante faux , et sur ce, laissez-moi Vous finir mon (écit, je tous dirai pourquoi. Hier donc, je revenais, ayant failli me rompre Les... — Et, dit le vieillard, qui donc Ta pu corrompre Ainsi , fils d'un tel père, et jeune comme il est I N'est-ce pas monstrueux? — J'ai, dit Mardoche, fait Mes classes de bonne heure; et puis , dand les familles, Voyez-vous , j*ai toujours trouvé quatre ou cinq filles
xxxin.
Gontre un ou deux garçons , ce qui m'a fait penser ,
Qu'on pouvait en aimer la moitié sans blesser
Dieu. — Dieu! mon cher enfant? voyons, soyez sincère :
Y eroyez-vous? — Monsieur, dit Mardoche, Voltaire
Y croyait. — Gomment donc Toffensez-vous ainsi ?
— Or , dit le jouvenceau, je reprends mon récit. J'adore cette femme , et ne connais de joie
Qu'à la voir : vous sentez qu'il faut que je la voie ; Et j'ai compté sur vous dans celte occasion.
— Sur moi! dit le bedeau , perdez- vous la raison ?
-- La raison , révérend , hélas ! je l'ai perdue;
£t si , par un miracle, elle m'était rendue , Vous me la verriez fuir, ou plutôt renvoyer Comme un pigeon fidèle au toit du colombier Ah! secourez-moi donc ; votre J)onne assistance Peut seule me sauver dans <5ette circonstance;
— E^ de quelle façon , mon ami? -^ Vous sentez, DU Mardoche , que f ai cherché de tous côtés ,
'Pour la voir, une chambre, un lit, un trou, n'importe; Y venir n^était rien, mais il faut bien. qu'on sorte,
Et le rustre la guette. — Eh bien I dit le bedeau , Puis-je l'en empêcher? — Vous avez un très-beau Lit à rideaux bleu-ciel, monsieur; un presbytère N'est pas suspect... — Jamais! dit le vieillard. — Bon péré, Dit l^autre, je n'ai pas si peu de temps vécu, Qu'au premier jour d'ennui je croie une vertu, De partir (en parlant ainsi , l'ami Mardoche Tirait tout bas un long pistolet de sa poché-).
— Porter la main sur vous, jmon filsl dit le chrétien. . En ^tes-vous donc là? ne croyez- vous à rien?